Hommage à
Émile Nelligan
poète national des Québécois
Émile Nelligan, écrivain remarquable du tournant du
siècle, est le poète le plus aimé et le plus admiré
du Canada français. Figure romantique à la carrière
littéraire tragiquement écourtée, c'est lui qui a
fait passer la poésie canadienne-française dans
l'ère moderne.
Émile Nelligan est né à Montréal la veille de Noël,
en 1879. Ses parents, dont le mariage battait de
l'aile, incarnaient les deux solitudes du Canada.
Son père, David Nelligan, était un immigrant
irlandais peu sensible à la langue ou à la culture
canadienne-française. Son travail d'inspecteur des
Postes l'éloignait fréquemment de la maison. Sa
mère, Émilie-Amanda Hudon Nelligan, était une
canadienne-française douée pour la musique,
fière de sa culture et de son patrimoine, et dévote
catholique. Sauf pour des vacances d'été avec sa
famille dans le village de Cacouna, dans la
péninsule gaspésienne, et un court voyage en Europe,
Nelligan a passé toute sa vie à Montréal.
Ses études furent sans éclat. En 1896, à 17 ans, il
est entré au Collège Sainte-Marie, où il s'est
révélé un étudiant médiocre, préférant se plonger
dans l'étude et l'écriture de la poésie. En 1897,
contre la volonté de ses parents, il a abandonné ses
études pour se consacrer à la poésie. Très occupé à
composer des vers, il ne pouvait envisager de
devenir autre chose que poète.
C'est en 1896 qu'il a rencontré son mentor et futur
éditeur, le prêtre Eugène Seers (plus tard appelé
Louis Dantin), et Joseph Melançon qui l'a introduit
aux cercles littéraires de Montréal. Sous le
pseudonyme d'Émile Kovar, Nelligan a publié son
premier poème, «Rêve fantastique», dans Le Samedi
(13 juin 1896). En septembre de la même année, huit
autres de ses poèmes avaient été publiés dans les
journaux locaux et d'autres publications tels que Le
Monde illustré et l'Alliance nationale. Les poèmes
de Nelligan démontraient une sensibilité remarquable
au pouvoir des mots et à la mélodie de la langue;
ils étaient empreints de mélancolie et de nostalgie.
En 1897, il a publié ses poèmes sous son vrai nom
pour la première fois dans Le Monde illustré et La
Patrie, même s'il l'épelait parfois «Nellighan» ou «Nelighan».
En 1897, Nelligan a été invité par son ami Arthur de
Bussières à se joindre à l'École littéraire de
Montréal, un cercle de jeunes écrivains et
intellectuels qui se réunissaient chaque semaine
pour discuter des arts. Créé en 1895 par des
étudiants inquiets de ce qui leur semblait être
l'état de dégradation de la langue française, le
groupe a bientôt attiré les écrivains les plus
intéressants et dynamiques de l'époque. Au cours de
plusieurs séances, le jeune Nelligan a lu sa poésie
avec une profonde sensibilité. Il se considérait
comme un poète dans la tradition romantique, et il
en avait certainement l'apparence physique, avec sa
belle et triste apparence à la Byron, ses grands
yeux expressifs et son air songeur et distant.
En 1898, son père lui a fait faire un voyage en mer
vers Liverpool et Belfast; les détails en demeurent
incertains, mais on pense que Nelligan père avait
entrepris d'enrôler Émile dans la marine marchande.
Plus tard cette année-là, il lui a trouvé un emploi
de teneur de livres. Ces emplois n'ont abouti à rien
car, au grand désarroi de son père, Nelligan a
résolu de se consacrer à son art, la poésie.
Souvent, il s'est réfugié dans la mansarde de son
ami de Bussières pour lire et travailler, et il a
continué de publier ses poèmes dans les journaux
locaux et autres.
C'est à cette époque que l'École littéraire de
Montréal a pris l'initiative d'organiser une série
de séances publiques auxquelles Nelligan a
participé. C'est à la séance du 26 mai 1899 qu'il a
récité avec ferveur son poème «La Romance du vin»,
une réplique passionnée aux détracteurs de la
poésie. L'audience lui a accordé une ovation
retentissante, et Nelligan a été ramené chez lui en
triomphe. Malheureusement, cette apparition en
public, le meilleur moment de sa vie de poète, aura
été la dernière. Peu de temps après, le 9 août 1899,
sa santé mentale toujours chancelante a complètement
basculé et il a été confiné au refuge Saint-Benoît,
montrant des signes de troubles mentaux. Nelligan
est resté vingt-cinq ans à Saint-Benoît, puis a été
transféré à l'hôpital psychiatrique
Saint-Jean-de-Dieu. Durant ses années de réclusion,
il a continué à écrire, mais il avait perdu la
capacité de créer une oeuvre véritable et passait
son temps à recopier de mémoire ses poèmes
antérieurs. Il est resté à l'hôpital jusqu'à son
décès, survenu le 18 novembre 1941.
L'oeuvre d'Émile Nelligan compte quelque 170 poèmes,
sonnets, rondeaux, chansons et poèmes en prose. Ce
qui est étonnant, c'est qu'il a écrit tout cela
entre les âges de seize et dix-neuf ans. Il avait
publié seulement vingt-trois poèmes avant son
internement, mais, en 1904, grâce à la diligence de
son ami Louis Dantin et à l'aide de sa mère, 107
poèmes ont été publiés dans Émile Nelligan et son
oeuvre, avec une préface de Dantin. Trois autres
éditions ont été publiées en 1925, 1932 et 1945. En
1952, Luc Lacourcière a publié une édition complète
des poèmes de Nelligan intitulée Poésies complètes :
1869-1899, contenant les 107 poèmes rassemblés par
Dantin et d'autres poèmes, écrits par Nelligan avant
son hospitalisation, qui avaient été envoyés à des
amis ou retrouvés parmi ses papiers. Cette édition a
été réimprimée plusieurs fois, la dernière en 1989.
Émile Nelligan était un pionnier de la littérature
canadienne-française. Dans sa poésie, il a abandonné
les sujets éculés de patriotisme et de fidélité au
pays, qui avaient occupé ses prédécesseurs
littéraires, pour explorer les dimensions
symboliques de la langue et sa sombre vision
intérieure personnelle. Même si ses écrits ont été
influencés par des poètes symbolistes tels Charles
Baudelaire et Arthur Rimbaud, et par des écrivains
de langue anglaise tels Lord Byron et Edgar Allan
Poe, Nelligan s'est doté d'une sensibilité poétique
unique. Il a ainsi gagné l'appréciation du Canada
français, qui persiste de nos jours puisque son
oeuvre continue d'être appréciée. Ses poèmes ont été
traduits en anglais et il a été le sujet de
plusieurs colloques, films, romans, poèmes, et même
d'un ballet et d'un opéra. Cent ans après la
création de son dernier poème, la vision poétique
d'Émile Nelligan survit toujours.
Biographie par : Nina Milner, Service de recherche
en littérature canadienne.
© Bibliothèque et Archives Canada

Émile Nelligan âgé de 12 ans

Émile Nelligan à l'âge de 19 ans.
© Archives nationales du Canada.
Auteur: Inconnu
Référence: ANC C-88566
Émile Nelligan
à Saint-Benoît-Joseph-Labre
Photo Joseph-Octave Lagacé, c. 1920 Collection Wyczynski

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