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Page personnelle de l'auteur Donald William

Le temps des rivalités

Géopolitique des prochaines aires d'affrontements

Essai     Voir aussi : Entrevue avec l'auteur

 

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Le temps des rivalités se situe dans la continuité d’une production antérieure (Le choc des temps) qui se voulait une mise en garde. La question fondamentale soulevée alors était celle-ci: «jusqu’où ira l’“aventure hégémonique” américaine, et jusqu’où les “autres” cultures resteront-elles passives?» Moins d’un an plus tard un élément de réponse est survenu: les attentats du 11 septembre 2001...

 

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Préface

Depuis plusieurs décennies une puissance réussit à maintenir sa suprématie sur le monde. Les ressorts géopolitiques de cette domination n’ont pas été entièrement mis à jour jusqu’à maintenant. Le livre de Donald William apporte, si l’on peu dire, le “chaînon manquant” à la “théorie de l’évolution géopolitique” de la puissance maritime par excellence: les États-Unis d’Amérique.

La question est abordée sous plusieurs angles. Parmi ceux qui se rapportent à l’histoire récente, les interventions américaines au Kosovo et en Afghanistan. Dans son analyse de ces deux épisodes de la longue guerre pour le contrôle des matières premières et stratégiques, l’auteur met à profit ses vastes connaissances géographiques, un sens aiguë de la conjoncture historique et une grande lucidité sur les enjeux réels de ce début de siècle fracassant.

On trouve aussi dans ce livre, une instructive autopsie de la souveraineté nationale du Canada “géopolitiquement morte” depuis longtemps et dont le territoire, réduit à son rôle de réservoir de ressources naturelles, appartient à des mains étrangères dont la gestion tient de moins en moins compte des volontés “indigènes”.

Le lecteur tourné vers l’avenir appréciera pour sa part les riches projections qui ponctuent cet ouvrage. L’auteur nous y convie à une sorte de “tour du monde” géopolitique qui fait la synthèse des meilleures analyses des dix dernières années. Mentionnons à titre d’exemple l’utilisation nuancée des travaux récents du général Gallois, d’Alexandre Zinoviev, d’Éric Werner, de Jeremy Rifkin, de Paul Virilio, d’Alexandre del Valle, de Michel Bugnon-Mordant ou d’Alain de Benoist.

Mais en plus de proposer une explication authentiquement géopolitique du monde actuel, Le temps des rivalités ouvre des perspectives intéressantes sur la domination à venir. Une domination de plus en plus “libérale”, en apparence, puisqu’elle se présente sous la forme d’une libéralisation des marchés mondiaux, mais de plus en plus “totale” aussi, en réalité, puisqu’elle n’acceptera aucune déviance, aucune autonomie, aucune concurrence possible provenant d’un autre modèle économique, culturel ou politique, en niant la possibilité de tout autre mode de vie que le sien.

Dr. Marc Imbeault
 
Professeur au Collège militaire royal du Canada/St-Jean, co-auteur de Géopolitique et Démocraties (95), Idéologies (96), Économies (97), Philosophies (98), Éd. Sciences et Culture (Mtl), Frison-Roche (Paris).


 

 

Avant-propos

Cet ouvrage se situe dans la continuité d’une production antérieure (Le choc des temps) 1 qui se voulait une mise en garde. La question fondamentale soulevée alors était celle-ci: «jusqu’où ira l’ “aventure hégémonique” américaine, et jusqu’où les “autres” cultures resteront-elles passives?» (p.17) Moins d’un an plus tard un élément de réponse est survenu: les attentats du 11 septembre 2001... Surprise? À l’évidence, malgré les nombreuses zones grises rattachées à ces événements, c’est le «culte de l’Amérique» qui aurait été attaqué.

Un culte qui s’acharne à «miner les forces intégratrices, enracinantes – nation, famille ou école – [pour] ouvrir le champ à la consommation de masse.» 2 Un capitalisme global suscitant l’émergence de deux grandes classes – les nouveaux riches et un nouveau sous-prolétariat – cette dernière issue des migrations rurales vers les grandes villes du Sud. Imposant ces normes (avec plus ou moins de bonheur) au reste du monde, donnant naissance à des disparités dont la gestion passerait par l’instauration de régimes de libertés individuelles... Ce qui serait également, selon Robert D. Kaplan (La stratégie du guerrier), la façon la plus sûre de «préserver et augmenter la puissance américaine...» (p.145).

Rappelons que déjà en 1990, John Chancellor (commentateur à la télévision...) écrivait: «Ce dont le pays [États-Unis] a besoin c’est d’un Pearl Harbour en temps de paix, pour le secouer, pour rendre les Américains conscients des problèmes qu’ils ont, pour aiguillonner leur énergie et leur volonté de travailler.» 3 Ce “syndrôme” Pearl Harbour (leitmotiv de la peudo-guerre au terrorisme) s’étant substitué à celui de l’actionnaire majoritaire (américain) vainqueur de la Guerre froide (Michel Bugnon-Mordant), lui-même héritier de l’épisode Spoutnik (octobre 1957) et de la “psychose du missile gap ” (François Heisbourg). Un ensemble de situations laissant présager dans les milieux conservateurs d’une certaine faiblesse car «sans combat, et sans le sentiment d’insécurité qui le motive, une nation décline».4

C’est alors que la perception entretenue d’un rejet des valeurs “gréco-latines”, culminant avec une opération “kamikaze” appropriée, soit la destruction d’un symbole de l’inégalité de la richesse (World Trade Center), les autorités américaines et occidentales en général réagirent par un double réflexe: valoriser davantage la consommation de masse en tant qu’acte patriotique - élargissant encore plus le gouffre - et façonner l’opinion publique en vue des prochaines incursions extraterritoriales... Les responsables politiques étant plus que jamais convaincus (...) que pour vaincre le terrorisme, il suffit de renverser les dirigeants qui le soutiendraient.

Il est donc clair que le XXIe ne pourra probablement pas plus tenir ses promesses que le siècle précédent. Cela, pour les mêmes raisons que celles qui ont ensevelies les espoirs entretenus suite au dénouement de deux Guerres Mondiales ainsi que ceux, plus récents, de la Guerre froide. Pourquoi? Essentiellement par l‘ “idéologisation” d’une trame historique 5 révélant que les ramifications géopolitiques de son évolution obéissaient toujours aux règles de base de la volonté de puissance. Aussi, à deux reprises, les institutions politiques issues des conflits majeurs du XXe siècle (Société des Nations et Organisation des Nations-Unies), qui auraient “forgé” le monde actuel, se sont avérées utopiques et, en un sens, frauduleuses. Rejettées à deux reprises par leur plus fervent promoteur (les États-Unis), ces structures de gestion internationale n’ont pu résisté au principe de la loi du plus fort comme conclusion des conflits fondamentaux.

Les luttes pour une pseudo-“démocratisation” de la vie politique (apparemment expurgée de ses “phalanges” terroristes) 6 passent désormais par des réformes économiques que pratiquement seuls des États autoritaires peuvent soutenir. Cette tendance, caractéristique d’un monde unipolaire en voie de consolidation, confirme qu’il soit inconcevable «que le modèle économique occidental puisse être appliqué dans le monde entier [...] aux dépens de la satisfaction des besoins locaux.» 7 Mais voilà, l’appareil de propagande, au service de super “forums économiques”, semblait être parvenu à faire accepter l’idée contraire. Et ceci, au nom d’un “souci humanitaire” de portée géostratégique d’inégale importance qui le rend suspect... Un “nouveau” droit d’ingérence, uniquement réservé aux plus puissants, ne s’avère, après tout, que la démonstration sauvage d’un impérialisme planétaire. L’intervention anglo-américaine de mars 2003 en Irak s’inscrirait donc dans une troublante orchestration qui n’en serait qu’à ses premières notes...

Plus inquiétante encore, l’instauration d’une entité internationale de justice (le Tribunal Pénal International) un second Nuremberg qui, en plus d’ignorer l’histoire, voudrait la juger, voire la remodeler à sa guise (L’apartheid judiciaire) 8 et dont les instigateurs (les États-Unis), fortuitement..., refusent de s’y soumettre. Ou encore l’outrageux retrait du Protocole de Kyoto (sur le contrôle des gaz à effet de serre) des principaux pays industrialisés pour, semble-t-il, des raisons économiques. Que dire de la “fixation” de l’ «“aristocratie pharmaceutique et médicale occidentale» (Jean-Louis Roy, L’enchaînement des millénaires) sur le fléau du sida et de son ignorance envers les principales maladies infectieuses (ex. paludisme) des zones intertropicales? Serait-ce une autre manifestation du concept de solvabilité régionale régissant désormais une fracture Nord/Sud?

Il faudra alors s’interroger sur la notion néolibérale du “libre-marché”. Certains (Michel Chaussudovsky) ont déjà tranché comme quoi nous serions confrontés à une nouvelle forme d’“interventionnisme” d’État totalitaire déguisée derrière les façades du Fonds Monétaire International et de la Banque mondiale. En fait celle des pays industrialisés, riches, qui rejettent (parce que désormais vecteur de contrôle stratégique) «la différenciation du temps scientifique et technologique, du temps social et du temps humain.» 9 Le principe d’économie d’échelle nationale du monde multipolaire du XXe siècle a cédé le pas à l’économie d’échelle planétaire propre au cosmopolitisme anglo-saxon.

Mais avec le dégonflement de la “bulle” spéculative de la nouvelle économie et certaines résistances nationales au processus de globalisation ont transformé l’hégémonie géoéconomique des États-Unis d’entreprise de séduction en campagne d’intimida-tion. Cette stratégie “tous azimuts”, se targuant d’être la solution aux problèmes internationaux, tend à s’appliquer dans tous les domaines de la sphère marchande internationale. Deux guerres du Golfe (Irak), les interventions américaines dans les Balkans, le conflit (terroriste?) islamo-occidental en seraient les manifestations violentes dont les enjeux géostratégiques s’évaluent en fonction de l’ensemble eurasiatique.

Ce postulat général établit les contours du cadre géopolitique sur le “continent-monde” de l’Eurasie, théâtre du “grand jeu” international. Si le contexte semble se préciser sur la frange européenne (l’Allemagne instaurant sa Mitteleuropa, sous la bienveillance temporaire américaine, et la Turquie, malgré les inquiétudes européennes, consolidant son influence dans les pays turcophones d’Asie centrale), que la situation en Asie centrale demeure nébuleuse (où en sont les objectifs américains dans la région?), c’est dans la zone Asie-Pacifique que ce nouvel Ordre Mondial est le plus menacé.

Sur une double trame conflictuelle, géoéconomique et apparemment géocivilisationnelle, la Chine est en passe de briser l’encerclement continental via l’anneau du Rimland 10, prémisse à la stratégie américaine du containment. Cette percée géostratégique, en plus de menacer une important voie de communication maritime (le détroit de Malacca, vers le Japon), assiège l’universalité du modèle économique anglo-saxon. L’offensive anglo-américaine de mars 2003 en Irak pourrait, en ce sens, s’expliquer par une volonté de contourner ce rempart continental face aux prétentions de l’Amérique en Eurasie.

En d’autres termes (géopolitiques), comme au début du siècle précédent (en dépit de l’intermède irakien), c’est sur un affrontement entre puissance de la mer (États-Unis) et puissances de la terre que s’amorce le XXIe siècle. L’intransigeance des belligérants nous ramène également à un climat d’une autre époque que l’on croyait révolue: le stalinisme (ou son pendant américain, le maccartisme). Celui-ci, de questionner Eric Werner «ne serait [-il] pas aujourd’hui en train de renaître de ses cendres, non plus cette fois à l’Est, mais à l’Ouest?» 11

  1. Chez le même éditeur (Sciences et Culture), dans la série Géopolitique.

  2. Le terrorisme intellectuel, p.98.

  3. Extrait de son ouvrage Peril or Promise: a commentary upon America cité in Préparer le XXIe siècle (p.370). Thème qui sera d’ailleurs repris en 1997 par George Tenet alors directeur de la CIA.

  4. La stratégie du guerrier, p.43.

  5. Hannah Arendt soulignait qu’une idéologie n’est pas d’abord dangereuse par son contenu, mais par sa forme, soit sa logique d’idée. cf L’après-démocratie, p.50

  6. Comme l’écrit Dominique Venner, il faut admettre que«la frontière est souvent indistincte entre le terrorisme et la résistance armée à un oppresseur ou supposé comme tel.» Histoire du terrorisme, p.11.

  7. Le procès de la mondialisation, p.47.

  8. L’Âge d’Homme, Objections, Lausanne, 2002. Par ailleurs, Robert D. Kaplan (La stratégie du guerrier) est on ne peut plus clair «...c’est nous, et personne d’autre, qui écriront les bases de la société internationale». (p.187)

  9. L’enchaînement des millénaires, p.259.

  10. Théorie géopolitique anglo-saxonne du XXe siècle allégeant que le littoral eurasien constitue la région clé pour aspirer à la domination du Heartland, soit le coeur de l’Eurasie, incarné par la Russie.

  11. L’après-démocratie, p.116.

 

 

Première partie, premier sous-titre

 

1. Matières premières: théâtre et enjeux.

À l’aube du XXe siècle, l’industrialisation (avec l’essor des nouveaux moyens de transport), par la réduction des distances entre les océans et les continents qu’elle opère, exerçait une influence déterminante sur l’équilibre des forces dans le monde (cf. Le choc des temps, p.77). La vitalité productrice qu’elle généra dans les pays occidentaux, en coalition avec l’appropriation des technologies et sources d’énergie, laissait présager des guerres d’un nouveau type à venir. L’arrivée du troisième millénaire augure d’une même course au développement et pose la mainmise sur les ressources énergétiques, essentiellement pétrole et gaz naturel, en authentique droit de vie ou de mort économique. C’est en ces termes que déjà, en 1973, s’exprimait E.F. Schumacher: «l’énergie est dans la mécanique ce que la conscience est à l’humain»1. Plus que jamais, et pour un avenir indéterminé, le pétrole semble voué à se maintenir à la tête des principales sources énergétiques de la planète.

Au même titre qu’à des époques plus reculées, la possession de sources énergétiques, animales et humaines (esclavage), alliée aux forces des éléments naturels (vent et eau) conférait la puissance à leurs sociétaires; le pétrole augure des mêmes possibilités “impériales” aux États qui en contrôlent l’extraction et la distribution. Cette prémisse s’est maintenue et a largement ordonné l’évolution de la politique internationale tout au long du siècle qui précède le nôtre. L’implication (empreinte d’une cupidité de moins en moins dissimulée) des États dans l’effervescence de l’industrie pétrolière, les a entraîné dans une synergie belliqueuse. L’hégémonie de ce gage de la puissance dans les champs économique et stratégique internationaux dénie la participation d’un trop grand nombre d’acteurs en matière de ressources énergétiques.

«Politique, éthique et pétrole. Ces trois termes ne sont pas nécessairement en accord, car les intérêts de tous ordres,..., sont fluctuants mais présentent toujours de profondes divergences d’une partie à l’autre» de dire André Pertuzio.2 Or, comme le reconnaît Z. Brzezinski, «dans les vingt ou trente prochaines années, la consommation mondiale d’énergie ne manquera pas de s’accroître considérablement» (Le grand échiquier, p.165). Parallèlement, comme le souligne à nouveau André Pertuzio, si les États-Unis, principaux consommateurs d’énergie dans le monde, «dépendent de leurs importations pour plus de 40%, [ce pourcentage également] ne peut aller qu’en augmentant». Évidence qui imprègne la géopolitique pétrolière américaine. Il est d’ailleurs reconnu que cette industrie, comme à l’époque de l’administration du Président Bush père, est toujours très présente dans l’entourage de George W. Bush (son fils).3 Bref, depuis la mise en place du 43e président des États-Unis nous assistons au retour des pétrolières qui «brûlaient de revenir aux affaires» (Michel Bugnon-Mordant. Il serait surprenant, à cet égard, d’anticiper un relâchement dans l’“encadrement” du marché pétrolier «surtout à un moment où les États-Unis risquent d’entrer en récession».4

Il ne faudra donc s’attendre, à l’aube du XXIe siècle, à la perpétuité de la “quête” du pétrole, comme le souligne Richard Labévière (Les dollars de la terreur), «[qui] excite [toujours] les fibres conquérantes de l’imaginaire frontalier américain».5 Un imaginaire frontalier flexible, «[une] ligne constamment en mouvement, se modifiant sans cesse, le symbole d’une appropriation à la fois progressive et sans limite».6 Tendance fortement irriguée par les besoins en capitaux étrangers de pays producteurs offrant leurs territoires nationaux aux prétentions énergétiques en constante augmentation et atteignant l’ordre des impératifs stratégiques chez les pays industriels. Par ailleurs, il s’agit également pour les sociétés pétrolière de s’as-surer, dans le cas des gisements commercialement rentables,7 du maintien des conditions de rentabilité économique et de stabilité contractuelle.

Dès lors, les régions, anciennes et nouvelles, naturellement pourvues en ressources énergétiques, potentielles ou prouvées, font l’objet de convoitises de la part des pays consommateurs, les États-Unis en tête. Après une consolidation des principaux gisements en Amérique, en Afrique et dans le Golfe Persique, le théâtre des manœuvres de la géopolitique pétrolière s’est déplacé vers l’Asie centrale. «La région renferme une énorme concentration de réserves de gaz naturel, d’importantes ressources pétrolières, auxquelles viennent s’ajouter des gisements de minerais, notamment des mines d’or.» 8 Situé au coeur du plus grand continent, «cette Eurasie où vivent 75% de la population du monde... la majeure partie des ressources... les deux tiers de la production mondiale.» 9 Trois pôles dominants mobilisent la géopolitique pétrolière, inscrite dans la stratégie globale des États-Unis, sur la portion proche-orientale de ce vaste continent qui «demeure le seul théâtre sur lequel un rival potentiel de l’Amérique pourrait éventuellement apparaître. Là se trouve la clé de toute la doctrine géostratégique américaine...»10

L’Iran, par sa position stratégique située «au carrefour entre le Moyen-Orient, le bassin de la Mer Caspienne et de l’Asie centrale [en fait]... un des passages les plus efficaces pour les oléoducs.» 11 Ainsi à deux reprises12, l’Iran a prétendu vouloir assumer une politique hégémonique régionale. À chaque occasion il connu des convulsions politiques majeures alimentées de l’étranger. De plus, avant même l’annonce de la découverte récente de nouveaux gisements au large d’Abadan (Golfe Persique), ce pays constituait déjà la cinquième plus vaste réserve prouvée de pétrole brut dans le monde et le deuxième producteur de gaz naturel (Farian Sabahi). On saisit mieux les sous-entendus des bombardements “accidentels” américains sur l’Iran durant la campagne irakienne du printemps 2003.

L’Irak, qui possède de fabuleuses réserves «de plus d’un siècle... un pétrole qui coûte moins cher à l’extraction que dans d’autres pays, parce qu’il est en surface, et qui plus est, de très bonne qualité, parce que moins gras et plus facile à raffiner...» 13 Les opérations militaires entreprises et maintenues depuis 1991 au dépend du régime irakien, et surtout de sa population, ont consolidé, depuis la chute de Saddam Hussein, la région du Golfe Persique comme la chasse gardée des États-Unis.14 L’Arabie Saoudite, avec le “pacte du Quincy” (voir Les dollars de la terreur) peu avant Yalta, était reconnue comme l’alliée privilégiée des Américains dans la région. Mais depuis la prise de contrôle du pétrole irakien par la coalition anglo-américaine, cette position de force semble de moins en moins assurée.

Les ambitions pétrolières américaines passent inévitablement par le remodelage de cette carte régionale, dont celle de l’Irak. Il s’agit de neutraliser l’influence de l’OPEP sur les prix et volumes de production mondiaux. Or, dans la perspective islamiste, les trois pôles que constituent l’Iran, l’Irak et l’Arabie Saoudite s’intègrent dans le dar-el-Islam (demeure de l’Islam) qui «en plus d’être dépositaire des plus vastes ressources pétrolières prouvées de la planète... et, donnée fondamentale, ceinture les ressources les plus prometteuses du bassin de la Mer Caspienne.»15 Cette “fatalité” géographique entérine les motifs ayant graduellement entraîné l’ensemble islamiste dans l’engrenage de la géostratégie planétaire, dont les assises s’appuient d’abord sur les ressources énergétiques, soit le pétrole et le gaz naturel. Cette permanence géopolitique, vitale pour le nord industrialisé, justifie l’implantation, après l’Arabie Saoudite, de nouvelles bases militaires en Afghanistan et en Irak.

À l’aune des événements ayant cours en Asie centrale et au Proche-Orient depuis ce début de millénaire, il convient de retracer la continuité historique de la géopolitique pétrolière. Les enjeux de cette dernière culminèrent dès la Première Guerre mondiale avec les fragmentations territoriales (à peu près analogues aux déploiements militaires) des territoires riches en ressources énergétiques. L’importance du pétrole se précisa davantage, si besoin était, durant la Deuxième Guerre mondiale par l’utilisation massive de l’ensemble des engins guerriers motorisés (chars, avions, navires, etc.) qui se sont substitués à leurs prédécesseurs tractés ou attelés.

En d’autres mots, la guerre de 1939, qui n’était que la reprise de 1914, confirma l’hégémonie du pétrole sur le charbon, jusqu’alors pilier d’une économie européenne autonome. Ce que reconnut Jordis von Lohausen par une «victoire [qui] n’est pas l’affaire de la science... mais bien des matières premières.»16 Ainsi, l’ensemble des États qui aspiraient à une géopolitique active, prirent conscience de l’«im-portance tous azimuts»17 du pétrole pour les condi-tions de leur puissance.

Ainsi, la transformation de l’ex-empire ottoman en deux sphères d’influence caractérisées par nombre de protectorats durant les années 1920 18, permet à la France, grâce au démantèlement de la Turkish Petroleum transformée en un amalgame économique portant le nom d’Irak Petroleum, d’avoir finalement accès au pétrole. Cette partition morcelée de la région facilite les négociations “à la pièce” des itinéraires de pipelines. C’est également à cette période que certaines pétrolières commencèrent à nouer des liens avec les dictatures européennes.19 Synchronicité ou hasard de l’Histoire...?

Toujours est-il qu’à la suite de la Seconde Guerre mondiale, une certaine symbiose s’établit, suite à la création de l’État d’Israël (1947), entre les débuts affichés de la guerre froide, son influence dans le monde arabe et une nouvelle fragmentation territoriale correspondant aux enjeux économiques du pétrole pour les sociétés industrialisées.20 Ainsi, de nouveaux “pays producteurs” apparaissent sur les rives du Golfe Persiques: Abu Dhabi (Émirats Arabes Unis), le Qatar et le Koweït, résultant du maillage des intérêts de l’alliance des pétrolières avec les milieux politiques et financiers internationaux qui ont tous participé, là comme ailleurs, à la construction géoéconomique de cette région depuis le début du XXe siècle.

Le retour en force des pétrolières dans l’entourage du pouvoir exécutif américain a élargi la question des enjeux pétroliers à une région actuellement considérée par les États-Unis «comme la région stratégique la plus importante au monde» 21 soit l’Asie centrale. À la base, encore une fois, elle repose sur le «choix des itinéraires d’évacuation vers les marchés mondiaux ».22 Cette “bataille des oléoducs” visent à désenclaver la périphérie de ces ressources énergétiques par l’établissement de nouveaux flux de distribution orientés vers la Méditerranée via la Turquie (alliée stratégique) 23, ou vers le Golfe Persique via l’Afghanistan et le Pakistan.

Parallèlement à cette stratégie géoéconomique, se façonne une entreprise géopolitique plus radicale; la volonté de plus en plus ouverte de «désintégration de la Fédération de Russie, comparable à celle que l’ex-Urss a subi en 1991...» 24 Objectif prévisible compte tenu des nouvelles donnes géopolitiques d’une Russie qui, dorénavant, ne peu plus se contenter que de “longer” les gisements pétroliers convoités.

Cette géopolitique active intègre une “toile” d’intérêts impliquant quantité d’acteurs régionaux et internationaux. Là encore, la stratégie de la fragmentation territoriale s’applique. Les réserves pétrolières du Kazakhstan et de l’Azerbaïdjan constituent l’ob-jectif principal. C’est clairement en ce sens que s’ex-primait Z. Bzrezinsky: «Un Azerbaïdjan indépendant, relié aux marchés occidentaux par les pipelines qui évitent les territoires sous influence russe, permet la jonction entre les économies développées, fortes consommatrices d’énergie, et les gisements convoités des républiques d’Asie centrale...» 25

Voila comment s’applique la géopolitique énergétique des États-Unis «seule puissance ayant la capacité de prendre des dispositions militaires s’il le faut pour conforter sa politique...» 26 Malgré la con-currence internationale, les pétrolières américaines, bénéficiant du soutient (pas toujours déterminant) de leur gouvernement, parviennent à maintenir le haut du pavé dans l’orientation des politiques énergétiques de plusieurs régions sur la planète. Ainsi, le soutient à des minorités islamiques (Balkans, Caucase, Algérie, etc.) vise la consolidation de leur image chez ceux dont les territoires regorgent d’une part importante des ressources pétrolières du monde.

En outre, la diagonale de l’option talibane en Afghanistan illustre le mieux «l’explication pétrolière de la stratégie américano-islamiste.» 27 Les relations d’affaires ayant achoppé avec les talibans, on s’est empressé d’imposer, après un bref affrontement militaire, un ancien consultant d’Unocal (M.Bugnon-Mordant), Hamid Karzaï à la tête du pays. Il s’agit en fait d’assurer la protection des forages et du futur réseau de transport du pétrole et du gaz passant par l’Afghanistan 28 et le Pakistan au détriment de l’Iran et de la Russie.

À cet égard, l’intervention anglo-saxonne dans cette région du monde à l’automne 2001 revêt un caractère beaucoup plus intéressé qu’il n’y parait. Avec l’implantation éventuelle d’une autre “ Bondsteel “ au Proche-Orient, les manoeuvres entamées dans le périmètre afghan/Asie centrale s’inscrivent dans la continuité des opérations au Kosovo quelques années plus tôt. Elles consacrent également cette région comme une nouvelle chasse gardée américaine et consolident la devise affichée de la politique d’expansion de l’Amérique: «commerce et conquête».29

  1. Tel que cité par André Pertuzio, “Pétrole et politique international”, Géostratégiques., no5, juin 2001.

  2. Loc. cit.

  3. La Presse du 19-05-01 souligne (“Les compagnies pétrolières ont fortement contribué à la campagne de Bush”) que l’industrie pétrolière aurait financé quatre fois plus le camp républicain que le camp démocrate. De plus, les proches de l’entourage présidentiel, le vice-président D. Cheney et la conseillère C.Rice seraient liés à certaines pétrolières (Halliburton et Chevron).

  4. Steven R. Ekovich, “George W. Bush: vers une nouvelle politique étrangère?”, Géostratégiques, no 1, janvier 2001.

  5. Les dollars de la terreur, p.36

  6. ibid p.109.

  7. De l’ordre de 30% des forages d’exploration selon André Petruzio, loc.cit.

  8. Le grand échiquier, p.165

  9. ibid, p.18

  10. Alexandre del Valle, “Stratégie américaine en Eurasie et conséquences de la guerre du Kosovo”, Géostratégiques, no.5, janvier 2001.

  11. Farian Sabahi, “Le pétrole définit la lutte pour le pouvoir en Iran”, Géostratégiques, juin 2001, no5.

  12. En 1951, le Dr Mossadegh vota une loi nationalisant le pétrole iranien et suite à un boycott international, fut destitué au profit du Shah en 1953. Ce dernier connaîtra un sort similaire en 1979 lorsqu’il fut renversé par l’ayatollah Khomeny.

  13. 1J.-M. Benjamin, Irak, l’apocalypse, p.141

  14. «Tout un peuple souffre et subira longtemps les conséquences de la malnutrition parce que les pays pétroliers ne peuvent tolérer que diminuent leurs revenus». Le soleil d’Allah aveugle l’Occident, p. 27

  15. Le choc des temps, pp. 111-112

  16. Les empires et la puissance, p.65.

  17. André Pertuzio, loc. cit.

  18. Rappelons que les troupes britanniques avaient combattu, malgré l’armistice signée le 30 octobre 1918, les armées ottomanes pendant 10 jours permettant ainsi l’accès aux gisements pétroliers (Kirkuk et Mossoul) au nord de l’actuel Irak. (cf. Dictionnaire géopolitique des États, p.303)

  19. Esso, par exemple, négocia des échanges de brevets avec I.G. Farben pour la fabrication d’essence d’avion(cf. André Pertuzio, loc.cit.).

  20. Par contre, on peut observer quelques exceptions tel le Samoa Occidental dont l’indépendance fut soutenu par des milieux anglophones de la région Pacifique, ne pouvant conjuguer avec les antécédants allemands de la mise en valeur économique de leur territoire. (cf. J.P. Doumenge, “Évolution géopolitique et stratégique du Pacifique insulaire et de L’Australasie à l’orée du XXIe siècle”, Géostratégiques, no 4, avril 2001).

  21. Alexandre del Valle, “Stratégie américaine en Eurasie et conséquences de la guerre du Kosovo”, Géostratégiques, no1, janvier 2001.

  22. Richard Labévière, Les dollars de la terreur, p.303.

  23. On pourrait être porté à croire que les conflits en Tchétchénie et au Daghestan, sous l’oeil bienveillant des États-Unis, constitueraient l’alibi à la construction du nouvel itinéraire d’un oléoduc vers la Méditerranée via la Géorgie (qui s’est fait promettre une aide militaire directe des États-Unis par le secrétaire à la Défense Rumsfeld en décembre 2001, La Presse, 18-12-01), pourtant sujette à des contestations territoriales.

  24. Viatcheslav Avioutski, “Globalisation du conflit tchétchène”, Géostratégiques, no5, juin 2001.

  25. Le grand échiquier, p.75

  26. André Pertuzio, loc.cit.

  27. Alexandre del Valle, Islamisme et États-Unis; une alliance contre l’Europe, p.155.

  28. Feu le célèbre commandant Massoud dénonçait d’ailleurs le rôle de la pétrolière UNOCAL : «Cette société a des intérêts pétroliers et gaziers avec le Pakistan. Entre autres, UNOCAL souhaite la création d’un pipeline qui partirait du Turkménistan et irait jusqu’au Pakistan en traversant l’Afghanistan. Cette compagnie a beaucoup aidé le mouvement islamiste.» Marianne, septembre 1999.

  29. États-Unis la manipulation planétaire, éd. Favre, Lausanne, 2003.

 

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PRÉFACE


AVANT PROPOS


PREMIÈRE PARTIE - De nouveaux espaces géoéconomiques.

1. Matières premières: théâtre et enjeux.

2. Genèse des nouveaux marchés.

3. La Festung Amérique et le reste du monde.

4. Un Canada “géopolitiquement mort”?


DEUXIÈME PARTIE - Rivalités géocentriques

1. L’hégémonie des communications.

2. Géostratégie: le retour de l’IDS.

3. Vers de nouvelles constructions territoriales.


TROISIÈME PARTIE - Rivalités idéologiques et géopolitiques

1. Quelques analogies géo-historiques.

2. Néolibéralisme et rôle de l’État.

3. Nationalisme vs cosmopolitisme.


QUATRIÈME PARTIE - Rivalités à venir

1. Géopolitique du XXIe siècle

2. Les intérêts du bloc maritime: Amérique - Europe

3. Les ambitions du bloc continental: Russie - Chine

4. Aires d’affrontement et alliances stratégiques :

Les Balkans

L’Asie centrale

Le Pacifique

 

CONCLUSION


BIBLIOGRAPHIE


NOTES


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Enseignant en Sciences humaines au secondaire, père de trois enfants, Donald William est né à McMasterville en 1956. Détenteur d'une maîtrise en géographie (géographie politique), il s'est engagé dans plusieurs tâches éducatives tant envers ses élèves qu'avec ses confrères.

Ses axes de recherches l'ont amené à s'intéresser à la politique internationale, mais surtout à son évolution géopolitique. C'est d'ailleurs une synthèse de celle-ci qui représente le fruit d'une première analyse (Le choc des temps, Sciences & culture, 2000).

Ce deuxième titre (Le temps des rivalités) constitue la suite logique des tendances fondamentales (et belliqueuses) amorcées dès la deuxième moitié du XIXème siècle, alimentées durant tout le XXè siècle et ostensiblement imposée à l'aube du XXIè.

 

 

Voir aussi : Entrevue avec l'auteur


 

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Le choc des temps, Sciences & culture, 2000
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le projet Manuscrit Dépôt représente une excellente alternative pour ceux et celles qui, comme moi, se sont vus refuser un projet d'écriture. C'est aussi la manifestation de la libre pensée, dangereusement assiégée par le spectre de la pensée unique. Nous devons soutenir avec force de tels projets.
 

 

Donald William, auteur, Mont St-Hilaire, Québec.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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