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Un peuple et sa langue
Pour l'avenir du Québec
FERNAND COUTURIER
Essai de philosophie du langage et de l'histoire,
deuxième édition,
Fondation littéraire Fleur de Lys,
Laval, Québec, 2009, 416 pages.
ISBN 978-2-89612-324-7
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Couvertures
Un peuple et sa
langue, essai, Fernand Couturier
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PRÉSENTATION
Un peuple et sa langue, essai, Fernand
Couturier
Ce
texte a été conçu dans l'ambition de pouvoir
intéresser d'emblée des lecteurs de
différentes appartenances culturelles et
allégeances politiques. Il a cherché un
terrain où tout le monde puisse trouver
intéressant d'y mettre les pieds. Et il a
tenté d'ouvrir un espace permettant à des
pensées diverses de se questionner et de se
confronter. Cela dans le calme intérieur et
la discrétion de la lecture où la parole
peut le mieux se faire entendre. Parole dont
ce texte serait heureux de pouvoir en être
une certaine annonce ou quelques prémices.
L'entreprise est fondamentalement
philosophique. À notre connaissance, c'est
le seul essai qui présente tous les éléments
suivants selon une imbrication conceptuelle
unifiée :
– Lien nécessaire du langage et de
l'histoire dans la naissance et le
développement d'un peuple, en particulier du
peuple québécois ;
– Langage entendu comme manifestation
d'être: ce en quoi s'établit un monde sur un
territoire et se développe une culture, i.e.
l'être d'un peuple. Donc dépassement de la
conception courante instrumentaliste ou
véhiculaire de la langue.
L'histoire entendue selon ses trois
instances temporelles de l'avenir, du
présent, du passé, inséparables
concrètement, se développant dans le langage
en tant que son élément, i.e. son lieu
d'origine et d'accomplissement.
L’auteur établie que la souveraineté
politique, en définitive la liberté et
l'autonomie du langage, est l'achèvement
normal de l'être d'un peuple, du peuple
québécois; que la souveraineté est la
condition nécessaire et allant de soi pour
que le peuple du Québec puisse prendre part
à l'Union des nations, et éventuellement, en
des circonstances propices, pour qu'il
puisse participer de plein gré à une
authentique confédération canadienne.
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COMMUNIQUÉ DE PRESSE
Un peuple et sa langue, essai, Fernand
Couturier

UN PEUPLE ET SA LANGUE - ESSAI - FERNAND COUTURIER.
Édition Fondation littéraire Fleur de Lys, 408 pages.
Pourquoi un
autre livre sur la situation
politique et historique du peuple du Québec?
Parce que
jusqu'ici les travaux qui ont traité de ces thèmes, autant
dans la perspective fédéraliste que souverainiste, accusent
une impuissance caractérisée: ils n'exploitent pas à sa
juste mesure l'argument principal qu'est la langue. En
effet, la conception de la langue qu'ils véhiculent en
général, conformément à l'interprétation courante, ne
saurait justifier le nationalisme identitaire québécois ni à
l'intérieur du Canada actuel, ni comme fondant adéquatement
la souveraineté politique.
Et
comment de nos jours voit-on habituellement la langue? Comme
un simple moyen ou instrument de communication: par elle on
exprime ses pensées et ses opinions et ainsi l'on peut
entrer en dialogue avec les autres. Conséquence de cette
approche instrumentaliste: une langue peut être remplacée
par une autre sans graves inconvénients. Comme tout autre
outil. D'autre part, les supports techniques se raffinant,
la communication instantanée entoure d'ores et déjà la terre
et prend maintenant le large du monde interplanétaire. Ce
phénomène semble demander et favoriser, par le nivellement
linguistique, l'unification du monde. Puis cela a tendance à
se faire au nom des intérêts économiques voués au
développement des marchés et qui tentent de lever les
obstacles que peuvent dresser les particularités nationales
et linguistiques.
Dans
cette perspective et ce contexte, on peut difficilement
invoquer la diversité des langues comme argument pour
défendre les identités culturelles différentes des peuples
ainsi que leur autonomie. La multiplicité des langues
apparaît plutôt comme un obstacle de taille à l'unification
soi-disant bienfaisante de l'humanité dans une communication
sans entraves au service d'une mondialisation de mouture
néolibérale individualiste.
Alors ce
que Un peuple et sa langue essaie de faire, c'est de
montrer que la langue comprise comme moyen, instrument ou
véhicule manque l'essentiel du phénomène langagier chez
l'humain. La langue est plus que cela. En recourant à
diverses pensées philosophiques (Finkielkraut, Heidegger,
Nietzsche) et quelques expériences poétiques, on tente de
laisser apparaître le langage comme l'élément vital en
lequel un peuple est ce qu'il est. Car le langage fait être.
Dire, en effet, c'est rendre manifeste, c'est faire
apparaître en être. L'être est associé au dire. Ce sont des
alliés d'origine inséparables. Toutes les choses révèlent
leur essence et leurs différences dans et par le dire qui
les dévoilent. Ainsi la vérité particulière de chacune des
choses relève de la capacité évocatrice du langage, plus
précisément des langages divers selon leurs propres
aptitudes à manifester. Il en va ainsi pour un peuple. Son
langage l'appelle à être. C'est en langage, voire comme
langage, qu'il est et se développe dans toutes ses
particularités, qu'il accède à son identité propre.
Le peuple
québécois s'est constitué et s'est développé dans sa langue,
la langue française. Autrement dit, la langue française a
été et reste l'élément essentiel ou vital de son histoire.
Ainsi cette langue n'est pas pour lui un accessoire
négligeable, interchangeable, indifférent à son être de
peuple. C'est en cette langue et par elle qu'il a constitué
son monde propre, c'est en habitant cette langue que ses
traits culturels particuliers se sont dessinés, que ses
idéaux démocratiques d'égalité, de liberté et de solidarité
se sont formulés et offrent un éclairage particulier pour sa
vie concrète, et que son territoire a pris les visages ou
les aspects qu'il offre. À lui d'en prendre conscience
rapidement et d'agir en conséquence s'il veut envisager son
propre avenir dans cette identité. Car il y a urgence.
Aussi
cette compréhension de la langue permet-elle un nouveau
regard sur des questions tout à fait d'actualité, délicates
et grosses de conséquences pour le peuple du Québec telles
que la nation, les ethnies, l'immigration, l'intégration et
l'assimilation, le bilinguisme et le multiculturalisme, le
jeu des nationalismes civique, politique, territorial,
ethnique et culturel, le cosmopolitisme, la mondialisation
et le thème du "citoyen du monde", etc. Cette compréhension
de la langue offre en effet une aide particulière pour
exorciser des préjugés latents, annuler des tabous qui
grèvent ces questions, pour s'affranchir ainsi de la
rectitude politique qui les voilent, et ménager pour tous un
accès plus libre à la réalité. À notre réalité historique et
politique se complexifiant et s'enrichissant au fil de
l'immigration de nombreuses ethnies.
Les
humains se dévoilant
progressivement à eux-mêmes en langage et laissant
apparaître les choses
au gré de leurs dires évocateurs, ce langage devient
l'élément ou l'aire de manifestation où se maintiennent
ensemble ou s'articulent les moments du
temps, c'est-à-dire l'avenir, le passé et le présent.
Sans langage il n'y a pas d'histoire. Un peuple, le peuple
du Québec, peut et doit assumer son destin au présent, i.e.
dans tout présent qui surgit sans relâche dans l'ouverture
éclairée d'un avenir projeté, projeté à partir du tremplin
de ce qu'il est devenu en rassemblant et tenant vivant dans
la mémoire du langage ce qu'il a été, ce qu'il a été dans
chaque présent qui fut sien. Développer ainsi son destin,
c'est œuvrer son histoire au présent en lequel s'articulent
toujours les dimensions temporelles de l'avenir et du passé.
Aussi
Un peuple et sa langue passe-t-il en revue les moments
décisifs de l'histoire de la Province de Québec depuis la
Conquête et y découvre trois étapes dans le projet d'assimilation
du fait français à l'anglais: Assimilation expressément
formulée et astucieusement poursuivie après la chute de la
Nouvelle-France; assimilation souhaitée plus ou moins
secrètement et constitutionnellement camouflée dans l'Acte
de l'Amérique du Nord britannique fondant le Canada actuel;
et assimilation apparemment jugulée mais objectivement
favorisée par les politiques fédérales mises en place depuis
l'ère Trudeau. Il s'agit entre autres des lois sur le
bilinguisme et le multiculturalisme, du rapatriement
unilatéral de la Constitution en 1982, du Renvoi à la Cour
suprême relativement à la sécession du Québec, de la Loi
C-20 sur la clarté, de l'Union sociale.
Pour le
Québec, la position conséquente à cet état de choses est de
se placer en état de souveraineté politique. D'abord cet
état s'avère tout simplement l'achèvement de son être comme
peuple, l'accession à l'émancipation normale de la maturité,
sa fin
normale et légitime de peuple. Le langage située au niveau
de l'essence même du peuple semble réclamer la souveraineté
politique où se conjuguent en une remarquable union la
plénitude d'être et la liberté de parole. Site de la liberté
tout court. La liberté pourrait bien n'être que l'aire
ouverte en langage pour l'exercice de nos possibilités
d'être et celles des choses de notre monde.
Étant
ainsi souverain, le Québec pourrait figurer pleinement et en
son propre nom à la table des Nations. Et si le désir se
maintenait de s'associer avec le reste du Canada après cette
entrée dans la souveraineté, il serait alors dans la
position normale pour lui présenter un projet de vraie
Confédération. Car en situation de souveraineté il pourrait
justement déléguer des pouvoirs soigneusement
définis, et être pris au sérieux. Ses propositions
d'association et de partenariat en 1980 et 1995 ne l'ont pas
été parce qu'elles étaient formulées dans une situation de
non-pouvoir. Ce serait, semble-t-il bien, une solution apte
à plaire aux nationalistes fédéralistes dont l'attachement à
la réalité canadienne peut se comprendre, et capable aussi
de satisfaire les nationalistes souverainistes ou
indépendantistes qui verraient enfin entre les mains de leur
propre État les pouvoirs nécessaires au plein développement
du peuple du Québec. Dans le cas d'un refus, les Québécois
continueraient tout simplement, sans les entraves d'un
pouvoir étranger, à œuvrer leur destin dans leur langue
française dont la vitalité relèverait désormais uniquement
de leur propre volonté de garder leur identité de peuple.
Cet essai est édité par la Fondation littéraire Fleur de Lys, le premier éditeur
libraire francophone sans but lucratif sur Internet :
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TABLE DES MATIÈRES
Un peuple et sa langue, essai, Fernand
Couturier
Avant-propos
1. Introduction
2. Œuvrer l'histoire
-
Les Canadiens convoqués
à oeuvrer leur histoire
-
La fondation d’un
pays: un
commencement
-
Histoire, projet et
passé
-
“Histoire au
présent” et destin
3. L'être d'un peuple
-
Peuple, “société
distincte”,
“société unique”
-
La langue et
l’être d’un
peuple
-
Une ou
plusieurs
langues
-
Langage,
maison,
patrie 69
-
Langage,
monde et
histoire
-
Monde,
territoire
et
pays
-
Monde,
territoire
et
culture
-
Multiplicité
des
peuples
et
richesse
de
l’humanité
-
Langue, immigration et peuple d’accueil
-
Intégration et assimilation
-
Cosmopolitisme
-
Langue d’intégration et bilinguisme
-
Langue, culture et multiculturalisme
-
Peuple, nation, ethnie
-
Nationalisme territorial et civique;
communauté de langage et d’histoire
-
Internationalisme et "citoyen du monde"
-
Réel et prétendu "séparatismes"
-
Récapitulation
-
Transition à la problématique de l'histoire
4. L'écheveau du présent
-
Le présent dans le temps
-
Le présent québécois au tournant du siècle :
présentation, "Affaire Michaud"
-
Ce présent au fil du langage
-
L'histoire au travail dans ce présent
5. Figures de la politique d'assimilation du fait français
-
Assimilation expressément formulée
et astucieusement poursuivie
-
Conquête et première entreprise d'assimilation
-
L’Acte de Québec
-
L’ Acte constitutionnel de 1791
-
Le rapport Durham et relance de l’assimilation
-
L’Acte d’Union de 1840
-
Assimilation souhaitée plus ou moins secrètement et constitutionnellement camouflée
-
Vers une confédération 308
-
Discussion et présentation du projet de Confédération.
-
Remarques critiques
-
Après 1867
-
Assimilation apparemment jugulée
mais objectivement favorisée
-
Politique de Pierre Elliott-Trudeau
-
Événements politiques marquants
-
L'assimilation suit son cours
6. Recommencer
7. Autochtones, Acadiens, minorités anglophone et francophones
8. Conclusion générale
-
L'histoire et le politique
-
La situation du français au Québec
et au Canada hors Québec
-
Le trajet identitaire parcouru
-
Option: Canada ou Québec?
-
Accession à la souveraineté, et à une vraie Confédération
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EXTRAIT
Un peuple et sa
langue, essai, Fernand Couturier
Avant-propos
L'esprit de notre temps a les pieds
légers. Il batifole d'actualité en actualité sans arrière-pensées et
sans rétroviseur. Ce qui s'est passé lui importe peu. Les distances
de l'espace se mesurant à l'instantanéité du clic informatique,
l'intérêt général se dégage des lourdeurs du réel chargé des
accomplissements du temps pour s'adonner assez frivolement aux
tentations du possible éthéré. On dirait que le virtuel va remplacer
l'histoire et le concret dont elle parle. Le merveilleux n'est plus
l'apanage des contes de fées. En effet, la magie semble réguler les
communications universelles dans un présent dont la teneur multiple
peut être offerte immédiatement et simultanément à toute l'humanité
qui, d'ailleurs, n'a d'yeux que pour le progrès de la vitesse.
L'échange instantané est l'enjeu du futur. Demain ne semble guère
offrir d'autres préoccupations.
Il importe de redécouvrir la longueur ou
l'épaisseur du temps et la pesanteur du concret. Aussi
proposons-nous une approche philosophique de la langue et de
l'histoire qui paraît indiquée pour reformuler maintenant la
question de l'avenir du Québec en vue de lui assurer une
longévité propre et une authentique densité. Contrairement à ceux
qui croient que les résultats négatifs des deux référendums de 1980
et de 1995 sur la souveraineté devraient avoir fermé cette question
pour de bon, nous pensons que la situation globale en requiert
plutôt une relance. C'est-à-dire une mise à jour à la faveur d'un
approfondissement vers l'essentiel capable de faire apparaître dans
une nouvelle clarté les exigences réelles et urgentes de notre
présent.
On parvient à cet essentiel en dépassant
la conception simplement véhiculaire de la langue, et en
expérimentant celle-ci comme le milieu langagier où chaque chose
arrive à être manifestement elle-même dans l'aire d'évocation du
mot. Rigoureusement, le mot ouvre un espace pour la manifestation de
ce qu'il nomme. Le peuple québécois est parvenu à être ce qu'il est
dans l'espace langagier français, et il veut poursuivre son
développement en ce milieu. La langue française est l'aire de son
destin. C'est en français que ce peuple a œuvré son histoire. En
effet, l'histoire, qui n'est rien d'autre que le rassemblement,
selon le temps, de tout ce qui concerne l'être d'un peuple, ne peut
se constituer ni se manifester autrement qu'en langage.
Le temps, étant à chacun de ses moments
l'articulation existentiale de l'avenir, du passé et du présent,
requiert que la marche d'un peuple vers son destin, quelque absorbée
qu'elle soit en son présent, s'alimente toujours à l'héritage dont
il est issu et qui le supporte en permanence. Chaque génération a un
devoir d'écoute et de lecture à l'égard de ce que lui raconte
l'histoire passée de son propre peuple. Histoire qui accède jusqu'à
elle en langage et qu'elle prolonge de même façon vers l'avenir.
Aussi n'avons-nous pas épargné ni efforts ni espace, en cinquième
partie, pour offrir aux lecteurs des textes originaux où la parole
des acteurs d'antan nous dit, sans l'intermédiaire réducteur ou
déformant du résumé ou de la glose, ce qui nous concerne toujours
comme peuple. Ce qui continue de nous influencer, voire de nous
déterminer en ce début du XXIe siècle. Et qui doit être
pris en considération pour la reprise créatrice de la question de
notre avenir politique et constitutionnel. Tout comme l'aire
coutumière de notre pensée est en manque d'histoire, notre agir
commun prend aussi trop facilement congé d'elle. Afin de poursuivre
notre destin de peuple sur la voie de l'originalité, il faut
cultiver l'inédit qui, loin d'être le fait absolu d'une génération
spontanée, s'avère le fruit d'une longue provenance, mûrissant dans
des conditions toujours renouvelées par l'exercice même de nos
délibérations communes et de nos choix démocratiques. Notre
authentique stature de peuple se dressera dans l'ouverture que notre
langage saura pratiquer en conjuguant projet d'avenir et héritage du
passé dans l'élaboration d'un présent créateur. Ici, dire c'est
être. Et l'inverse n'est pas moins vrai.
1. Introduction
Le langage est l'élément de l'histoire. Il
est son lieu aussi bien que son accomplissement. S’il n’y avait pas de
langage, il n’y aurait pas d’histoire. Un Oui ou un Non, si simples
soient-ils, peuvent être des événements porteurs de destins individuels
ou collectifs. Puissante, troublante, redoutable est la parole. Elle
peut confiner un destin au réduit d'emprises inhospitalières, tout comme
elle introduit au large de la liberté dans ses moments de grâce.
L'éclosion de l'humain est langagière et son épanouissement est le récit
de ses œuvres et gestes.
Référendum de 1995
Le référendum sur la souveraineté-partenariat
du 30 octobre 1995 a été un événement préparé dans la fébrilité et
attendu avec espoir et anxiété. Tout fut remué pour un Oui et pour un
Non. Ses résultats furent reçus avec une satisfaction fort mitigée par
les uns et provoquèrent grande déception ou amertume chez les autres. De
part et d’autre cet événement est gardé dans un souvenir qui ne flanche
pas. On dirait qu’il ne veut pas passer. Même si on s'emploie ici et là
à le réduire à un épisode classé à tout jamais dans les tiroirs
empoussiérés du temps. Si déterminé et localisé fût-il dans la suite des
jours et des années qui forment le passé, il semble quand même se
prolonger dans les présents subséquents et ne pas vouloir finir. Sans
doute parce que, contre tout espoir, il n’a rien réglé de façon
définitive. Peut-être mieux dit, parce que les Oui et Non collectifs
restèrent paroles d'équilibre instable. Paroles d'une décision
irrésolue. Car demeurent toujours ouvertes et hautement vraisemblables
des possibilités diverses et divergentes pour l’établissement de nos
espaces et l’accomplissement de notre temps. En somme, parce que nous
n’avons pas réussi à départir de façon tout à fait décisive ou sans
appel les possibles alors mis en jeu, cet événement semble gonfler et
bouleverser encore et toujours la suite des présents comme enfant qui ne
peut naître.
Conséquences politiques
On aurait donc souhaité que ce référendum
imposât un Non ou un Oui plus décisifs et qu’il pût clore un épisode
mouvementé de notre histoire. On aurait souhaité qu’il fût suivi d’un
calme beau et serein, alors qu’à l’évidence le ciel langagier est resté
d'Ouest en Est couvert de nuages annonciateurs de turbulences et
d’orages. C’est que, pour la première fois, les Canadiens des autres
provinces ont senti vraiment la menace que constitue le mouvement
souverainiste du Québec pour l’unité du Canada. Ainsi à peine passé, ce
référendum se profila encore sur les échéanciers politiques, éperonna
stratèges et tacticiens de la chose publique, provoqua aussi bien
rassemblements de citoyens amers et hérissés que regroupements de sages
ou d’expérimentés aux allures plus placides, mais non moins interpellées
et inquiètes. Le branle-bas fut surtout marqué du côté des forces
fédéralistes profondément déçues et troublées par leur courte victoire.
Car du côté des souverainistes, sonnés il est vrai, mais non découragés,
semble-t-il, par une quasi-non-défaite, il fut assez vite décidé qu’on
prendrait le temps de remettre de l’ordre dans les finances publiques et
de créer un nouveau consensus avant de reprendre dans un autre
référendum la question du statut politique du Québec. De ce côté, on a
assez vite décidé quoi faire à court terme ou pour les toutes prochaines
années. Mais de l’autre côté, on sembla plutôt désemparé, au moins au
début. On donna l’impression de tirer à gauche et à droite et de ne pas
trop savoir quoi penser dans les circonstances. Puis prit forme une
politique fédérale de bras de fer qui donna lieu à des contestations
judiciaires de lois du Québec et de son droit à déterminer lui-même son
statut politique, ainsi qu’au mouvement partitionniste animé par le
slogan “Si le Canada est divisible, le Québec l’est aussi”. Tout ceci
pour décourager les souverainistes et empêcher la tenue d’un autre
référendum. Mais cette poigne d’acier n’empêcha pas de se répandre la
conviction que nombre de politiciens en place n’étaient et ne sont
toujours pas à la mesure du problème constitutionnel du Canada. Ce fut
probablement la chose la plus significative à se produire. Le soupir de
soulagement général et le sursaut d’espoir national provoqués par la
démission éclair de Daniel Johnson à la tête du PLQ et la venue de Jean
Charest pour le remplacer peuvent en être la preuve. Mais peut-on croire
vraiment que les problèmes de fond vont être réglés par les seuls effets
oratoires de deux “leaders charismatiques” s'affrontant dans une simple
joute électorale? “Que Charest batte Bouchard et le Canada est sauvé!
Puis l’histoire poursuivra son cours.” Voilà ce qu’on souhaitait, ce
qu’on disait. Et qui n’a guère changé. Pour le fond. Car même le
remplacement des tenants des premiers rôles ou la faiblesse des
politiques fédérale et québécoise ne semblent pas, malgré certaines
apparences, réduire à un silence définitif les exigences particulières
du destin du peuple québécois. Se peut-il vraiment que les citoyens de
ce pays ne voient pas que des questions constitutionnelles lancinantes
qui divisent profondément la population de la plus vieille partie du
pays ne sauraient être résolues convenablement par une simple victoire
électorale sur les “séparatistes”? Se peut-il que des chefs politiques
réussissent à gommer des problèmes constitutionnels profonds en
martelant simplement des formules démagogiques et trompeuses telles que
«les gens n’en veulent plus de référendum», «les gens veulent qu’on
s’occupe des vraies affaires comme la santé, l’emploi, l’éducation»,
tout comme si la situation de droit définie par une constitution n’était
pas une vraie affaire? Ou plutôt, pourrait-on demander, les
citoyens vont-ils eux-mêmes assumer directement et plus résolument leur
histoire et se donner à la grandeur du pays des chefs aptes à les
représenter dans leurs plus nobles aspirations, dont celle de la
liberté, et capables de contribuer à ouvrir un horizon où il deviendrait
possible d’entrevoir avec confiance l’accomplissement d’un destin
favorable pour tous? Vont-il pouvoir envisager leur avenir, la
poursuite de leur destin, autrement qu’en écrasant ou contraignant au
mutisme et à l’impuissance les aspirations légitimes qui fondent le
mouvement souverainiste du Québec? Cet avenir le dira.
Mais le verdict de l’avenir ne saurait être
l’effet du simple hasard ni d’un déterminisme tout réglé d’avance. Il
sera plutôt le reflet ou bien de l’indifférence mitigée, ou bien du
retrait individualiste et abstentionniste, ou encore de l’implication
commune des citoyens relativement à leur propre histoire. Le verdict de
l'avenir est l'affaire des citoyens. Car l’histoire n’est pas seulement
la suite ou la traînée des marques empreintes dans le temps par les
faits et gestes importants du passé. L’histoire n’est sans doute pas,
non plus, simplement le cours des événements en tant que soumis à une
nécessité interne ou extérieure se prolongeant dans le temps en toute
indépendance des interventions libres des humains. L’histoire est aussi
autre chose que le simple savoir historique, la science de l’histoire,
qui a eu tendance depuis le XIXe siècle à se comprendre comme
la pure connaissance objective des faits du passé et de leurs sources.
Plus originellement que tout cela, l’histoire s'accomplit, s’oeuvre,
c'est-à-dire se dit et s’écrit, au présent. Qu’est-ce que cela peut bien
signifier? Tout d’abord que l’histoire n’implique pas que le passé.
Qu’elle n’est pas un simple objet de recherche désintéressée et neutre
d’une discipline scientifique. Contrairement à l'"objectivité
historique" ou ce qui se présente souvent abusivement comme telle,
l’histoire qui se dit et s’écrit au présent intègre plutôt les choix à
faire et les décisions à prendre maintenant, en tout maintenant qui se
gruge passage dans l’avenir; elle délaisse ainsi le "on" de la
soi-disant totale neutralité scientifique et n’hésite pas à laisser la
parole au "je" et au "nous". "Je pense", "nous pouvons", "nous devons"
sont des sujets et des verbes auxquels, dans cette perspective, il ne
doit pas y avoir de gêne à recourir. La présente conjoncture politique,
précisément par le sérieux et l’ampleur de ses enjeux, peut nous aider à
nous approcher de la teneur de l’expression "histoire au présent",
devenue d’ailleurs, il y a quelque temps déjà, le titre d’une collection
chez l’éditeur Lanctôt.
Le
peuple québécois est arrivé à un moment où il doit prendre une décision
cruciale quant à son destin. Le référendum d’octobre 1995 lui a proposé
pour délibération et décision une question relative à des enjeux assez
bien déterminés dans leurs grandes lignes. Veut-il être l’auteur de
toutes ses lois, veut-il être le percepteur de tous ses impôts, veut-il
être le signataire de tous les traités qui le concernent? Autrement dit,
veut-il pour lui un pays souverain? Mais ce n’est pas tout. Veut-il
aussi, avant de devenir souverain, faire une offre de partenariat au
reste du Canada? Oui ou non? Nous connaissons la réponse. Sur les 4 671
008 votes valides, 2 308 360 favorisaient le OUI et 2 362 648, le NON.
Mais d’un côté comme de l’autre on ne considère pas cette réponse très
satisfaisante ni définitive parce que pas suffisamment tranchée et
concluante. Bien sûr les chiffres connus font un gagnant et un perdant.
Mais d’un côté comme de l’autre on sait que la problématique impliquée
peut être reprise dans d’autres circonstances à plus ou moins brève
échéance pour une discussion nouvellement argumentée et une autre prise
de position.
Éléments d’un vote démocratique dans un
référendum
Et se pose alors la question de savoir quels
sont les éléments qui rendent concluant un vote référendaire
démocratique. Seraient-ce de simples considérations mathématiques? Ou
bien le respect des conditions de l’exercice du vote préalablement
déterminées et acceptées? Ou encore l’instauration d’une possibilité
sérieuse pour le peuple dans son ensemble de réorganiser sa marche et de
la poursuivre paisiblement en respectant le jeu démocratique? Tout cela
doit normalement entrer en ligne de compte. Semble-t-il. À ces éléments
peuvent aussi s’ajouter des considérations sur la teneur même de l’objet
du vote référendaire; par exemple, s’agit-il d’un problème de simple
gestion des affaires courantes ou de la question, importante entre
toutes, des fondements mêmes d’une société et d’un pays? Dans ce dernier
cas, tant pour le maintien d’un statu quo que pour la mise en
place d’un nouvel ordre de choses, les frais humains
engagés sont si élevés qu’il pourrait paraître difficile de considérer
un vote référendaire vraiment concluant si l’écart entre les opinions
exprimées est à ce point ténu qu’on s’expose sérieusement à
l’éventualité de reprendre l’exercice référendaire au rythme des
changements démocratiques de gouvernements d'allégeance différente:
tantôt fédéraliste, tantôt souverainiste, pour le cas qui nous concerne.
Alors on n’a qu’à changer les règles, diront d’aucuns, pour que la
majorité soit renforcée d’un côté ou de l’autre. Et pourtant, comment
remplacer la règle démocratique générale de la majorité absolue (50%+1)
sans sacrifier l’égalité universelle des chances ou l’égalité des votes
à l’avantage d’autres considérations qui relèveraient sans doute
d’intérêts particuliers propres à un ou plusieurs sous-ensembles?
Comment aussi éradiquer tout arbitraire auquel on pourrait s’exposer en
déterminant des enjeux, des causes ou des objets qui soi-disant
devraient échapper à la règle de la majorité absolue, et en fixant à un
autre niveau le pourcentage des votes qui devrait alors être atteint? Où
puiser la sagesse prudentielle qui supplanterait, sans aucun contredit
et avec l’aval non refusable de toutes les parties en présence, l’équité
généralement reconnue à la règle de la majorité absolue? Au nom de quel
principe infrangible et universellement reconnu par toutes les parties
un pouvoir judiciaire, législatif ou gouvernemental pourrait-il se
permettre d’enfreindre cette règle en toute équité et légitimité,
surtout après l’avoir acceptée à plusieurs reprises et en diverses
circonstances semblables? Tant qu’on ne pourra pas donner de réponses
satisfaisantes pour tous à toutes ces questions, les seules attitudes et
conduites raisonnables et légitimes sont de laisser libre cours à une
reprise politique des enjeux selon les règles démocratiques déjà
reconnues et toujours en vigueur.
Vers un autre référendum
Et c’est pour cela sans doute que le
référendum d’octobre 1995 n’est vraiment concluant pour aucune des
parties. La victoire mathématique est trop mince pour pouvoir enlever
tout sens et légitimité à une reprise démocratique d’un autre exercice
référendaire à plus ou moins brève échéance à la faveur de changements
dans les circonstances dont, en premier lieu, un autre mandat électoral
pour le parti souverainiste déjà au pouvoir en 1995. On pourrait dire la
même chose si une victoire du Oui s’était produite dans des conditions
analogues. Alors le gouvernement aurait entamé la négociation d’un
partenariat avec le reste du Canada. Et pour accentuer la légitimité de
l’établissement de la souveraineté du Québec, il aurait pu invoquer la
projection de la tendance en faveur de la souveraineté déjà décelée à
travers les événements survenus entre les référendums de 1980 et de
1995. Mais comme cette tendance avait fait un bond impressionnant dans
les derniers jours de la campagne, non seulement la victoire du Oui
aurait-elle extrêmement surpris le reste du Canada à qui le gouvernement
fédéral avait toujours affiché la belle assurance d’une victoire
décisive du Non, mais elle l’aurait laissé dans un état d’esprit peu
favorable à la négociation d’un partenariat. Il s’en eût suivi un climat
de négociation lourd, gros de mauvais temps ou de tempêtes capables de
bloquer l’avenue de la négociation. Dans ce cas, il y aurait eu
proclamation unilatérale de souveraineté comme prévu. Mais il aurait été
possible que les prochaines élections, survenant peu après, eussent
porté un parti fédéraliste au pouvoir. Alors qu’est-ce qui aurait pu
empêcher ce nouveau gouvernement d’évaluer la situation politique
globale et d’entreprendre un renversement de la vapeur en faisant appel
encore une fois aux règles du jeu démocratique référendaire? Surtout si
le reste du Canada, faisant marche arrière, allait proposer au Québec de
revenir au statut de province canadienne avec une autonomie
particulière? Rien de démocratique n’aurait pu l’empêcher. Mais c’est le
Non qui l’a emporté de justesse. Aussi apparaît-il tout à fait légitime
et d’importance primordiale que le Québec, éventuellement, se pose
encore de façon démocratique, comme auparavant, la question de son
destin constitutionnel en des termes adaptés à la conjoncture du moment.
Et il est puéril, antidémocratique et non respectueux du développement
historique d’un peuple que de vouloir l’empêcher de quelque manière que
ce soit de poser un tel geste essentiel pour la détermination de son
avenir et gros de conséquences pour la conduite quotidienne de son
existence.
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BIOGRAPHIE
Fernand Couturier
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Né en
1928 à Saint-Joseph du Madawaska au
Nouveau-Brunswick dans une famille paysanne,
l'auteur fait ses études classiques au
Collège de Saint-Laurent à Montréal. Il
étudie ensuite en théologie dans les années
50 pour ensuite enseigner au Collège de
Saint-Laurent. Il obtient une licence
(maîtrise) en philosophie à Paris en 1961.
Tout en enseignant cette matière toujours au
même collège, il entreprit en 1963 une
scolarité de doctorat en philosophie à
l'Université de Montréal. De 1964 à 1967, il
travailla sur la pensée de Martin Heidegger,
à Freiburg im Breisgau, sous la direction de
Bernhard Welte. |
"Monde et être chez Heidegger" lui permit
d'obtenir le doctorat en philosophie de l'Université de Montréal en 1968. Il
devint professeur de philosophie allemande contemporaine à l'UQAM de 1970 à
1993, moment où il prit sa retraite. Pendant cette période, il joint à
l'enseignement différentes tâches de direction dans la même université: Module
de philosophie de 1978 à 1980; Département de philosophie de 1980 à 1985;
Programmes d'études interdisciplinaires sur la mort de 1985 à 1990. C'est en
dirigeant ces derniers programmes qu'il fonda la revue Frontières, organe de
recherche et de diffusion sur différentes problématiques de la mort et du deuil.
"Monde et être chez Heidegger", 584 pages, a été publié aux Presses de
l'Université de Montréal en 1971. Publication d'articles en philosophie dans
différentes revues, et collaboration à quelques collectifs. Puis en 1990,
"Herméneutique", 211 pages, parut chez Fides.
Depuis sa retraite, surtout à partir du référendum de 1995, il travailla sur le
manuscrit "Un peuple et sa langue". Et il a d'autres travaux en cours sur
Heidegger, en particulier relatifs à la vérité et à la temporalité de l'être.
D'autre part, un manuscrit sur Nietzsche portant comme titre "Langage et
interprétation" est à quelques pages de son achèvement.
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BIBLIOGRAPHIE
Fernand Couturier
Monde et être chez Heidegger,
Presses de l'Université de Montréal,
1971, 584 pages.
Herméneutique,
Fides, 1990, 211 pages.
Une peuple et sa langue - Pour l'avenir du Québec
Essai de philosophie du langage et de l'histoire
Fondation littéraire Fleur de Lys, 2004.
Mots de Noël, Poésie et Prose.
Fondation littéraire Fleur de Lys, 2004.
Mots de Noël, Poésie et Prose.
Deuxième édition augmentée,
Fondation littéraire Fleur de Lys, 2007.
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Fernand Couturier
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de lire et de répondre personnellement à vos
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