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Un univers signé Alain Leboutet |
Aux sources du temps
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Cliquez sur les couvertures
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Dès la première seconde où un être s’éveille à la vie, il possède les outils pour construire sa destinée. A chaque jour qui se lève, un horizon nouveau peut être associé. Point de fusion ou de rencontre entre la dimension espace et celle qui ne reconnaît que le temps. Cet horizon n’existe que pour celui qui en poursuit la quête. Inlassablement. Pour certains c’est une limite, pour d’autres un objectif, pour d’autres encore une chimère. Et pour vous ? Ne cherchez pas d’excuses. Nulle autre question ne pourra conditionner ce que vous ferez de votre existence. Ann Mac’Leod
* * *
Le chauffeur du cab s’arrêta à l’entrée d’une petite ruelle mal éclairée. -Je vous laisse ici. L’endroit que vous cherchez se trouve à une centaine de mètres. Il lui indiqua de la main la direction à suivre, avant de poursuivre. -Je ne peux aller plus loin. C’est une impasse et il est pratiquement impossible de faire demi-tour. Si vous voulez que je vienne vous chercher, il faut me le dire maintenant. Les chauffeurs n’aiment guère venir par ici prendre quelqu’un de nuit. Arm regarda dans la direction indiquée. Rien de bien engageant. -Merci, mais je ne sais pas combien de temps je vais rester. Il sortit du cab, laissa au chauffeur un bon pourboire et chercha des yeux une enseigne lumineuse qui puisse lui indiquer où se trouvait Le Carré. Rien ne permettait d’indiquer la présence d’un bar dans cette ruelle. Aucune pancarte à l’entrée ne permettait d’attirer des clients potentiels. Il se mit en marche rapidement dans la direction indiquée. Sans l’aide du chauffeur, il n’aurait jamais pu retrouver l’endroit. Déjà lors de sa dernière visite, le coin était un véritable coupe gorge. Cela ne s’était guère arrangé. Il n’était qu’à moitié rassuré. Il avait l’impression d’être observé par plusieurs paires d’yeux forcément hostiles. Il allait faire demi-tour, espérant ne pas être obligé de se mettre à courir, lorsqu’il aperçut une faible lueur, sur la gauche. Il s’approcha et fut soulagé de voir sa mémoire venir à son aide. C’était bien l’endroit qu’il recherchait. En regardant bien on pouvait lire le nom de l’établissement sur une pancarte en bois qui n’avait pas du être repeinte depuis la première ouverture. Des dizaines d’années auparavant. Arm regarda autour de lui avant de pousser la porte. Ici rien n’avait changé. C’était toujours un objet de surprise pour lui de voir, quand il retournait quelque part après quelques années, et parfois même beaucoup plus, combien certains endroits d’une cité pouvaient avoir changé au point d’être devenus méconnaissables, alors que certains autres, situés parfois à quelques centaines de mètres seulement, étaient restés strictement identiques. Dans le secteur où il se trouvait le temps semblait ne plus avoir d’emprise. La saleté par contre y régnait en monarque absolu. Il se décida enfin à pousser la porte. Elle grinça avec exactement le même bruit que lors de sa précédente visite. Il fut aussitôt saisi par une odeur qu’il avait oubliée, mais qui était si étroitement liée à l’endroit qu’il fut lui-même étonné d’avoir pu ainsi l’effacer de sa mémoire. L’odeur acre et à nulle autre pareille d’une bonne soupe aux choux. Son estomac profita de l’occasion pour se rappeler à son souvenir et lui signaler qu’il n’avait rien mangé depuis plus d’une dizaine d’heures. Il se baissa pour franchir les trois marches qui donnaient accès à la salle principale. L’endroit était toujours aussi sombre. Comme dans tous les lieux semblables, la seule zone légèrement plus éclairée était située autour du bar. Il balaya la salle du regard. Pour autant qu’il puisse le voir peu de tables semblaient occupées. Il se décida rapidement pour une table située à proximité du bar, afin de pouvoir attirer l’attention du serveur qui somnolait appuyé sur son coude. Il s’installa sur la banquette le dos au mur, vieille habitude du temps où il fréquentait des endroits beaucoup moins sûrs. Son arrivée ne semblait pas avoir ému grand monde. La devise du coin devait être ‘ Si tu veux rester en vie ne t’occupent pas des affaires de tes voisins ‘. Et elle semblait être scrupuleusement observée. La température était bien plus agréable que celle régnant à l’extérieur. Il enleva son blouson et le posa à côté de lui. Son estomac revenait à la charge, il était temps de lui donner satisfaction. Il leva les yeux vers le bar. Un seul consommateur était assis sur l’un des hauts tabourets. Il chercha du regard le serveur afin d’attirer son attention, mais presque malgré lui son attention se reporta sur les épaules du consommateur que ses yeux venaient de quitter. Il n’eut pas bien longtemps à fixer la silhouette pour s’apercevoir qu’il ne s’agissait pas d’un consommateur, mais d’une consommatrice. Et bien plus surprenant, il ne s’agissait pas d’une des habituelles pochardes, que l’on pouvait s’attendre à trouver en un tel lieu. Pour autant qu’il puisse s’en rendre compte c’était une jeune femme soignée d’une trentaine d’années tout au plus. Le serveur qui avait fini par apercevoir son appel se dirigea vers lui et s’approcha, interrompant son observation. Ici il n’y avait pas de carte. Ou on connaissait ce que l’on souhaitait consommer ou il fallait s’attendre à des surprises. Plutôt mauvaises lorsqu’il s’agissait d’un étranger. -Une soupe aux choux avec beaucoup de fromage maison. Après de petites saucisses grillées et avec un grand boc de bière blanche. Le serveur ne montra pas sa surprise et se dirigea de son pas traînant vers un renfoncement qui semblait donner accès à une autre salle. Arm s’étira. Maintenant que ses yeux s’étaient habitués à l’obscurité il pouvait s’apercevoir que l’endroit avait beaucoup plus de consommateurs que ce qu’il avait cru à l’origine. Plus de la moitié des tables étaient occupées. Ce qui l’avait trompé en fait, était le niveau sonore, très bas pour un tel endroit. Pour la première fois depuis plusieurs mois, Arm pouvait se relaxer. Il comptait bien en profiter quelques jours avant de se replonger dans ses affaires. Son esprit avait besoin de penser à autre chose, son corps de prendre de l’exercice. Mais pour ce soir, rien de plus que de la bonne nourriture et de la bière. En espérant qu’il lui resterait suffisamment de lucidité pour prendre le chemin du retour. Une silhouette s’intercala soudain entre la lumière du bar et lui. Arm leva les yeux et réalisa que la jeune femme qu’il avait observée, quelques minutes auparavant au bar se dirigeait vers sa table son verre à la main. Elle désigna un siège de la main. -Vous permettez ? Arm allait poliment refuser, persuadé qu’il avait à faire pour le moins à une entraîneuse, au pire à une prostituée. Mais quelque chose le retint. Rien dans cette jeune femme ne s’accordait avec ce qu’il avait immédiatement pensé. Intrigué, il lui signifia de la main son accord. Elle s’assit, posa son verre et le regarda avec un léger sourire imprégné d’ironie. -Désolé de peut-être vous décevoir, mais je ne suis appointée par cet établissement ni comme entraîneuse, ni comme prostituée. Arm répondit à son sourire. Elle s’était en quelques mots à la fois présentée et avait su dissiper les doutes qui auraient pu naître. -Vous ne me décevez pas, mais disons plutôt que vous me soulagez. Je suis seulement à la recherche d’un bon repas. Bien, arrosé je vous l ‘accorde. D’ailleurs j’ai bien failli vous dire non. Un nouveau sourire apparut sur le visage de la jeune femme. -Serait-il indiscret de vous demander alors, pourquoi vous n’avez pas suivi votre première idée ? -Tout simplement parce que vous ressemblez à tout sauf à une entraîneuse. Il se retint d’ajouter qu’il refusait rarement de prendre un verre avec une aussi séduisante jeune personne. Elle se leva pour se diriger vers le bar, et après une brève discussion avec le serveur retourna vers la table qu’il occupait avec un grand boc de bière à la main. Elle le lui tendit en souriant. -Cela risque de mettre encore plus le doute dans votre esprit au sujet de mes véritables fonctions ici. Mais j’ai horreur de boire seule et vous alliez attendre encore un bon moment. Arm prit le boc. -Merci à vous. Vous avez l’air de savoir obtenir ce que vous voulez de lui. Il désigna le serveur derrière son bar qui était retombé dans sa léthargie. -C'est l’un des pires fainéants qui soit. C’est sa mère qui est en cuisine. Dés qu’il sort d’ici il ne fait que des conneries. Sans insister sur le fait qu’il ne sait pas ce que c’est que passer un coup de balai ou nettoyer une table. Sans la qualité de la nourriture qui est servie ici, il y a longtemps que le Carré serait fermé. Ils burent quelques secondes en silence. Arm en profita pour détailler discrètement la jeune femme. Sa première intuition avait été pertinente. Elle n’avait pas plus de trente ans. Elle reprit. -C’est très inhabituel de trouver un étranger ici. Et pourtant vous n’avez pas hésité un instant en passant votre commande. Elle avait l’ouïe fine et avait manifestement écouté sa conversation avec le serveur. Pour le moins intéressant. Surtout qu’elle ne semblait pas vouloir cacher l’intérêt qu’elle lui portait. -Je suis venu assez souvent, mais il y a maintenant bien longtemps. Le monde est vaste, et vous êtes désormais un peu à l’écart des grandes routes commerciales. Elle le regarda avec attention. -J’ai de la peine à le croire. Ou alors, cela fait vraiment bien longtemps. Je viens ici depuis de nombreuses années et je suis sûre de ne vous y avoir jamais vu. -Je vous aurais aussi sûrement remarqué pour ma part. Elle sourit discrètement. Il eut envie de pousser son avantage. -Pourquoi auriez vous remarqué un vieil homme tel que moi ? -D’abord vous n’êtes pas si âgé que cela. Elle hésita avant de poursuivre. -Mais il y a en vous quelque chose qui fait que l’on ne peut que vous remarquer. D’ailleurs, je pense que vous le savez. Ils restèrent quelques instants silencieux, laissant à nouveau la boisson se répandre dans leur organisme. C’est elle qui reprit la parole. Arm sentit un changement dans son attitude. Elle sembla réfléchir plusieurs secondes, comme si elle ne savait pas comment formuler au mieux sa demande. -Puis-je vous poser une question ? Arm sentit qu’il lui fallait adopter la juste attitude, sinon elle allait faire machine arrière et il n’aurait rien à découvrir. Il n’avait pas la moindre idée où le jeu allait le mener, mais cela risquait d’être passionnant. Il se décida et adopta le ton de la plaisanterie. -Bien sûr, mais vous m’inquiétez. Que va-t-il m’arriver ? -Rien du tout. Du moins pour l’instant. Le Silius est ici depuis deux jours maintenant. Vous êtes bien arrivé avec ? Comment donc pouvait-elle avoir cette information, et en particulier connaître le nom de son vaisseau ? Lui non plus n’aimait pas trop qu’un étranger mette le nez dans ses affaires. Cela l’irrita légèrement et sa réponse surgit un peu trop vite à son goût. -Qu’est ce qui vous fait croire cela ? Elle se rendit compte qu’elle était peut être allée trop loin. Elle baissa légèrement la tête et reprit plus lentement. -Ne m’en veuillez pas. Mais c'est le seul vaisseau intéressant qui soit arrivé depuis longtemps. Et comme vous êtes la seule personne intéressante, le rapprochement est aisé. Arm se demanda ce que pouvait bien signifier tout cela. Il décida de continuer à jouer, pour voir. Son ton se radoucit. Après tout, sa réponse tenait la route. -Votre déduction est la bonne. Ce vaisseau m’appartient. Elle avala lentement une gorgée de son verre avant de poursuivre en le fixant, comme si elle essayait de percevoir la part de vérité que contenait sa réponse. Elle semblait pour le moins surprise. -Vous appartient ? La question à nouveau fusa, comme si elle lui avait échappé. -Oui, pourquoi ? Reprit-il en riant. Cela peut-il vous sembler étrange qu’un tel vaisseau puisse m’appartenir. -Non. Mais cela représente un bon paquet d’argent. Surtout que vu de l’extérieur il est, semble-t-il, en parfait état. Si j’avais le choix J’aurais plutôt parié sur le fait que vous en aviez le commandement. Arm allait de surprises en surprises. Pour le moins elle avait passé du temps à enquêter sur le Silius. Elle était même venue l’observer de près. Elle reprit. -Tout le monde se demande où est l’équipage. Il avait du mal à réaliser que son vaisseau soit brusquement devenu le principal centre d’intérêt de cette ville. Il lui retourna sa question. -Tout le monde ? Il sentit qu’il venait de marquer un point. Car, pour la première fois depuis le début de leur conversation, elle sembla perdre un peu de son assurance. -Ce que je veux dire est que l’on retrouve d’habitude l’équipage dans des lieux comme celui-ci. Dans le cas du Silius ? Personne. Il sourit en la regardant, provoquant chez elle une nouvelle perte d’assurance. Il laissa le silence s’établir entre eux avant de reprendre en détachant les mots. -C’est normal, vous avez l’ensemble de l’équipage devant vous. La jeune femme eut soudain l’air gênée, comme si elle aurait préféré être dans l’erreur. Le silence s’établit à nouveau entre eux. Arm décida de le rompre. -Vous semblez déçue. Elle lui sembla réfléchir à voix haute. -Vu de l’extérieur c’est un gros vaisseau. Je connais un peu ce domaine. Complètement armé, il nécessite un équipage de plusieurs personnes. Vous êtes seul à son bord et pourtant il semble complètement armé. Arm réfléchit quelques secondes avant de lui donner l’information. Après tout que risquait-il ? -Mais le Silius est complètement armé. Elle le regarda à nouveau et il eut la très nette impression qu’elle ne le croyait pas. Le serveur arriva au bon moment, avec la nourriture commandée, pour lui permettre de mettre de l’ordre dans ses pensées. Elle avait aussi commandé quelque chose et ils mangèrent lentement, n’échangeant plus que des propos de circonstances. La nourriture était simple mais excellente, exactement comme il en avait gardé le souvenir. Il connaissait d’autres endroits semblables dans d’autres lieux plutôt éloignés et c’était toujours pour lui un grand plaisir de s’y retrouver après tant d’années. Ils n’avaient rien laissé. Plusieurs bocs de bière vides trônaient au centre de la table. Il s’appuya sur le dossier de son siège et s’étira. Elle regarda en souriant son assiette qui avait été pourtant copieusement garnie quelques dizaines de minutes auparavant. -Vous allez faire plaisir à la patronne, elle a horreur que l’on ne finisse pas ce qu’elle sert à ses clients. Il sentit qu‘à cet instant s’établissait entre eux une sorte de complicité. A son grand étonnement il en fut heureux. Mais cet instant fut de courte durée. Il était visible qu’elle refermait déjà sa carapace. Quelle étrange jeune femme, pensa-t-il ! Une véritable énigme. Quel but poursuivait-elle ? Car il en était certain maintenant. Elle poursuivait un but en l’abordant ainsi un verre à la main au début de la soirée. Il en eut immédiatement la confirmation. -Quand vous dites que ce vaisseau vous appartient cela signifie-t-il que vous en êtes à la fois le commandant et le propriétaire ? La question le prit au dépourvu. Il fit semblant d’accuser un coup à l’estomac, ce qui eut l’effet recherché. Un sourire apparut à nouveau sur les lèvres de la jeune femme. -Vous pourriez au moins me laisser digérer tranquillement. Au risque de vous surprendre, je suis en effet les deux à la fois. Mais peut être n’ai-je l’air ni de l’un ni de l’autre ? Elle ne répondit pas immédiatement. Quand elle se décida, elle ne sembla le faire qu’avec réticences ? -Non au contraire. Mais c’est difficile de vous avouer que dans ce cas, ma démarche n’est pas désintéressée. Arm fut cette fois totalement désorientées par sa réponse. Il ne trouva rien de mieux à dire qu’à répéter la fin de la phrase. -Désintéressée ? Comme pour gagner du temps la jeune femme se leva et se dirigea vers le bar pour recommander des boissons. Décidément pensa Arm, la soirée s’avérait intéressante. Une rencontre avec une jeune femme séduisante et intelligente. Et de plus, une énigme à résoudre dont la solution s’éloignait de lui un peu plus à chaque instant. Il rectifia. La soirée s’annonçait non seulement intéressante mais passionnante. Arm profita de son absence pour continuer son observation. En fait, il ne savait que penser. En réalité cette jeune femme ne représentait qu’une suite presque infinie d’énigmes. Dés que l’on semblait trouver une réponse à une question il en arrivait d’autres par dizaines, demandant, elles aussi une réponse. Etonnant. La jeune femme revint avec deux bocs de bière, un de taille normale pour Arm, et un de taille réduite pour elle. -Merci. Mais la prochaine fois c’est pour moi. Mon nom est Arm. Puis -je connaître le vôtre ? Elle sembla à nouveau se refermer sans raison apparente et Arm regretta l’espace d’un instant sa question. Mais elle sourit à nouveau. -Mes parents m’ont donné un prénom que je n’aime guère. Mais… je m’appelle Paméla. Arm fut frappé par l’instant de détresse qu’elle venait de révéler avant de reprendre pied. Il poursuivit plus doucement. -Peut-être alors vos amis vous ont-ils donné un surnom ? Elle sourit à nouveau comme soulagée. -Il n’est pas d’une très grande originalité, mais je le préfère de loin. Vous pouvez, si vous le souhaitez, m’appeler Palm. Plus le temps passait et plus Arm était intrigué. Il eut envie de la pousser un peu plus. -Cela peut-il signifier que nous sommes déjà un peu des amis ? Elle le fixa dans les yeux quelques secondes, semblant évaluer le poids de sa réponse. -Peut-être pas encore. Mais c’est plus à vous qu’à moi qu’il faudrait poser la question. Arm sentit qu’il glissait maintenant sur un terrain dangereux, très dangereux même. Sa question venait de lui être retournée en pleine figure. Il réfléchit quelques instants avant de poursuivre, essayant d’évaluer qu’elle direction faire prendre à leur conversation. Il réalisa qu’elle venait de prendre un net avantage. -Et pourquoi ? Elle ne répondit pas immédiatement, prenant le temps d’absorber une gorgée de bière en le regardant. Arm eut la désagréable impression qu’à cet instant précis elle jouait avec lui. -Parfois on ne peut rien refuser à une nouvelle amie. Arm encaissa à nouveau le choc. Mais avant qu’il ait pu réagir Palm s’était levée, après avoir consulté son com. -Il se fait tard. Je dois rentrer. Arm fut prit soudain de panique. Il n’avait pas envisagé un seul instant que la soirée puisse se terminer ainsi ? Tout en enfilant son blouson elle poursuivit. -Je doute que vous soyez motorisé. Et pas un cab ne se risque jusqu’ici à une heure aussi tardive. Si vous n’avez pas peur, et au risque que mon offre soit mal interprétée, je peux vous raccompagner. Vous êtes presque sur mon chemin. Il n’avait guère de temps pour répondre. Pourquoi avait-elle parlée de peur ? Cette jeune femme l’intriguait beaucoup trop pour qu’il la laisse ainsi le quitter. -Je n’ai guère l’habitude de me faire raccompagner, répondit Arm en se levant à son tour pour aller régler. Mais pour une fois ce sera avec plaisir. -Et oui, les temps changent. Vous l’avez peut être remarqué. Quant à votre, avec plaisir, attendez un peu avant de vous prononcer. Quand il revint du bar elle lui fit signe de la suivre. Curieusement, elle ne se dirigea pas vers la porte de sortie mais vers une volée de marche qui partait sur la gauche du bar. Le couloir qu’ils prirent était peu éclairé. Arm commençait à se demander vers quelle nouvelle aventure elle allait le conduire quand elle poussa une porte qui donnait accès à une sorte de garage où étaient parqués trois véhicules dont une énorme moto ancienne. A sa grande surprise c’est vers la moto qu’elle se dirigea. Elle s’arrêta devant elle et se retourna. -Vous comprenez maintenant le sens de ma réflexion ? Arm était subitement devenu dubitatif. Il avait horreur de se faire conduire. A plus forte raison par une femme et sur une moto qui n’était plus toute jeune. -Je dois vous avouer que je suis loin d’être fanatique de ce type d’engin. La sorte de complicité qui s’était établie entre eux, s’évanouit pour faire place à un début de tension. Son ton se durcit instantanément. -Alors vous avez un réel problème car c’est avec elle que je me proposais de vous ramener. Et bien sûr, c’est moi qui conduit. De mieux en mieux, pensa Arm. Il n’était pas prêt d’oublier cette soirée. Palm décrocha les deux casques et lui en tendit un. -Il faut vous décider. Alors c’est oui ou c’est non. De quelque côté qu’il l’envisage, la situation n’était guère réjouissante. L‘alternative était la suivante. Ou il faisait appeler un cab, et il risquait fort d’attendre jusqu’à l’aube, ou il acceptait de monter sur cet engin de malheur et il avait une bonne chance de se rompre les os. Il doutait fort que sa conductrice puisse maîtriser un tel engin. -Bon et bien tant pis. Merci pour la soirée. Elle enfonça son casque et se mit à serrer la jugulaire. Arm commençait à la trouver mauvaise. Elle se moquait ouvertement de lui. -Et je fais comment pour rentrer ? Sa réponse ne se fit guère attendre. -Et comment auriez-vous fait si nous ne nous étions pas rencontrés ? Et prend ça dans la figure. Il tendit la main vers le second casque. -Bon d’accord je monte avec vous. Mais à allure modérée. Il sut immédiatement qu’il allait regretter sa réflexion. Elle s’approcha de lui ayant du mal à se contenir. -Attendez, il y a maldonne. J’ai passé l’âge de recevoir des leçons. Soit vous montez sans conditions, soit vous restez à quai. Décidément j’aurais tout gagné ce soir, pensa-t-il. Il commença à introduire maladroitement sa tête dans le casque qu’elle lui avait tendu. Le voir si désemparé la fit éclater de rire. -Vous avez sûrement de grandes qualités, mais là vous n’êtes pas particulièrement performant. Elle s’approcha, ajusta son casque et le lui attacha. Quand elle eut fini elle vérifia si le casque était fermement fixé sur la tête de son futur passager. Ceci fait une de ses mains, en descendant, frôla comme par inadvertance son épaule. Il fut instantanément persuadé qu’elle l’avait fait exprès. Et il eut l’expression très nette qu’elle s’attardait. Quel imbécile es-tu pensa-t-il ! Elle avait déjà enfourché son engin et s’apprêtait à lancer le moteur. Elle avait branché le micro de son casque et il l’entendit murmurer à son oreille. -Bon vous montez ? Elle éclata de rire. -On dirait que vous allez à Canossa. Il avait horreur de se retrouver dans une telle situation. Sa bonne humeur s’était complètement envolée. Il ne souhaitait plus qu’une chose. Regagner son vaisseau au plus vite et oublier cette soirée. -Bon ça va maintenant. On règlera nos comptes si on se revoit. Oui, mais attendez, comment vais-je me tenir sur votre truc ? -Bon d’accord. Leçon numéro un. J’ai horreur de me faire peloter quand je conduis. Le résultat immédiat et invariable est la chute du passager. -Rassurez vous je n’ai aucune envie de vous. ….comme vous venez de le dire. Je veux simplement arriver vivant. Et pour cela j’ai besoin de me tenir. -Allez d’accord. Mais c’est bien parce que sinon on ne va jamais arriver. Arm déplaça prudemment ses mains jusqu’à les poser sur la taille de Palm. -Ca va mieux comme cela ? -Oui merci. La porte du garage commença à s’ouvrit et elle glissa avec adresse la grosse moto jusque dans la ruelle. Palm se mit à accélérer progressivement. Sous le cuir du blouson Arm réalisa soudain que les abdominaux de sa conductrice étaient dur comme du bois. Il n’osa pas déplacer les mains pour vérifier plus amplement et préféra poser une question. -Combien d’heures passez-vous à vous entraîner pour avoir de tels abdominaux ? -Vous vous trompez, ce sont des tablettes de chocolat. -C’est parfait. J’adore le chocolat. Mince, mais cela ne va pas, pensa-t-il ! Comment pouvait-il avoir fait une telle réflexion. Il souhaita disparaître et évita surtout de raffermir ses mains sur la taille de sa conductrice qui, pour sa part, était tellement secouée de rire qu’elle avait considérablement ralenti son allure. -Celle là personne n’avait jamais osé me la faire. Vous êtes vraiment un drôle de bonhomme. Et elle se mit à accélérer. Soudain Arm regretta d’avoir accepté l’invitation de son pilote. La moto accélérait toujours. Il lui semblait qu’il ne tiendrait sur la selle guère que quelques secondes supplémentaires et qu’il allait se faire éjecter. Soudain il réalisa qu’elle lui parlait. -Arrêtez de vous agiter sinon on va vraiment risquer la chute. Appuyez-vous sur mon dos si cela vous permet de trouver un meilleur équilibre. Laissez vous aller, ne résistez surtout pas aux mouvements de la moto. Dernière chose. J’ai eu une licence compétition. Il faillit s’étrangler. -Vous auriez pu me le dire auparavant. -Cela vous aurait-il vraiment rassuré ? De toutes les façons, habituellement personne ne me croit. Arm profita de la permission et se rapprocha de sa conductrice. Il raffermit même légèrement ses mains sur sa taille. Il n’était pas entièrement rassuré mais il se sentait un peu moins en danger. Il ferma les yeux et oublia qu’il se trouvait sur une moto mais pas tout contre une si intéressante jeune femme. La moto ralentit peu à peu. -Vous pouvez vous détendre vous êtes arrivé. Arm leva les yeux et aperçut en effet, c’est peu dire avec soulagement, que son vaisseau n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres. L’engin s’immobilisa complètement. C’est alors qu’il réalisa qu’il avait effectué une bonne partie du déplacement tout contre le dos de Palm. Il se recula légèrement à regret et eut immédiatement conscience qu’il venait de vivre un rare moment d’intimité avec une jeune femme qu’il ne connaissait de rien quelques heures plus tôt. Il se mit debout et enleva son casque. Palm qui en avait déjà fait de même le regardait en souriant. Mais pour une fois son sourire était exempt d’ironie. -Je ne vous demande pas vos impressions ? -Mais vous pouvez. A part la moto, tout le reste était très bien. -Le reste ? Le moment était venu de prendre un début de revanche. Ce fut au tour d’Arm de la regarder en souriant. -Oui, le reste. Mes narines ont eu droit à un parfum subtil, mon corps à un peu de chaleur pour m’aider à combattre mon angoisse. Mes mains contre votre taille. C’est beaucoup en si peu de temps. Surtout pour deux personnes qui se connaissent à peine. Il réalisa avec satisfaction qu’elle était légèrement désarçonnée. Pour une fois elle semblait n’avoir rien à répondre. Elle bougonna cependant. -Vous étiez quand même moins fier il y a peu de temps. Arm posa la main sur son épaule -On fait la paix, d’accord. Et je vous remercie de m’avoir accompagné. Une lueur amusée apparut dans les yeux de Palm. Il poursuivit. -Et au risque que mon invitation ne soit mal interprétée, je vous propose de prendre un dernier verre. A moins que vous n’ayez qu’une hâte, celle de rentrer chez vous et de prendre un peu de repos. Elle leva les yeux vers la structure du vaisseau, à une dizaine de mètres au-dessus d’eux. Elle semblait hésiter. Arm était persuadé qu’elle mourrait d’envie de jeter un œil à l’intérieur. -D’accord pour le dernier verre. Mais c’est surtout pour satisfaire ma curiosité et jeter un œil sur votre vaisseau. Et puis ajouta-t-elle, je ne peux pas la laisser là. Elle désignait du regard sa monture. -Comment cela, ce n’est que pour quelques dizaines de minutes au plus. Son attitude changea à nouveau en une fraction de seconde. Décidément tout ce qui concernait son engin pouvait générer un conflit. -Mon cher monsieur, cet engin m’a coûté les économies de plusieurs années de travail, car elle vaut une petite fortune. C’est la chose au monde à laquelle je tiens le plus. Je ne m’en sépare jamais avant de l’avoir mise en sécurité. Une fois encore pour cette soirée, les réactions de la jeune femme le dépassaient. Décidément, rien ne paraissait pouvoir être simple avec elle . -Mais que voulez-vous que je fasse ? Elle leva les yeux - C’est simple nous venons ensemble ou ce sera pour une autre fois. Il regarda sa montre. Ayant du mal à croire qu’une telle chose pouvait lui être demandée. -A cette heure vous voulez que je mon jusqu’à la soute ? -Oui, cela n’a rien d’extraordinaire. Mais si cela vous pose un problème nous pouvons prendre un dernier verre un autre soir. Jamais vu une telle emmerdeuse. Pensa-t-il. Il regretta instantanément son invitation. Comment puis-je accepter de telles choses de sa part, alors que je ne la connais pratiquement pas ? Sans un mot de plus à son égard, il gravit rapidement la passerelle et déverrouilla la porte. Un bonne demi-heure après, la moto bien à l’abri à l’intérieur du vaisseau, ils purent enfin s’asseoir dans ce qui ressemblait à un carré. Sa colère s’était calmée, mais il lui tardait maintenant d’être seul. -Que puis-je vous proposer? Elle étouffa un bâillement. -Excusez-moi. Pas d’alcool. Fini pour ce soir. Auriez-vous du thé ? -Je ne dois pas être très riche, mais je dois bien pouvoir vous trouver quelque chose. Il disparut dans la pièce d’à côté et elle l’entendit ouvrir et fermer plusieurs placards. Son regard fit le tour de la pièce dans laquelle elle se trouvait. L’intérieur du vaisseau avait été meublé avec soin. Tout semblait fonctionnel et avait été choisi avec goût. Rien à voir avec les vaisseaux où elle avait passé ses dernières années. -Si vous ne trouvez pas, cela n’est pas bien grave, un verre d’eau glacée ira aussi bien. Il réapparut avec divers sachets à la main qu’il posa devant elle. -Faites votre choix. L’eau arrive. Ils burent ensemble mais en silence, comme si pendant toutes les heures passées depuis leur rencontre en début de soirée, ils avaient épuisé tout ce qui pouvait être dit, du moins pour ce soir. Quand elle eut fini sa tasse, Palm eut le plus grand mal à étouffer un dernier bâillement. Elle se leva et faillit perdre l’équilibre. Les forces commençaient à lui manquer et l’alcool n’arrangeait rien. Mais elle devait partir. Arm se rendit soudain compte combien son invité était fatiguée. Il ne lui sembla pas raisonnable de la laisser partir ainsi. Mais comment le lui dire sans s’exposer à une répartie cinglante. Arm s’approcha d’elle, posa doucement ses mains sur ses épaules et la força à s’asseoir à nouveau. Il n’eut pas beaucoup à appuyer. -Vous êtes seul juge, mais à mon humble avis je ne suis pas sûr qu’il soit très prudent de vous laisser repartir. Si vous le souhaitez, je vous propose l’hospitalité pour cette nuit. S’il vous plait épargnez-moi vos réparties cinglantes. J’ai assez reçu pour ce soir. Et de toutes façons cela doit se voir que je suis suffisamment crevé pour avoir ne serait-ce que l’ombre d’une pensée malhonnête. Son offre sembla la surprendre. Elle le regarda fixement, puis baissa les yeux. Il comprit qu’il n’était pas utile d’attendre une réponse. Son soulagement valait toutes les acceptations. Il ouvrit un placard situé au-dessus de lui et en tira une couverture, un oreiller et une serviette de toilette, qu’il lui tendit. -Vous pouvez vous installer ici. J’ai déjà eu l’occasion à plusieurs reprises de tester cette banquette. Il ajouta. -Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à me déranger. Ma cabine est deux étages au-dessus. Il indiqua une porte. -Si vous voulez prendre une douche ? Sur ce bonne nuit. Il sortit mais tourna instantanément les talons. -Dernière chose. Tout le vaisseau est équipé d’un circuit vidéo que je peux piloter depuis ma cabine. Ici, et, ici, il montra deux emplacements de la main, il y a deux caméras. Elles seront mises hors service pour toute cette nuit aussitôt que j’aurai regagné ma cabine. Il ne put résister à profiter à son tour de son avantage. -J’ai passé l’âge de jouer au voyeur, du moins sans le consentement de mes partenaires. Elle rit malgré sa fatigue. -Mais pourquoi ? Je n’aurais rien su. -Peut-être alors par respect. Et il tourna définitivement les talons. Elle regarda, pensive, dans sa direction alors que le bruit de ses pas s’estompait dans le couloir. Sans vouloir se l’avouer totalement, Palm avait été soulagée par l’invitation d’Arm. La tension des dernières semaines commençait à la marquer et elle était vraiment fatiguée. Elle ne se voyait guère reprendre son engin pour regagner son domicile. Elle enleva son blouson, puis se dirigea vers la douche. Rien de tel pour éliminer en partie la fatigue et l’alcool. Quelques minutes après elle s’allongea sur la banquette s’entoura de la couverture et s’endormit instantanément. Arm s’éveilla assez tard. Plus il prenait de l’âge plus il mettait du temps à éliminer. Il fit rapidement sa toilette puis descendit pour s’occuper de son invitée. Il fut un peu surpris de trouver la couverture qu’il lui avait proposée parfaitement pliée sur la banquette. Mais où était-elle donc ? Il n’aimait pas utiliser le circuit vidéo, quand il avait des invités. Cela lui semblait faire preuve d’indiscrétion. Et il respectait trop la vie privée de ses hôtes, pour ne l’utiliser qu’en cas d’urgence. Un peu inquiet cependant, il décida de vérifier par ce moyen la présence ou non de la moto de la jeune femme dans la soute. Il avait compris sans peine que sa présence signifiait sans aucun doute que sa propriétaire était toujours dans le vaisseau. La moto était toujours dans la position qu’elle occupait la veille au soir. Il ne restait plus qu’à localiser sa conductrice. Le petit mess attenant à la pièce où elle avait passé la nuit était également vide. Mais une tasse avait été utilisée et lavée. Il partit à sa recherche, vaguement inquiet. Il n’aimait pas l’idée qu’une personne qu’il ne connaissait en fait que depuis la veille puisse ainsi se promener librement dans son propre vaisseau. Il alluma le circuit vidéo et ne fut pas peu surpris de la trouver dans le poste de pilotage, assise derrière une console sur laquelle elle semblait travailler. Sans prendre le temps de débrancher le circuit il se précipita vers cet endroit situé juste à côté de sa propre cabine. Maintenant il était non seulement inquiet, mais aussi en colère. D’abord contre lui, pour avoir fait confiance à une inconnue et s’être ainsi trompé. Et ensuite contre son invitée. Quelles données avait-elle déjà eu le temps de consulter ? Quels dommages avaient-ils déjà été faits au système de commande du vaisseau ? Comment de plus avait-il pu oublier d’éteindre les consoles, enclenchant ainsi la protection des contrôles d’accès? Soudain il sut qu’il y avait quelque part une incohérence. Car il se souvenait parfaitement avoir, hier soir, mis en veille le système. Et sans la procédure et les différents mots de passe, que lui seul connaissait, il était impossible de le mettre en marche. Alors qu’il arrivait derrière elle, elle dut sentir sa présence car elle se retourna et lui fit face en souriant. Nul sentiment de culpabilité ne semblait l’habiter. Son visage avait l’éclat que seule une bonne nuit de repos permet à son âge de retrouver. -Je n’avais plus sommeil. J’espère que vous ne m’en voulez pas de ne pas vous avoir attendu pour prendre mon petit-déjeuner. J’ai remis exactement en place, tout ce que j’ai utilisé. Arm se sentait sur le point d’exploser. Non seulement elle était en train de pirater son système, mais en plus elle se moquait de lui dans les grandes longueurs. Elle se rendit soudain compte, sûrement à son expression que quelque chose n’allait pas. Elle reprit instantanément ses distances. -A regarder la tête que vous faites, je présume qu’il y a un problème. -Un problème ? Vous ne manquez pas d’air. Vous êtes mon invitée et vous en profitez pour pirater mon système pendant mon sommeil? Alors oui, il y a un problème, et c’est vous qui allez avoir un sérieux problème. Et d’abord comment avez-vous fait pour ouvrir une session ? Elle jaillit hors de son siège, comme répondant à une insulte. -Comment? Moi, pirater votre système? A priori je vois que vous ne semblez pas avoir complètement récupéré de votre soirée de la veille. Et si vous aviez un contrôle d’accès digne de ce nom, vous ne vous exposeriez pas au risque que le moindre individu s’introduise sans permission chez vous. -Mais il y a un contrôle d’accès, et je suis sûr de l’avoir mis en place hier soir avant de partir. -Que vous l’ayez mis en place sûrement ? Mais il est complètement inefficace. J’ai franchi tous les firewall en moins de cinq minutes. Et il ne s’agit sûrement pas d’un exploit de ma part. Le moindre étudiant un peu inventif aurait fait de même. Arm réalisa que la situation était en train de lui échapper. Il se sentit nettement moins sûr de lui. Il lui reposa la question mais il connaissait déjà la réponse. -Comment ? Vous voulez dire que vous êtes rentrée dans le système malgré les contrôles d’accès ? Palm se rendit soudain compte de son désarroi. -Oui. Et je ne suis même pas sûre d’avoir eu besoin de plus de 5 minutes. Et pourtant il y en a de bien meilleurs que moi. Si vous voulez, je peux vous montrer. Il lui fit signe de reprendre sa place devant la console. Elle se rassit et entreprit de fermer les applications sur lesquelles elle travaillait. Arm lui prit la main pour l’arrêter et la posa sur le clavier. Etrangement elle ne résista pas, laissant même sa main au contact de la sienne. Arm, à regret, rompit le contact, approcha un siège et s’assit à son tour. -Ce n’est pas la peine, je vous crois. Acceptez mes excuses pour mon attitude un peu agressive. Mais voir quelqu’un que vous avez rencontré simplement la veille bricoler à l’intérieur du logiciel de son propre vaisseau a de quoi vous surprendre. Elle posa la main sur son bras et la laissa ainsi à nouveau quelques secondes. -Vous n’avez pas à vous excuser. C’est moi, Arm qui dois vous présenter mes excuses. J’aurais dû attendre votre arrivée pour vous en parler. Mais lorsque je me suis assise à la console, je me suis prise au jeu, et je n’ai pas vu le temps passer. J’adore les vaisseaux tels que le vôtre. Pendant longtemps cela a été toute ma vie. Arm avait envie de croire qu’elle était sincère. Mais il ne pouvait complètement éliminer l’idée qu’il se faisait manipuler. Elle jouait avec habileté de son pouvoir de séduction, et il devait s’avouer qu’il n’y était pas insensible. Il lui fallait impérativement en avoir le cœur net. Même si cela pouvait signifier de ne plus jamais la revoir. -Que faisiez-vous lorsque je suis rentré ? Elle se remit au clavier et entra quelques instructions. -Voilà les dossiers sur lesquels je travaillais. Arm reconnut facilement une partie du programme de commandes directionnelles du vaisseau. Elle ajouta. -J’ai volé pendant plusieurs années sur un vaisseau équipé d’un logiciel presque identique, mais de la génération précédente. Nous lui avions apporté certaines améliorations. Je regardais si le concepteur avait effectué les modifications. -Et qu’avez-vous trouvé ? -Ce à quoi je m’attendais. Même si vous avez une génération plus récente, rien n’a évolué. -Et vous ne vous êtes pas simplement contentée d’un constat. Contrairement à ce qu’il s’attendait elle ne paraissait aucunement gênée au moment de lui annoncer qu’elle avait modifié sans sa permission le programme de pilotage du vaisseau. -Bien sûr. Comme je ne savais pas quoi faire en vous attendant, et que je voulais vous remercier de votre hospitalité, je vous ai préparé les modifications à entreprendre. Cela améliore de manière notable certaines commandes. Après la décision vous appartiendra. Elle afficha à l’écran les deux séries d’instructions et lui expliqua ce que les modifications allaient apporter. Arm n’était pas un spécialiste de ce type de logiciel, mais il avait suffisamment de connaissances sur le sujet, pour comprendre que Palm, elle, était une experte dans ce domaine. Il réalisa que, concentré sur ses explications il s’était rapproché d’elle. Il se retrouvait, la peur en moins dans la même situation que la veille sur la moto. Il respirait son parfum léger, était presque à son contact. Et elle ne fuyait pas son contact. Elle finit ses explications en lui montrant ce qu’il fallait encore modifier. Elle regarda sa montre et se leva brusquement. Comme souvent avec elle, le charme venait d’être brutalement rompu ? -Désolée, je n’ai pas vu le temps passer, je dois partir maintenant. Voilà , je pense n’avoir rien oublié. De toutes les façons, dès que vous aurez fini les modifications, la Sim nous listera ce qu’il nous restera à faire. Si vous avez besoin, faites-moi signe. Elle regarda autour d’elle avant de reprendre. -Il faut vraiment que je parte. Je suis terriblement en retard. Vous pourriez descendre au sol mon engin ? Arm commença à se mouvoir avec lenteur. Il avait du mal à réaliser qu’elle partait. Il la suivit alors qu’elle se dirigeait presque en courant vers le petit salon où elle avait passé la nuit. Quand il la rejoint elle avait déjà enfilé son blouson et saisissait les deux casques. Il s’occupa de faire descendre son engin sur la piste puis la rejoint au niveau du sol. Elle lui tendit la main. Il la saisit puis la relâcha. Il se sentait désemparé. Il avait fait sa connaissance il y avait à peine une douzaine d’heures mais il avait l’impression de la connaître depuis beaucoup plus longtemps. Et maintenant elle partait en courant alors qu’il ne savait strictement rien d’elle. Quand elle s’aperçut de la tête qu’il faisait, elle ne put s’empêcher d’éclater de rire, ce qui ajouta encore au désarroi d’Arm. -Ne faites pas cette tête, on dirait que vous venez d’ouvrir la boite de Pandore. -Mais vous ne pouvez pas partir comme cela. Il regretta immédiatement ce qu’il venait de dire. Elle sortit un petit papier de sa poche de poitrine. Elle y jeta un coup d’œil avant de le lui donner. -Je vous laisse mon Com. au cas où vous en auriez besoin. Elle s’approcha de lui, et avant qu’il ait pu réagir elle se dressa sur la pointe des pieds et l’embrassa légèrement sur la joue droite. Avant qu’il soit revenu de sa surprise, elle avait déjà enfilé son casque. Elle démarra son engin, lui fit un dernier signe de la main avant de s’éloigner rapidement. Une fois remonté dans son vaisseau Arm se dirigea vers sa cabine. Malgré l’heure matinale il se servit un grand verre de son alcool préféré. Il en avait bien besoin. Il lui fallait absolument faire le point. Depuis hier soir, il avait la très nette impression de ne plus tout maîtriser. Et pire, même s’il ne voulait pas le reconnaître, l’impression très nette de se faire manipuler revenait le hanter avec insistance. Le verre dans une main, la bouteille dans l’autre il se dirigea vers sa cabine. Il avala une longue gorgée de liquide ambré, posa le verre et la bouteille sur une table basse et s’assit à son bureau. Il alluma sa console et entra les numéros qu’elle avait notés à la hâte sur le bout de papier qu’elle lui avait donné avant de le quitter. Son écriture était fine et soignée. Il allait jeter le bout de papier qui ne lui était plus d’aucune utilité, quand il se ravisa. Il ouvrit un tiroir et le posa sur un tas d’autres documents qui semblaient attendre un hypothétique classement. Il retrempa ses lèvres dans le verre, puis s’assit sur sa couchette. Il lui fallait absolument réfléchir à ce qui s’était passé pendant les quelques heures qui avait suivi leur rencontre. Pour cela rien de tel que de se remémorer les différents évènements qui s’étaient déroulés lors des dernières vingt quatre heures. Une méthode qui lui avait souvent réussi. Il n’avait parlé à personne de son intention d’aller passer la soirée Au Carré. D’ailleurs comment l’aurait-il pu ? Il ne connaissait personne ici. Il avait prononcé pour la première fois le nom du lieu où il désirait se rendre, une fois à l’intérieur du cab qui l’avait déposé à l’entrée de la ruelle. La rencontre avec la jeune femme semblait donc fortuite. Mais c’est à partir de cet instant que tout commençait à se gâter. Arm avait une excellente mémoire visuelle. Il ferma les yeux et se remémora la scène. Il avait passé sa commande, et c’est à ce moment là qu’elle s’était approchée. Elle ne pouvait laisser personne indifférent. Un premier détail intéressant vint à son esprit. Un endroit comme Le Carré est pratiquement interdit à une femme seule, à moins qu’il ne s’agisse d’une prostituée. Et Palm, quand il l’avait remarquée, était seule. Et personne n’était venu l’importuner pendant tout ce temps là. Les habitués devaient donc la connaître et elle avait dû leur apprendre à la respecter. Il sourit à cette idée. Arm savait déjà où il allait passer sa prochaine soirée. Non pas, parce qu’il espérait la rencontrer à nouveau, mais il devait pouvoir recueillir certaines réponses aux questions qu’il se posait à son sujet. Cela allait lui coûter un peu d’argent, mais le jeune serveur lui semblait une cible toute désignée pour commencer son enquête. Il prit quelques notes sur le carnet qu’il avait prévu à cet effet. Satisfait de cette première avancée il poursuivit l’examen de leur rencontre. Que pouvait bien signifier la discussion qu’ils avaient eue ? Elle savait que le Silius avait atterri trois jours auparavant. Rien de bien extraordinaire, si ce n’est qu’elle semblait s’intéresser fortement aux grands vaisseaux et à l’espace. Cela ne l’avançait guère. Par contre elle avait remarqué que l’équipage du Silius n’avait été vu nulle part. Elle s’intéressait au Silius. Mais pourquoi ? Voulait–elle quitter la planète ? Arm en doutait. A aucun moment elle n’avait eu l’attitude de quelqu’un qui cherche à fuir. Mais alors pourquoi donc s’intéressait-elle de si près à son vaisseau ? Arm nota cet élément et se replongea dans son analyse. Il en arriva à l’un des moments clés. Lorsqu’elle lui avait avoué qu’en le rencontrant elle n’était pas complètement désintéressée. A qui ou à quoi pouvait-elle s’intéresser ? Directement à lui a priori pas à son vaisseau. Si cela avait été le cas elle n’aurait pas manqué de saisir l’opportunité qui s’était présentée hier soir. C’est lui qui avait proposé le dernier verre. Et elle n’avait rien fait pour provoquer l’invitation. Arm se leva et se resservit. Il était plutôt satisfait de cette première analyse. Bien sûr il restait beaucoup d’autres questions qui attendaient une réponse, mais il n’était plus dans le noir complet. Il devait déjà commencer à avoir les premiers éléments de réponse dés ce soir en retournant Au Carré. Il décida d’arrêter là pour le moment ses réflexions. L’alcool lui avait ouvert l’appétit et une pose lui ferait du bien. Il quitta sa cabine et se dirigea vers la petite cuisine attenante au réfectoire du vaisseau. Il avait faim, et pour une fois, le temps de se cuisiner quelque chose de bon. Tout dépendrait des ingrédients à sa disposition. Il ouvrit le réfrigérateur et examina son contenu. Il décida de faire un sort à la dernière salade. Mais que faire pour l’accompagner ? Son regard tomba sur plusieurs fromages et il sut instantanément ce qu’il allait se préparer. Un bon risotto aux quatre fromages. Cuisiner était l’un des meilleurs dérivatifs qu’il connaisse. Plongé dans l’élaboration des plats qu’il avait décidé de confectionner, il se coupait de toutes les influences extérieures. Il oublia quelques temps les évènements des dernières heures et se concentra sur les divers ingrédients qu’il avait sélectionnés. C’est donc le ventre plein qu’il reprit le cours de ses réflexions. A priori elle semblait aussi s’intéresser à son vaisseau puisque c’est du Silius qu’elle avait d’abord parlé. Arm passa en revue les différents vaisseaux présents sur le spacio-port. A part les navettes qui permettaient d’accéder aux différentes stations en orbite, il ne se souvenait que de gros cargos, destinés au transport de fret vers les destinations éloignées. Il s’assit devant sa console et consulta le listing des arrivées sur les six derniers mois. A sa surprise le trafic était faible. Deux douzaines de transporteurs du même type que ceux qui étaient présents pour le moment avaient atterri ou redécollé. Rien qui ne se rapproche des caractéristiques du Silius, vaisseau rapide et bien armé. C’est cela qui avait dû intéresser la jeune femme. D’ailleurs, elle avait dit quelque chose à ce sujet, il s’en souvenait maintenant. Elle avait parlé d’un vaisseau intéressant. Donc elle s’intéressait à son vaisseau. Mais pourquoi ? Il avait trop peu d’informations pour pouvoir espérer trouver la réponse. Il décida de prendre un nouvel axe d’attaque. Que savait-il sur la jeune femme ? Il la revit de dos lorsqu’il l’avait aperçue assise au bar Du Carré. Il était certain que sa présence lui avait paru étrange. Mais ce qui se dégageait de sa silhouette ne rendait pas sa présence si étrange en un tel lieu. Elle était grande et mince, mais avec des épaules plus larges que la majorité des jeunes femmes de sa taille. Il avait aussi noté, lorsqu’elle était venue s’asseoir à sa table, que ses vêtements étaient de bonne qualité et choisis avec goût. Jamais il n’aurait pensé trouver une telle jeune femme dans un lieu pareil, mais bizarrement sa présence ne choquait pas. De plus, tout dans son attitude, sa façon de s’exprimer, la confiance qui émanait d’elle, montrait qu’elle venait d’un milieu aisé. Il était persuadé qu’elle avait été à l’université. Et pas une université de second niveau.
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