Avant-propos
Je dois spécifier d’abord que bien des éléments de
mon histoire révélés dans ce livre n'ont jamais été
sus de ma famille et ont été écrits avec grande
émotion, tellement qu'ils peuvent laisser croire à
de la rancune de ma part. Je tiens donc à préciser
que peu importe ce qui est arrivé, j’aimerai
toujours mes parents et ma famille. Je ne veux pas
qu'ils souffrent aujourd'hui pour ce que j'ai
souffert dans le passé. C'est normal qu'ils n’aient
pas tout vu à travers mes regards qui en cachaient
beaucoup...
Je dois dire avant tout que leur soutien m'a
grandement fait progresser. Une dernière chose à
mentionner : peu importe la nature des propos que
j’ai menés à l’endroit de mon père, aujourd’hui
c'est oublié. Je l'aimerai toujours et je sais qu'il
m'aime malgré la distance entre nous. J'ai appris à
vivre avec cette absence. De même pour ma mère :
hormis tout l’espace qui nous éloigne l’une de
l’autre, je sais qu'elle sera toujours là pour moi.
J’ai écrit ce journal intime pour moi et jamais je
n'ai même pensé le faire lire à ceux qui
m'entourent. Mon intention était plutôt de rédiger
un journal qu’à force d’écriture, je grossirais, en
vue de le relire dans les années futures. J’ai
commencé la rédaction de mon livre à dix-huit ans.
Six heures ont été nécessaires pour composer
quelques paragraphes à la main. J'ai joint d'autres
passages au fil des années, passant du stylo à
l'ordinateur. La majeure partie a été écrite à l’âge
de vingt-deux ans alors que je vivais une
dépression, déclenchée par une séparation
douloureuse. Je crois que cette démarche m’a
vraiment aidée à m’en sortir. Plus nous écrivons,
plus nous enlevons du poids sur nos épaules. Si
toute notre douleur reste emprisonnée en dedans et
que nous ne faisons pas en sorte de la délivrer,
chaque fois, les obstacles se présenteront à nous
comme insurmontables. Confronté à trop de problèmes,
le risque est grand de tomber dans la dépression.
Alors, je me suis vidé le cœur et ça donne ce qui
suit.
Les noms et les lieux ont été changés pour garder
l'anonymat.
.
* * *
À l'adolescence, l’alcool coule à flots; j'ai
toujours mon quarante onces de vodka pure à
chaque party. Une fois saoule morte, j’hyperventile
pour finalement échouer à l'hôpital. Plus tard, je
m'embarque dans la drogue douce pour une destination
inattendue : la mescaline. Je suis violente par
moments; il ne faut surtout pas me chercher. Mais
chaque fois que je frappe, c'est comme un coup porté
à moi-même. Je me rappelle avoir battu une fille
pendant longtemps et brutalement. À présent, j’y
repense et trouve dommage d’avoir agi ainsi, mais je
crois que la vie par ses nombreux obstacles m’a
infligé des blessures comparables. J’ai payé de ma
personne.
* * *
Années 1980 à 1988
Je bouge, je nage, dans une mer
chaude et calme. On est si bien dans le ventre de
maman, surtout quand on ne connaît aucun autre
endroit. Le seul problème, c’est qu’à force de
grandir, je commence à manquer d’espace! De toute
façon, je suis à la veille de sortir; je ne m’en
fais pas trop.
Je descends! Encore et encore. Mais où vais-je? Ah!
La lumière! Il fait froid, je veux retourner d’où je
viens!
Devinez comment ma mère m'a appelée : Aly. Original,
n'est-ce pas? J’aime bien.
Les années passent, je grandis, j'apprends à lire, à
écrire, je rencontre des amis. Je commence à
comprendre ce qu’est la vie et peu à peu, je sais à
quoi m’attendre de l'avenir. À l'âge de six ans
cependant, je me pose de plus en plus de questions
telles que « Pourquoi maman et papa ne sont pas
ensemble pour me guider? » Je raisonne : « Après
tout, ils ont décidé de m'avoir ensemble. Peut-être
que maman me le dira quand je serai plus grande. »
Pour l'instant, le copain de celle-ci, Jean, est là
pour moi. Je l'aime beaucoup et je suis ravie de
l’avoir à mes côtés depuis déjà six ans. Jean a
trois fils, dont deux que je vois fréquemment. Je
m'amuse bien avec eux. Je ne sais pas toujours où se
cache Louis alors que Martin est plus souvent à
portée de vue. Enfin, l'important c'est que nous
nous accordons tous ensemble. Même si je suis plus
jeune d'environ onze ou douze ans, je m'entends à
merveille avec mes beaux-frères. Je suis entourée de
plus grands qui savent et font ce qui est bien pour
moi. Je suis heureuse. Jean et Martin ont toujours
le mot pour me faire rire.
Ma mère, quant à elle, s'occupe de moi comme j'aime.
Chaque fois que je reviens de l’école, le repas est
prêt. C’est agréable de manger en famille et ça me
comble de joie. Une question cependant retentit
souvent dans ma tête: « Où est mon père? » Il
m’arrive de le demander à maman qui, à tous coups,
me donne une explication brève dont j’ai peine à me
satisfaire.
J’ai réussi ma première année! Je suis contente!
J’adore l'école anglaise. J’apprends divers mots et
expressions. Mais j'ai un peu de difficulté avec les
mathématiques. Ça viendra avec le temps!
Enfin les vacances! Je rentre chez moi et mon souper
déjà préparé m’attend sur la table. Je me trouve
chanceuse d'avoir une mère responsable et
intentionnée comme la mienne. Mais le manque est
toujours aussi flagrant : un père, mon père. Je me
rassure en pensant à la présence constante de Jean.
Je remplis encore une fois mon ventre, j'écoute la
télévision et je vais me coucher. C'est ma routine!
Ma routine se brise le jour où mon père téléphone à
la maison. Il pleure. Pourquoi? Je ne le sais
qu’après quelques minutes.
Il me parle, mais je ne comprends pas bien. Il dit :
« J'ai fait une erreur, pardonne-moi ». Je saisis
vite : il a bu, ce qui m'attriste une fois de plus.
Pourquoi me fait-il ça? Je raccroche, me mets à
pleurer. Ma mère dit qu'il apprendra de ses erreurs.
Quoi qu’il en soit, je ne lui veux pas de mal. Après
tout, c'est quand même mon père.
Les années passent. J’ai la terrible impression que
plus ma vie avance, plus elle empire. Ma mère qui se
dispute avec Jean, mon père qui ne donne pas signe
de vie. Par chance, je peux me fier à Dieu, mon
souffle, ma force.
Un soir, ma mère se prépare à sortir avec Jean.
Enfin, un congé de parents! C'est mon demi-frère
Martin qui me garde. On regarde toujours des films,
on mange des chips et puisque maman n’est pas là, je
peux veiller tard! Martin me comprend, c’est qu’il
est encore jeune; il a environ dix-huit ans.
Bon! Les parents sont partis. Que faire? Plusieurs
options s’offrent à moi dans une si grande maison.
Je monte donner vie à mes jouets ou bien je vais
fouiller dans les tiroirs de maman? Hum… Jouer!
Quand ce sera l’heure des films, Martin viendra me
chercher, comme à l'habitude.
C’est l'heure! Alors, je descends et m'installe.
Je remarque que Martin est bizarre ce soir. Que se
passe-t-il? J’ignore pourquoi, mais il est moins
souriant. Il est peut-être en grande peine d'amour?
Devrais-je essayer de le consoler? À huit ans, les
problèmes de grands te dépassent de beaucoup. Mais à
ce moment-là, quelque chose me tracasse vraiment. Ça
doit être la façon dont il me regarde. Je n'aime pas
ça du tout. Il me dévisage. Ai-je fait quelque chose
de mal? Non, ce n’est pas ça. Son regard suit la
forme de mon corps. La peur m’envahit. Je veux le
Martin souriant et farceur que je connais, pas cet
être effrayant avec des yeux pervers. Tout à coup,
il se lève, me prend dans ses bras et m'assoit sur
lui. Je reste figée. Il promène sur mon corps ses
mains rugueuses, partout. J'ai mal. Dans ma tête, je
crie, mais de ma bouche ne sort aucun son. Je me
laisse faire, par crainte de je ne sais quoi. C’est
une douleur morale et physique. Pourquoi ne lui
dis-je pas d'arrêter? Des larmes coulent de mes yeux
implorants. Finalement, il me lâche. Je remets mes
culottes et je monte me coucher. J’éclate en
sanglots, hantée, encore une fois, par tant de
questions.
Le lendemain, je ne dis rien, ni à maman ni à Jean
parce que j’ai peur des conséquences. Sans y penser
ou plutôt, en essayant de ne pas y penser, je
passerai la semaine avec un semblant de sourire...
Ce soir, ma mère et Jean sortent et m'annoncent
avant leur départ que c'est Martin qui me garde. Je
me réfugie dans ma chambre et je commence à pleurer,
tout discrètement. Ce qui me fait cesser de pleurer
tout d’un coup, c’est une pensée naïve : « Martin
n’avait jamais agi ainsi avec moi, alors il a
peut-être réalisé qu'il avait tort. C’est moi
Martin, Aly, ta demi-sœur. ». M’étant quelque peu
rassurée, je me distrais en farfouillant dans mes
paperasses. Puis, j’ai un soubresaut en entendant
des pas dans l’escalier. Je me mets à trembler
lorsque la voix de Martin résonne : « Le film va
commencer! » Je le regarde dans les yeux et vois
qu’il est encore bizarre, mais malgré ma peur, je le
suis vers le salon.
Il me déshabille des yeux une fois de plus. Mon cœur
bat si vite; comment peut-il ignorer ma peur bien
visible? Pire, il a l’air d’aimer ça. Il re-commence
son jeu. Cette fois-ci, je me dis : « Assez c'est
assez! » Je puise en moi toutes mes forces, qui me
poussent à me relever. Je n'ai pas le courage de lui
dire d'arrêter, je dis seulement que je vais aux
toilettes. Je pars en pleurant vers ma chambre et je
me cache dans le placard. Il ose venir me retrouver
et me fait allonger sur mon lit. Ma force est
dissoute. Je suis ravagée de l’intérieur, je me sens
tellement faible et la peur me tient. Il continue à
me caresser avec ses mains. Pourquoi ne met-il pas
fin à ce jeu cruel? C'est un plaisir que de me voir
endurer? C'est terrible. Finalement, il cesse un peu
avant le retour de ma mère.
Mais là encore, je me suis tue. J’ai enfoui ce
secret longtemps, pourtant si lourd à porter. Le
plus révoltant c'est que mon innocence et ma naïveté
ont été bafouées. Chaque fois, c’était assez
effrayant! Je me disais : « il me touchera pus
jamais ». Quand ça arrivait à nouveau, la peur me
paralysait. J’ai seulement dis à ma mère que je ne
voulais plus être gardée par Martin, qu'il n'était
pas gentil avec moi. Je n’ai pas explicité, à la
place, je lui ai inventé des histoires. C'est quand
même à ce moment qu'elle a décidé de me faire garder
par Louis, à peu près du même âge que Martin. Avec
lui, j'étais beaucoup plus timide, car lui aussi
l'était. De plus, je ne le voyais que rarement. Ça
m’apaisait de l'avoir comme demi-frère et gardien en
même temps. Et je me disais qu'un jour, ce serait
peut-être à lui que je confierais tous les mauvais
gestes qu’avait posés son frère sur moi.
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