Chapitre 1
L’aéroport Charles De Gaule
grouilla de gens irrités, le visage déformé par la
fâcherie. Le grommellement, des voyageurs éprouvés,
façonna une ambiance fulminante. On tonnait,
bougonnait, ronchonnait sans scrupule et dans tous
les recoins. Tout comme moi, ces victimes innocentes
essuyèrent une grève casse-pieds des aiguilleurs. La
plupart des vols enregistrèrent un retard de
plusieurs heures. En ce qui me concerne, cette
imprévue incommode dépassa la simplicité d’un contre
temps. En fait, elle m’apparut comme une odieuse
raillerie du destin.
Ce soir là, sur l’autre continent, celui du nouveau
monde, je fus attendue. Tout le gratin montréalais;
politiciens, financiers richissimes, vedettes de la
télévision, auteurs célèbres, allait répondre
présent, au grand salon bleu, d’un hôtel luxueux, du
centre ville de Montréal. Ces prosélytes de la
mondanité québécoise acceptèrent de se réunir au
lancement de mon premier bouquin. Il m’a fallu plus
d’une année pour écrivailler cet essai politique
d’une centaine de pages seulement. Le sujet, une
fenêtre ouverte sur la francophonie, se trouvait
ambitieux, prétentieux m’ont dit certains jaloux,
mais aussi séducteur pour les soucieux de
l’évolution de la langue française au sein de la
mondialisation. Je ressentis une fierté insolite et
me laissai porter par la satisfaction béatifique
d’avoir réalisé un exploit. Mon projet littéraire,
audacieux selon quelques éditeurs pusillanimes,
avait abouti. L’élite infatuée de ma province allait
le recevoir. Mais cet instant glorieux que je
savourai, délectée, risquait de s’entacher par un
sale coup du destin.
Je ne pouvais m’autoriser un retard et, encore
moins, une absence parce que trop petitesse.
Plusieurs des invités, des connaissances neuves et
bigotes pour la plupart, ne pardonneraient pas une
telle inconvenance d’une sociétaire inconnue. Mon
cheminement de carrière et mon capital matériel
n’octroyèrent pas encore ce genre de privilège. Ces
invités donc, n’hésiteraient pas, pour une seule
bévue de ma part, à tuer dans l’œuf mes ambitions
intrépides. Il paraît que les Québécois mondains
sont passés maîtres dans l’art de faire avorter une
carrière en devenir. D’après mon expérience
personnelle, cette assertion dépasserait le racontar
populaire. Mais la dénonciation de ceux qui
pouvaient encore m’ouvrir les portes de la réussite
n’était pas, en ce moment, propice. Chaque chose en
son temps.
Je ne me faisais aucune illusion. Mon seul géni
n’avait guère fomenté l’intérêt de ces sagaces
notoriétés québécoises envers mon travail
intellectuel. Inutile de prétendre le contraire même
pour convaincre de ma propre importance. Un premier
essai politique n’attirait pas autant l’attention
là-bas, dans mon capricieux pays des neiges. Sans
Bernadette Bombard, le cercle des grands me restait
fermé et le chemin des Lauriers obstrué pour encore
un long moment. Si ce soir, mon lancement s’avérait
un événement à Montréal, ce fut à cause d’elle. Je
voulus être digne de ses attentes et aussi de celles
de ses éclatants amis. Ce fut la moindre des choses
après tout. Ils daignèrent se déplacer pour moi et
leur rayonnement allait m’être profitable.
Bernadette Bombard, cette femme érudit d’une
cinquantaine d’années, animatrice à la télévision,
auteur respecté dont le don plumitif épata plus
d’une fois, posa sur moi, un jour, son regard. Moi,
Cécile Larouche, illustre inconnue, diplômée des
sciences politiques, pas encore trente ans, eus
l’immense grâce d’être recrutée par cette dame de
fer estimée dans la province québécoise. Il y a deux
ans, Bernadette me repéra au milieu d’une masse de
gradués en combat pour assumer leur avenir. Je fus
alors journaliste pour un petit journal et vins tout
juste de faire éclater, au grand jour, un scandale
politique. Celui-ci fit beaucoup jaser. Aujourd’hui
encore, à Montréal, certains se souviennent.
Bernadette Bombard avait donc jeté son dévolu sur
moi et décidé de me prendre sous ses ailes. Je
devins une perspicace apprentie, fermement décidée à
suivre le plan de carrière qu’elle m’ait proposé.
Non sans m’être demandée, toutefois, si son intérêt
ne fut point de me surveiller. De s’assurer et de
rassurer ses brillants amis que je ne jetasse plus
de cailloux dans ce lac tranquille de la félicité
québécoise. Enfin, je voulus profiter de ses
judicieux conseils et aussi de son entourage
exceptionnel, sans me résigner, toutefois, à
abandonner ma plume comme arme de justice. N’en
déplaise aux malhonnêtes. Aussi, je refusai,
toujours et sans hésiter, d’emprunter l’étrange
cheminement spirituel que ma maîtresse m’ait
proposée plus d’une fois. Je désirai rester fidèle
au Christianisme. C’était ma religion et l’héritage
de mes ancêtres. Cela en agaçait plus d’un dans
l’entourage de Bernadette. Je le savais mais restai
encrée dans ma croyance.
Ainsi, j’avais du mal à concevoir l’inattendue
gâcher ce que j’avais préparé dans un esprit
vétilleux et acharné. Il fallait espérer atteindre
l’autre continent à temps maintenant. D’ailleurs, je
ne pouvais rien d’autre. Si le syndicat souhaitait
gagner une bataille dans cet aéroport en prenant en
otage les voyageurs, moi, mon cœur frissonnait comme
si une épée tranchante se pointait sur ma tête.
─ Ces Français, ils vont finir par m’exaspérer.
Toujours la grève, il n’y a que ça dans ce pays! À
cause de leur hargne, moi, je risque de ne pas être,
ce soir, à mon lancement, dis-je, déconfite, en
brassant nerveusement mon café crème avec un bâton
de plastic brun.
─ Ma pauvre Cécile, ne te mets pas dans un état
pareil, c’est mauvais pour ta santé et tu auras les
yeux bouffis. Puis, ne parle pas des Français comme
ça! Je sais que tu nous adores chérie, répondit
Paolo, un ami parisien plutôt excentrique, afféré à
saisir le dernier cachou au fond de son petit sac.
Il réussit, l’avala, puis me fit un sourire
espiègle.
─ Ton avion partira dans trois heures. Tu arriveras
à temps. Sois zen! Ajouta-t-il en respirant
profondément.
Je pris une gorgée de mon café crème déjà refroidi.
Je fis un constat soudain et m’exclamai en faisant
sursauter mon bon ami zen.
─ Ah non! On dirait que le sort s’acharne à réduire
en miettes toutes parcelles d’orgueil m’habitant. Je
n’aurai pas le temps de revêtir la tenue que tu as
confectionnée pour moi, pour cette occasion, dis-je,
l’air bouleversé.
─ Soupire! Mais Cécile, tu n’es pas possible. Ce
n'est pas grave, non mais oh! Paolo me prit le bout
du menton de ses doigts fins et délicats. Il
s’approcha, puis ajouta d’une voix rassurante: Très
chère, j’ai également fait de mes mains l’ensemble
que tu portes admirablement en ce moment. Tu es
ravissante chérie!
─ Tu fais semblant ne pas comprendre. Le tissu et
même la couleur avaient été préalablement étudiés.
Souviens-toi, Bernadette avait convenu de l’effet
positif presque magique qu’aurait le vêtement sur
les gens.
─ Pff! Laissa échapper l’homme efféminé en projetant
sa main vers le sol. Mais cette tenue aussi aura un
grand effet. Tu verras, tu vas tous les éblouir. On
ne verra plus que toi. Viens là que je te fasse la
bise.
Une tenue excentrique et féminine dévoilerait un
côté frondeur de ma personnalité. Bernadette et ses
amis n’apprécieraient pas. Ma modestie risquait
ainsi d’être avilie et affoler la snob classe. Je
voulais éviter cela et présenter une image sage et
soumise. Me faire accepter par ce milieu pédant fut
pour moi primordial. J’y voyais là, la clef de la
réussite. Susciter leur méfiance, m’éloignait de mon
but. Mes cheveux longs, colorés d’une multitude de
mèches blondes dépareillées, un tailleur unique,
parfaitement ajusté en satin d’une riche couleur
bourgogne et des longues bottes de cuir noir
allaient surprendre et poser un doute quant à mon
intégration. Je ne pouvais pas encore me permettre
d’imposer toute ma personnalité féminine dans ce
groupe hégémonique, homogène et masculin. Trop
jeune, trop blonde et trop belle. Il fallait
s’assurer que ces défauts inventés par les hommes
soient bien camouflés, le temps de réussir. Une
leçon inoubliable apprise de la bouche de
Bernadette, une femme masculinisée à qui on a
octroyé le succès. « Mais voyons Cécile, tu sais
bien qu’au Québec les femmes sont des hommes comme
les autres! » m’ont dit, il y a déjà plus d’un an,
des amis d’universités toujours en recherche
d’emploi. Hum! Pas encore ça, à mon avis.
─ Monsieur! Puis-je avoir un autre café?
Demandais-je au serveur.
─ Ah! Mais je reconnais là, le magnifique accent
québécois. J’adore vous entendre parler vous les
Québécois. On dirait que vous chantez, s’exclama le
garçon de table.
Comme à tous les Français qui firent la même
remarque avant lui, je le trouvai plutôt
sympathique, puis lui souris.
─ Du café! Tu n’es pas raisonnable. Peut-être ne te
considères-tu pas assez énervée? S’il vous plaît,
monsieur, apportez-lui plutôt une tisane, insistait
Paolo.
J’éclatai de rire devant l’exaspération de mon ami
français. Je connaissais Paolo depuis une année
déjà. En fait, depuis mon aménagement dans le
délicieux appartement parisien de Bernadette. Elle
me le prêta pour écrire. Voisin de palier, designer
ingénieux, cet homme qui n’en fut point un dans
l’âme, a su raviver en moi des goûts et des plaisirs
déchus. La gastronomie, les vins, la décoration, les
vêtements, les sorties nocturnes, tous des joies de
la vie redécouvertes avec la touche fantaisiste de
Paolo. À cet ami irréprochable, pas banal, je lui
devais le renouveau de ma personnalité, jadis peu
colorée.
─ Laisse la tisane Cécile! On vient d’annoncer ton
embarquement, m’informa soudain Paolo.
─ Pas trop tôt! Encore un espoir d’arriver à l’heure
et de ne pas décevoir. Je file. Merci de m’avoir
accompagnée Paolo. Tu es extra! Lui déclarais-je en
lui faisant une bise amicale.
─ Cela fut un plaisir chérie. Je penserai très fort
à toi. N’oublie pas! Tu es magnifique et ton bouquin
on se l’arrachera me dit-il en refermant ses mains
autours des miennes.
─ Merci Paolo, je t’adore. Je pris mon sac à main,
puis fila.
─ Ciao! Bella. À bientôt!
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