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Table des matières
Table des matières
Remerciements 11
Préface 13
Introduction 15
Mots de Noël 21
Interprétation 37
Mot et poésie 38
Le rien du tout 39
Essence langagière de l'humain 41
Phénomène d'être et vérité 42
Habitat langagier 44
Expérience heideggérienne 47
Récit de la création 47
Dire premier et son dit 49
Heureux message 52
Pensée et croyance 54
Question, quête, demande 55
Mythes, divins, parole 57
Renaissance du Mot 59
Troubles 69
Ce qui reste… 71
Histoires de dieux 81
Origines mythologiques du christianisme 99
Note préliminaire 99
Introduction-méditation 99
Étude comparée des religions 102
Il y a un christ préchrétien 105
Les attributs christiques des Horus, Krishna,
Mithra; de l’Oint hébreux et de Jésus 107
Horus 107
Krishna 109
Mithra 110
L’Oint 113
Jésus 115
De l’Ancien Testament aux Évangiles 121
Le christ de l’Ancien Testament 121
Passage au christ chrétien : 124
Christianisme et gnose 128
Hypothèse sur le passage du symbolique à l’historique 138
Phénomène de transposition. 139
Explicitation du phénomène 140
Interprétation littérale et transfert de vérité 143
Vérités et réalités 145
Le mot 152
Conclusion 166
25 décembre… pourquoi? 169
Silence 183
Fragmentation 187
Sagesse 189
Au sujet de l’auteur 193
Du même auteur 195
Communiquer avec l’auteur 197
Extrait
Préface
Un avant-texte pour annoncer la deuxième édition augmentée de Mots de
Noël. À l’édition de 2004 s’ajoutent en effet Histoires de dieux,
Origines mythologiques du christianisme et 25 décembre…
pourquoi?
Un pré-texte aussi pour rappeler l’occasion de ces Mots déjà évoquée
dans l’Introduction à la première édition : prévaut toujours la même
simplicité de rencontres amicales au temps de Noël. À quoi s’ajoute,
comme élément déclenchant, un voyage dans le sud de l’Italie et en
Sicile, en Grande Grèce, aux sources de ma formation gréco-latine.
Occasion rêvée pour remuer des couches de croyances religieuses déposées
dans les coutumes et les esprits tout au long du trajet de notre
civilisation occidentale. Puis une certaine actualité littéraire
développée autour du roman Da Vinci Code devient également un
prétexte pour regarder en direction de l’amont historique et surtout
ontologique du christianisme et de la naissance des dieux.
N’étant ni historien ni spécialiste des religions, prière de ne pas voir
dans ces morceaux un quelconque relevé historique ni dissertation
thélologique, mais plutôt la quête de l’origine, du commencement, à
laquelle m’a habitué une longue fréquentation de la pensée
philosophique.
Québec
11 juin 2007
* * *
Introduction
Mots de Noël
Ce
soir
Je devrais bien faire un cadeau
Enveloppé, enrubanné, dans un écrin…
Mais je n'ai rien…
Que des mots.
Rien…
Absence totale.
Absence… de tout.
Vide absolu, vide de tout…
Annonce première de mystère!
Peut-on y voir plus clair?
Que reste-t-il à connaître en l'absence de tout?
À côté, en dessous, en dessus, en dehors de tout?
À la place de tout?
Rien.
Serait-ce du savoir la fin?
Abîme sans fond et sans confins?
À moins que…à moins que ce ne soit le commencement
D'un inépuisable et sublime enchantement.
Pour admirer un visage aimé,
Il faut pouvoir s'en écarter.
De même, en dehors, à distance de tout,
Le tout va apparaître d'un coup.
Cela peut-il vraiment se faire?
Cela s'est déjà fait,
À notre insu…
Le rien y a pourvu.
Car le rien, c'est rien de tout, rien du tout!
Rien du tout…
Attention!
Le tout vient d'apparaître…sur noir profond,
Sur le rien comme toile de fond;
Sur le rien comme fond de scène
Échappant à l'œil et tous ses stratagèmes.
Ce rien, inaccessible à tous visionnements,
Échappant à tous positionnements,
Défiant tout montage de l'imagination,
Éludant les astuces de nos machinations…
Car ces ruses et expédients n'ont prise que sur le tout,
Ne s'exercent que dans le tout, ici, ou là, ou n'importe où.
Je devrais bien faire un cadeau
Mais je n'ai rien…
S'il n'y a rien d'accessible dans le rien,
Pourquoi l'avoir toujours sur notre chemin?
Voyons quelques exemples
De son assidue présence:
"-Combien vous dois-je? - Rien du tout.
Alors merci beaucoup! - De rien!
Mais j'apprécie tellement! - Je vous en prie, c'est vraiment rien!
-Un rien, Madame, vous habille très bien!
-Un rien de parfum réveillera son teint.
-Chérie, pour toi, rien de trop beau!
Mais ça, ce n'est vraiment pas rien!
-Vous pensez que…, mais il n'en est absolument rien.
-Faites comme si de rien n'était,
Et rien qu'un autre verre, s'il vous plait!
-Non, rien de rien,
Non, je ne regrette rien!
-Ce vaurien ne fout absolument rien.
Il a tout perdu, il est tout à fait devant rien.
-C'est comme rien, il n'y a rien qui marche;
Il n'y a vraiment rien à faire de ça!"
Le rien en tout, partout le rien.
Pourtant, il n'y a rien à faire du rien.
C'est à n'y comprendre rien à rien!
En sa qualité de rien du tout,
Le rien est rattaché au tout,
Nous introduit, nous y amène sans façon
Comme on rentre tout bonnement à la maison.
Rien du tout: absolument nulle chose dans l'être,
Passée, présente ou à paraître;
Nulle chose infiniment petite, immensément grande;
Aucune chose de ces milliards d'étoiles
Qui tracent la Voie lactée sur blanche toile;
Aucune chose des myriades de milliards de galaxies
Émaillant l'espace très loin, si loin… si loin d'ici,
Flottant insouciantes et silencieuses vers un destin
Qui fait mystère de ses débuts et de sa fin;
Nulle chose de ces quatre-vingt-dix pour cent
De la matière à notre appel encore manquant;
Aucune chose sensible et matérielle,
Nulle chose immatérielle ou spirituelle;
Aucune chose de ce monde ou des cieux,
Ou bien encore relevant des dieux.
Le rien est rien de tout cela.
Ainsi le rien se montre en ce qu'il n'est pas.
Singulière façon de s'afficher en dévoilant le tout,
De fonctionner comme rien du tout!
Alors le rien,
On le voit bien,
Colle à toute chose comme son envers
Dénué et vide tel un désert;
Ombre invisible poursuivant tout,
Trouvée nulle part, pointant partout,
Adonnée à cette unique tâche
De tout accompagner sans relâche,
Dans une parfaite discrétion.
Le rien, néant de tout,
Fait embrasser le tout
Par négative évocation…
Pour peu qu'on y prête attention!
Nous voilà bien au cœur d'un phénomène
Qui soude ensemble deux extrêmes,
Deux sortes d'incomparables
Tout à fait inséparables:
Impossible, en effet, de dire le tout
Sans évoquer le rien;
Impossible, non plus, de dire le rien
Sans référer au tout.
Rien, c'est vraiment rien du tout,
Comme étoile en son sein,
Éteinte pour son unique bien,
Qui discrètement le favorise
Et toutes ses richesses irise.
Le rien a l'effet d'un invisible éclair,
Laissant le tout seul apparaître…
Comme une perle au cou,
Le rien est éclairage du tout.
Mais lui, il fait perdre tout espoir
De jamais lui toucher ni de le voir.
Je devrais bien faire un cadeau
Mais je n'ai rien…que des mots.
Ainsi le rien, n'était-il qu'un mot,
Ce serait déjà très beau.
En quatre lettres seulement,
Évoquer beaucoup, immensément,
Évoquer absolument, appeler toutes choses,
De l'atome infime à la fleur éclose,
Toutes choses, pêle-mêle, en tohu-bohu,
Les unes familières, la plupart inconnues.
Rien dit le tout, sorte de fourre-tout sans aucune parois,
Amas universel du chaos, de l'ordre et des lois.
Rien, un tout petit mot
De rien du tout,
Mêlé à toutes les sauces, fourré partout,
Qui dit, qui parle, étonne et fait penser.
Rien, un si petit mot…!
Rien, ça l'air de rien, mais le tout peut présenter,
Comme un présent, un ineffable cadeau.
Alors le rien
Est l'annonce, tout au moins,
De l'immensité toujours à visiter,
Qui ne saurait être mesurée,
Mais qui se peut fréquenter
Par qui laisse les mots arriver.
L'immensité du tout, qui indéfiniment reste à décrire,
À décliner, à épeler, à dire
En ses multiples dimensions,
En ses secrètes articulations,
Et en son étonnante manifestation.
La pensée trouve ici son ultime destin:
Pourquoi, comment y a-t-il quelque chose et non pas rien?
Suprême question
Que tout humain pose discrètement
Sous l'effet de l'étonnement
De se trouver, comme cela, en place
Dans cet immense espace
Qui démesurément le dépasse
Et que, néanmoins, il imagine et embrasse.
Question dont la réponse fuit toute hâtive solution,
Dont l'ouverture cependant permet
De parvenir jusques au voile du grand secret…
Quand on laisse intervenir l'inspiration.
Inspiration…
Non simple affaire de déduction.
En premier, écouter.
Le mot, les mots se laisser souffler
Par le tout et chacune de ces choses
Qu'il renferme et qui le composent.
Car ainsi que le tout s'annonce dans le mot rien,
Chaque chose requiert un mot comme sien,
Qui lui permet d'être nommée,
Et ainsi d'être dévoilée,
Puis d'être admirée, et peut-être aussi aimée.
L'inspiration: au souffle de tout pouvoir frémir,
Pour ensuite le dire et ainsi l'offrir.
L'inspiration souffle en l'humain…
Voilà un grandiose destin.
Soif et accueil avide des mots…
De tout, du tout, remarquable cadeau!
Je devrais bien faire un cadeau,
Mais je n'ai rien… que des mots.
Écouter, dire, parler:
L'humain a un être langagier.
Mot, langage: logos; dire: legein;
Deux empreintes grecques de notre patrimoine.
Chez Héraclite d'Éphèse, en effet,
Cinq siècles avant notre ère,
Legein signifiait: dire;
Mais, d'abord et surtout: rassembler, récolter, cueillir.
Ainsi le mot, lointainement, vient de legein et logos.
Alors que fait-il, au juste, le mot, qu'en est-il de son propos?
Certes, il dit: laisse apparaître les choses individuellement,
Identifie, caractérise,
Nous est soufflé comme une brise
Dans l'inspiration
Si nous prêtons attention;
Mais il est aussi et surtout cueillette, récolte, rassemblement;
Il vendange, le mot, il engrange en somme
Ce qui s'offre à nous et se donne.
Le mot collige et nomme.
Ce faisant, il montre, manifeste, dévoile,
Laisse apparaître comme dessin sur la toile.
Il engrange du tout l'inépuisable moisson,
Et prend chaque chose en garde, sous sa protection.
Pour le dévoilement de tout
Le mot est joyau, le mot est bijou,
Comme une perle au cou
Faisant ressortir la couleur
De la robe du soir, et des yeux la douceur.
Une autre langue, l'allemand, des racines grecques porte encore le seing:
- Lire: lire des mots, des mots écrits, les laisser dire, se dit lesen.
- Cueillir: récolter, engranger, vendanger, se dit aussi lesen.
Comme dans Auslese: sélective cueillette
Gonflée de goûteuses recettes
Qui inspirent l'art du grand vin.
J'aimerais bien faire un cadeau,
Offrir le multiple et précieux butin
Cueilli par les soins attentifs des mots!
Admirons encore du mot toute la puissance
En évoquant d'un très vieux récit la souvenance.
Quelqu'Un dit: lumière, ciel, terre.
Manière originelle, première,
Au commencement, de faire apparaître
Tout l'univers,
De rien.
Encore faut-il, ici, savoir bien lire:
Tout à fait au commencement,
Dans un originel frémissement,
Créer, tout faire de rien, c'est dire.
À l'origine de tous les temps
Tout vient à être, devient présent
En la puissance du mot…
Tout un cadeau!
Voilà, fut-il dit enfin,
Qui est bien!
Création.
Comme l'être, dit-on, se traduit en l'agir:
Dis-moi ce que tu fais
Et je te dirai qui tu es!
Mine de rien, ce récit assimile Dieu au dire.
Dieu, c'est le dire, c'est le mot,
Créant de rien l'univers;
Où se trouve d'ailleurs l'humain,
Image du dire premier et tout-puissant,
Capable aussi de faire apparaître en disant.
L'humain, du rien re-disant le tout, l'univers,
Crée, dispose son monde à sa manière,
Au souffle de la constante et fertile inspiration.
Humaine création.
Du mot, enfin, louons aussi la magnificence,
Comme y invite un certain Jean
En sa Nouvelle écrite en grec,
Lue et relue de siècles en siècles.
Au commencement, en premier, était logos:
Le verbe, le dire, la parole, le mot.
Le mot, écrit-il, était Dieu,
Le mot était auprès de Dieu.
Ce mot premier habite parmi nous,
Est avec nous, comme nous.
Parce que nous sommes verbe, dire, mot, langage,
Ainsi du tout-puissant dire les images,
Ce mot premier put prendre chair en commun partage.
Incarnation!
Humaine et dive union…
Jubilation!
Le rien, en son mot, s'avère l'écrin de l'être:
Ostensoir discret du tout en besoin d'apparaître;
De ce tout fontaine inépuisable de vérité
Qui reste sans cesse à puiser, à dévoiler.
Ce mot rien est originelle donation
Du tout aspirant à la manifestation
À travers les humains que nous sommes:
Qui parlent, écoutent, disent et nomment.
Les pieds bien posés sur cette terre,
L'humain est au centre, au cœur de l'univers!
Non pas que tout autour de lui en orbite tourne,
Mais parce que du langage où il séjourne
Jaillit une lueur d'étincelle
Qui éclaire tout et tout décèle
Au rythme de l'inspiration
Soufflant dans chaque nomination;
Une lueur discrète qui d'un seul coup
Dans le mot rien fait ressortir le tout.
Il fut, plus tôt, bien imprudent,
Ces quelques lignes commençant,
D'avoir imaginé le rien
En dehors du tout, comme son voisin,
Alors qu'il germe et règne dans son sein.
Le rien est rien du tout!
Avec trop grande précipitation
On n'y comprend qu'extériorité ou exclusion.
On y voit tout juste deux entités
En dehors de l'une et l'autre situées.
Mais rien du tout dit plutôt discrète appartenance,
Donnant lieu à une intime distance.
Di-stance:
Non, certes, un écart qui se mesurerait,
Mais plutôt une double tenue évoquerait:
Tenue habituelle du tout en mode voilé,
Où le rien peut soudainement pointer;
Et tenue illuminée du tout dans ce mot évoqué.
C'est ainsi qu'originellement advient
La manifestation: vérité de l'être et du rien.
Au cœur du tout, donc, le rien,
Et le dire humain
À l'image du dire divin.
Il faudrait enfin être sérieux
Et penser mot quand on dit Dieu;
Et penser Dieu intime au tout,
De rien, disant toujours et partout.
Inspiration, création, incarnation…
Voilà autant de façons
De présenter, de paraître,
D'entrer en manifestation ou d'être.
Entre le tout et son rien
L'humain pérégrine et voyage
Dans une suite infinie de paysages
S'ouvrant au rythme des mots qui lui viennent;
Et qui brillent comme balises et repères.
Le mot est enseigne de l'être.
Ce soir,
En cet Avent de Noël,
Pour prolonger la Grande Nouvelle,
Je voulais vous faire un cadeau:
Recevez le rien comme mot,
Et l'Univers sera votre lot.
21 décembre 2002
* * *
Interprétation
D'entrée de jeu le poème évoque le soir. L'heure du repos, du
recueillement. L'heure du rassemblement autour de la table nourricière.
La table invitante et disposée à l'entretien convivial. Mais de quel
soir s'agit-il? Le titre et la fin du poème le laissent entendre. C'est
un de ces soirs enneigés du temps de Noël. Où les flocons silencieux
laissent choir en douceur de la paix sur la terre. Soir du 21 décembre
2002. L'esprit est à la fête. L'atmosphère de la maison s'est réchauffée
par l'accueil. Le cœur s'ouvre au don et au partage. Aussi le poème
aimerait-il faire un cadeau joli comme le veut la tradition. Mais,
contrairement à la coutume, il se présente avec rien. Pourquoi si minime
bagage?
Parce que, ce soir-là, la pensée veut prendre congé de la folie, de la
frénésie de ces hommes et femmes qui s'entassent à cœur de journée dans
les centres commerciaux, qui grouillent comme fourmis empressées, se
croisent, se bousculent, se précipitent pour mettre la main sur les
objets petits et gros qu'on offrira en avalanche le temps de la
distribution des soi-disant surprises venu. Ce soir-là, le coeur veut se
reposer de cette course aussi insensée qu'effrénée. Ce soir-là, la
pensée veut se délester de préoccupations aussi éreintantes que
superflues. Aussi le poème n'apporte-t-il rien de ces objets clinquants
et rutilants emprisonnés dans un plastique transparent, moulé, rigide et
détestablement revêche, ou dissimulés dans le secret d'un étuis de
velours enveloppé de papier d'or ou à rayures étincelantes, puis orné
d'un chou à frisures techniquement parfaites. Rien d'achetable,
d'utilisable, de mettable ou de jetable. Ce soir-là, le poème prend
congé des obsessions du consommateur et de ses impérieuses envies. Il
n'a rien, le poème. Il n'a rien à présenter, à offrir…que des mots.
Rien, si ce n'est des mots.
Mot et poésie
Le poème n'est que mots. En cette qualité, à quoi sert-il? À quoi
peut-il prétendre? Que peut-il faire? Convient-il seulement qu'il se
présente en cette occasion de fête? Ces questions ne sont pas simples
effets de creuse rhétorique. Car en tant que poème (poihma) précisément, il est sensé pouvoir faire quelque
chose. Comment cela? Poème, il se veut poésie. Et la poésie, de son
origine grecque (poihsis,
poiein), signifie: faire,
création. Le poème, de par ses mots eux-mêmes, car il n'a rien d'autre,
crée. Et créer, c'est faire. C'est même le faire par excellence: c'est
faire apparaître originellement; c'est de source surgissant d'obscure
profondeur amener dans la manifestation. Mais, le poème, que peut-il
laisser se manifester avec le rien, avec le mot rien dont il semble si
friand? Apparemment, rien.
Le poème, cependant, ne loge pas dans les espaces du premier coup
d'oeil. Il franchit les paysages du déjà vu, il transgresse le monde des
apparences immédiates. Car celles-ci, de réputation, ont pris congé de
l'essence. Elles n'ont cure de l'essentiel. Elles le maintiennent en
retrait des zones journellement occupées. Le poème invite à passer
au-delà de ces lieux communs couramment fréquentés et à rentrer sur la
pointe des pieds dans l'aire de l'inédit, des fraîches nouveautés
sises au cœur de l'être même des choses. Ainsi le poème ne se
contente-t-il pas de ce qu'on pense ordinairement du rien; ou plus
précisément de ce qu'on ne se met pas vraiment en peine de penser. Il
tente plutôt de l'approcher, ce rien, de l'aborder avec précaution et de
séjourner auprès de lui, pour apprendre de lui de quoi il retourne en
son sein.
Le rien du tout
Cela est-il possible? Car le rien, voilà qui décontenance et qui déroute
à souhait! Un vrai cul-de-sac, le rien. Ou un sac sans fond, peut-être.
Un gouffre! Rien, ce n'est pas une chose, une chose parmi d'autres. On
ne l'a jamais vu, ni touché, ni senti. Le rien n'est rien des objets
d'utilisation, des produits d'avide consomma-tion dont les humains sont
de nos jours si férus, si assoiffés, en particulier dans ces temps de
Noël et du Jour de l'An. Le rien, si on y pense bien, est le rien de
chaque chose, de toutes choses, de tout. Le rien est rien du tout.
Apparemment rien qui relève du tout. Et voilà que le poème, surprise, en
disant rien, évoque le tout, crée l'ouverture pour que
tout se manifeste, globalement et indistinctement, ou selon une
énumération ou déclinaison dont l'étendue et la fin défient toute
imagination. Mais, dira-t-on, on peut envisager le tout sans recourir au
rien. On n'a pas besoin de lui pour penser au tout. "Voyons donc! Il ne
sert à rien, le rien!" Une telle répartie cependant a-t-elle vraiment
bien vu ce qu'on peut voir?
Comment se constitue, de fait, le tout pour la pensée? Selon les
apparences ou à première vue, par une sommation de ceci, de cela, de
cela aussi, de cela encore, et ainsi de suite, jusqu'à épuisement de ce
qui est, a été et sera, de tout ce qui est imaginable ou inimaginable.
Par une sommation qui ne laisse aucune chose, nulle chose, (nihil)
i.e. rien, en reste. La sommation de tout ce dont on peut
dire d'une manière ou d'une autre qu'il est, la sommation du tout, en
somme, débouche donc sur le rien, évoque le rien. Rien n'est en reste.
Rien comme mot résultant et renvoyant à la sommation du
tout, s'avère ainsi l'évocation raccourcie à l'extrême du tout, de tout.
Il remplace en un rien de temps la sommation détaillée de tout qui,
entreprise, durerait sans doute indéfiniment. Mais ce rien, faut-il
insister, n'est pas quelque chose; sinon il serait inclus dans la
sommation du tout à titre au moins de composante, si secrète fût-elle.
Alors en tentant de dire le tout, on arrive au rien, et en disant
rien, on évoque le tout. Le poème en son langage dit le rien et
le tout, fait apparaître deux indissociables, qui sont néanmoins tout à
fait incomparables parce qu'ils diffèrent complètement, sont différents
du tout au tout. Du tout au tout! Cette expression courante convient
bien à deux choses totalement différentes. Par exemple, une fleur et une
pierre. Tout de la fleur diffère de tout ce qui caractérise la pierre.
Et inversement. Du moins à première vue. Ainsi en est-il du tout et du
rien: tout du tout diffère de tout du rien.
Ces deux diffèrent du tout au tout. Mais, demandera-t-on, peut-on ainsi
parler sans chosifier inopinément le rien, sans en faire en catimini
quelque chose? Quelque chose de déterminable? Oui, à condition de ne pas
oublier que rien du rien ne supporte une comparaison avec
quoi que ce soit dans le tout, avec quoi que ce soit qui
est. Car le rien n'est pas, semble-t-il. Seule une chose, fleur ou
pierre, ou n'importe laquelle, quelle que soit sa petitesse ou sa
grandeur, son étroitesse ou sa magnificence, est. Mais le mot
rien, lui, laisse entendre que le tout s'est manifesté, est apparu,
comme en sourdine.
Essence langagière de l'humain
Ainsi apparaît-il qu'en disant le rien, le poème se met en l'état de
manifestation par excellence. Se met en état de disponibilité ou de
permission totale: permission à tout, au tout, de se
manifester. Mission grandiose que celle du poème et de ses mots! En eux
se dévoile l'humaine essence en sa capacité de dire. Ils s'avèrent un
lieu privilégié du déploiement de cette essence humaine en la puissance
de son dire. Où la totalité des choses ou l'univers, l'être et le rien
manifestent leur secrète appartenance. Source abyssale ou inépuisable de
la pensée!
Le poème, tout poème, s'avère ainsi une expérience remarquable du
langage. Il est une mons-tration éloquente du phénomène langagier
humain. Aristote a défini l'humain comme
to zwon
logon
econ, le vivant ayant le
langage. L'humain, faut-il le dire encore, ne possède pas le langage
comme un accessoire quelconque ou un outil d'appoint dont il pourrait se
passer tout en restant complet et authentique. L'humain a le langage
comme ce qui le caractérise en propre, essentiellement; comme ce qui le
différencie de fond en comble des autres vivants. Le langage est son
premier et plus grand bien. Sans le langage, l'humain, en tant que tel,
ne serait pas tout simplement. Il serait tout bonnement un vivant comme
tout autre animal. Pris ou emmuré dans son environnement immédiat, et
sans distance consciente par rapport à lui. Alors que le langage lui
permet de s'ouvrir au tout de ce qui est, si complexe, si éloigné, si
immense, si infime et si intime soit-il.
En même temps que le poème montre l'être langagier de l'humain, il étale
aussi toute la mesure de cet être. En son langage, en effet, l'humain
est à la mesure du tout, de l'incommensurable tout, du tout défiant
toute définitive mesure. Pour l'humain, être à la mesure du tout, c'est
être de manière à pouvoir accueillir en langage et en pensée tout ce qui
est, a été, ou sera, tout ce qui a rapport à l'être dont le rien semble
la seule limite abyssale, insaisissable ou indéfinissable parce que
n'ayant aucun caractère de ce qui est. L'humain à la mesure de l'être du
tout, du tout absolu, sans rapport à de l'autre identifiable? Vers quel
abîme pointe le poème!
Phénomène d'être et vérité
Habitat langagier
Au sujet de
l'auteur
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Né en 1928 à Saint-Joseph du Madawaska au Nouveau-Brunswick dans une famille paysanne, l'auteur fait ses études classiques au Collège de Saint-Laurent à Montréal. Il étudie ensuite en théologie dans les années 50 pour ensuite enseigner au Collège de Saint-Laurent. Il obtient une licence (maîtrise) en philosophie à Paris en 1961.
Tout en enseignant cette matière toujours au même collège, il entreprit en 1963
une scolarité de doctorat en philosophie à l'Université de Montréal. De 1964 à
1967, il travailla sur la pensée de Martin Heidegger, à Freiburg im Breisgau,
sous la direction de Bernhard Welte. "Monde et être chez Heidegger" lui permit
d'obtenir |
le doctorat en philosophie de l'Université de Montréal en 1968. Il devint professeur de philosophie allemande contemporaine à l'UQAM de 1970 à
1993, moment où il prit sa retraite. Pendant cette période, il joint à
l'enseignement différentes tâches de direction dans la même université: Module
de philosophie de 1978 à 1980; Département de philosophie de 1980 à 1985;
Programmes d'études interdisciplinaires sur la mort de 1985 à 1990. C'est en
dirigeant ces derniers programmes qu'il fonda la revue Frontières, organe de
recherche et de diffusion sur différentes problématiques de la mort et du deuil.
"Monde et être chez Heidegger", 584 pages, a été publié aux Presses de
l'Université de Montréal en 1971. Publication d'articles en philosophie dans
différentes revues, et collaboration à quelques collectifs. Puis en 1990,
"Herméneutique", 211 pages, parut chez Fides.
Depuis sa retraite, surtout à partir du référendum de 1995, il travailla sur le
manuscrit "Un peuple et sa langue". Et il a d'autres travaux en cours sur
Heidegger, en particulier relatifs à la vérité et à la temporalité de l'être.
D'autre part, un manuscrit sur Nietzsche portant comme titre "Langage et
interprétation" est à quelques pages de son achèvement.
Bibliographie
Monde et être chez Heidegger,
Presses de l'Université de Montréal,
1971, 584 pages.
Herméneutique,
Fides, 1990, 211 pages.
Un peuple et sa langue - Pour l'avenir du Québec
Essai de philosophie du langage et de l'histoire
Fondation littéraire Fleur de Lys, 2004.
Mots de Noël, Poésie et Prose.
Fondation littéraire Fleur de Lys, 2004.
Mots de Noël, Poésie et Prose.
Deuxième édition augmentée,
Fondation littéraire Fleur de Lys, 2007.
Communiquer avec l'auteur
Fernand Couturier se fera un grand plaisir de lire
et de répondre personnellement à vos courriels.
Voici son adresse électronique :
f.couturier@sympatico.ca
Lettre d'appui de
Fernand Couturier
à la Fondation littéraire Fleur de Lys
Le projet Manuscrit Dépôt est tout à
fait bienvenu en ces temps où les éditeurs
traditionnels ont plutôt tendance à fonctionner avec
des auteurs de leur choix leur permettant un
rendement assuré. Depuis une vingtaine de mois, une
demi douzaine d'éditeurs mon gentiment signifié que
mon manuscrit valait d'être publié, mais qu'il
n'entrait pas dans le créneau de leur politique
éditoriale, ou ne se différenciait pas suffisamment
de ce qui avait été publié récemment sur le sujet.
Crainte de ne pas rentrer dans leurs frais.
D'autre part, le projet est de nature à favoriser
grandement l'écriture. On peut écrire, il est vrai,
pour ses propres carnets. Mais autant que la parole
a besoin d'une écoute, l'écriture ne peut se passer
tout à fait de la lecture. Écrire, c'est communiquer
avec ceux qui partagent un monde à titres divers; et
c'est, dans cette forme de dialogue, permettre à des
facettes de ce monde non encore dévoilées de se
révéler; et c'est aussi éveiller des possibilités
d'être enrichissantes pour l'humain et la terre, et
prometteuses pour l'avenir collectif.
Les conditions présentées pour la publication
m'apparaissent respectueuses à la fois de l'écrit,
de l'auteur et du lecteur.
Le projet Manuscrit Dépôt mérite un large appui des
particuliers et l'aide des organismes
subventionnaires publics.
Les mécènes devraient s'y intéresser!
Fernand Couturier, Québec, Québec.
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Du même auteur
Présentation
Ce texte a été conçu dans l'ambition de pouvoir
intéresser d'emblée des lecteurs de différentes
appartenances culturelles et allégeances politiques.
Il a cherché un terrain où tout le monde puisse
trouver intéressant d'y mettre les pieds. Et il a
tenté d'ouvrir un espace permettant à des pensées
diverses de se questionner et de se confronter. Cela
dans le calme intérieur et la discrétion de la
lecture où la parole peut le mieux se faire
entendre. Parole dont ce texte serait heureux de
pouvoir en être une certaine annonce ou quelques
prémices.
L'entreprise est fondamentalement philosophique. À
notre connaissance, c'est le seul essai qui présente
tous les éléments suivants selon une imbrication
conceptuelle unifiée :
– Lien nécessaire du langage et de l'histoire dans
la naissance et le développement d'un peuple, en
particulier du peuple québécois ;
– Langage entendu comme manifestation d'être: ce en
quoi s'établit un monde sur un territoire et se
développe une culture, i.e. l'être d'un peuple. Donc
dépassement de la conception courante
instrumentaliste ou véhiculaire de la langue.
L'histoire entendue selon ses trois instances
temporelles de l'avenir, du présent, du passé,
inséparables concrètement, se développant dans le
langage en tant que son élément, i.e. son lieu
d'origine et d'accomplissement.
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