Convention d’écriture pour ce roman historique
Nouvelles précisions de l’auteur pour l'Acte III
Les personnages d’un ministère qui exerça son activité de manière éphémère,
pendant à peine un an, le Secrétariat à la restructuration du gouvernement
du Québec, sont tous des personnages imaginaires de ce roman, du commis au
ministre. Par conséquent, leurs propos sont du seul fait de l’auteur. En
revanche, les leaders politiques du référendum de 1995 sont tous présentés
sous leur véritable nom forcément et prononcèrent les discours cités, qui
sont documentés. Il ne saurait en être autrement. En outre, il leur est fait
référence, de manière indirecte, dans les propos que tiennent les
personnages de ce roman.
Il n’en est pas autrement dans les romans historiques des maîtres du roman
historique, une invention française avec Alexandre Dumas dans son chef
d’œuvre, les Trois Mousquetaires, chez Robert Merle dans Fortune
de France ou chez Maurice Druon dans les Rois maudits. Cette
tradition ne s’est pas éteinte, loin de là, avec Patrick Rambaud et son prix
Goncourt, la Bataille d’Esling, un sujet que s’était proposé de traiter
Balzac, avec Jean-François Parrot et son personnage de Nicolas Le Floch, par
exemple dans L’honneur de Sartine, avec Juliette Benzoni et ses personnages
qui partent combattre en Amérique, dans Le Gerfaut des brumes, à Yorktown,
ou chez l’actuel et prolifique Jean d’Aillon, dans les Rapines du duc de
Guise.
Dans la littérature américaine, on trouve cette approche dans Chesapeake de
James Michener ou dans le fabuleux roman de Robert Littell, The Company,
a Novel of The CIA, qui raconte les manigances de la CIA qui ont mené à
l’effondrement de l’Union soviétique à l’époque de Gorbatchev et de Boris
Eltsine.
Chez les Britanniques, Paul Doherty recrée sans complexe les propos de
Jeanne d’Arc, de son crû, au cours de la Guerre de Cent ans. Bernard
Cornwell fait aussi revivre avec beaucoup de liberté la parole des colonels,
des généraux et de son sergent préféré dans les guerres napoléoniennes.
La même ligne d’écriture est suivie en ce qui concerne les auteurs des
études économiques et juridiques. Bien sûr, chacun de leurs textes leur
appartiennent en propre et leur sont crédités; parfois, ils sont cités
également dans leurs propos tout comme ils sont discutés par d’autres
interlocuteurs.
Enfin, des collages de textes de témoins sont pratiqués, dans la manière
d’Aragon au fil de ses romans d’après Deuxième Guerre, notamment dans Le
cycle du Monde réel ; les sources sont dans ce cas indiquées pour les
discussions animées autour de l’histoire.
Notre intention, on l’aura compris, est de susciter un débat de fond sur la
façon d’écrire notre propre histoire, qu’on a lieu de reconsidérer depuis la
naissance du pays disparu, la Nouvelle-France, jusqu’à la déclaration
souhaitée d’indépendance d’un nouveau pays, le Québec, à la suite du
référendum, scrutant la vie des citoyens français d’Amérique, pour écrire
sur eux une histoire de la résistance, une résistance qui resurgit à toutes
les générations, depuis deux siècles et demi, pour la renaissance du pays
qui fut mis à mort par une armée étrangère, venue faire une Guerre de
Conquête qui donna lieu à des centaines et des centaines de combats, ce qui
constitue l’histoire d’un peuple mis sous domination et confronté à de très
fortes vagues d’immigration de pays anglo-saxons.
Cela n’a pas été fait de manière complète à ce jour. La plupart des
historiens des universités de Montréal et du Québec avaient apparemment
autre chose à faire.
Ainsi, l’histoire du Canada et de France a-t-elle disparu peu à peu dans nos
écoles. La devise du Québec est devenue depuis les années 2000 : « Je ne me
souviens de rien ».
Ce nouvel éclairage de notre histoire est appelé particulièrement dans deux
chapitres de ce livre, qui évoquent la guerre maritime menée par
l’Angleterre contre la France, de 1754 à 1760, et l’état contraint des
Canadiens durant la décennie qui suivit la défaite, décennie qui mena à la
révolution américaine et aux sept ten¬tatives de La Fayette pour libérer le
Canada, auprès de Washington, auprès de l’amiral D’Estaing, auprès du
commandant Rochambau, auprès du ministre de la Marine et auprès du roi de
France, pour mener une force de libération au nord des Etats-Unis, au
Canada, à la tête d’une force américaine, puis à la tête d’une force
maritime française dans le Saint-Laurent.
Lorsque des historiens sont cités, c’est en vue de ce travail de mémoire, de
réappropriation de notre histoire, les conviant à la réécriture de cette
histoire du peuple français d’Amérique, pour ce qu’il a vécu de luttes
incessantes contre un occupant malveillant et malvenu, depuis l’occupation
de ce pays par les armes jusqu’à la minoration des Français au Canada. Les
discussions sur l’histoire entre protagonistes ont ce but, au moment même de
ce nouveau référendum pour l’indépendance de ce pays français en voie de
disparaître.
Ceci est à cet égard, on l’aura compris, un manifeste pour une nouvelle
écriture de l’histoire de la résistance des Français d’Amérique.
Jean Chartier
mai 2019
ACTE 3
Les « Secrets officiels » d’Ottawa
L’espionnage des dirigeants québécois
ordonné par les directives Trudeau de 1969,
dans son mémoire sur « les nouveaux communistes »
EXTRAIT DU
CHAPITRE 1
La révolte du député contre l’espionnage
des leaders indépendantistes
FREDÉRIC et Miguel sortent de l’autoroute Queensway,
l’autoroute de la Reine qui traverse Ottawa, à quelques kilomètres du
parlement. Avant le trafic de midi, ils accèdent à la rue de lord Elgin,
sous un soleil de plomb et s’approchent de la colline parlementaire, après
avoir longé l’édifice du Haut Représentant du Royaume-Uni, voisin de
l’édifice Langevin, l’enceinte consacrée aux hommes du Premier ministre.
Ils contournent l’édifice Langevin, un grand immeuble de pierres rousses qui
abrite le PMO, le Prime Minister Office, pour atteindre la rue du duc de
Wellington, la plus vieille d’Ottawa, celle qui porte le nom du général
britannique qui a mis Napoléon à genou, un rappel nécessaire au Canada,
comme chacun le sait ! L’édifice Langevin constitue le saint des saints du
Premier ministre, il dresse la garde devant la colline parlementaire,
dessiné par le même architecte que le parlement, de style et d’inspiration
résolument britanniques.
— Lord Elgin, nargue Miguel, féru d’histoire, c’est ce fameux gouverneur
envoyé par Londres, qui assista à l’incendie du Parlement de Montréal en
spectateur, sans prendre de mesure d’urgence contre les incendiaires tories,
ni sans reconstruction du Parlement de Montréal. Il a préféré opter pour des
parlements tournants à Toronto, Québec et Kingston, pendant une décennie,
jusqu’à ce qu’Ottawa soit doté du nouveau Parlement du Canada. Montréal
était ainsi déclassé ! Tu sais, Frédéric, la mère de lord Elgin, c’était la
fille de lord Durham, celui qui a produit en 1839, après la guerre civile,
le Report on The Affairs of British North America, le fameux rapport qui
affirmait haut et fort que les Canadiens-Français n’avaient pas d’histoire,
qu’ils étaient un peuple ignorant qui devait être assimilé. Lord Elgin et le
duc de Wellington sont à l’honneur à Ottawa, ils ouvrent le chemin sur la
colline parlementaire !
— C’est essentiel, indeed, renchérit Frédéric, habitué aux galéjades de
Miguel, le républicain espagnol.
Les deux compères ont atteint la partie d’Ottawa, qui a pour nom The Crown
depuis les tout débuts de la ville parlementaire, au moment de la création
d’une confédération de quatre provinces, par opposition à The Town. Avant
l’abordage du monstre, Miguel songe que le Parlement d’Ottawa se donne
décidément des airs d’un petit Westminster on The Thames.
Sur sa gauche, les bâtiments ministériels se déploient devant une rangée de
commerces alignés avant la rue Sparks, la rue piétonne. En perpendiculaire,
s’ouvrent des percées, les rues de lord Metcalfe, d’O’Connor et du duc de
Kent, le quatrième fils de George III, autre incontournable à Ottawa ! Sur
sa droite, la colline parlementaire met en valeur les quatre grands
bâtiments du Parlement du Canada.
Fredéric, le conseiller en communication du Secrétariat à la restructuration
du gouvernement du Québec, bifurque rue Bank, vers la rivière des Outaouais,
pour garer sa Volkswagen dans le parking situé derrière le Confederation
Building, une masse sombre et carrée qui date des années vingt.
Son collègue, démissionnaire du secrétariat à la suite des événements de
juin, le précède aussitôt à grand pas pour monter l’escalier de bois qui
mène à la colline parlementaire; essoufflés, ils s'arrêtent tous deux en
haut, ce qui leur permet d’observer le paysage. Miguel jette un oeil à
l’édifice de pierres le plus vieux de la colline parlementaire, la
bibliothèque, à l’arrière du Parlement, le seul édifice encore des années
1860. Au-delà, la falaise tombe dans la rivière des Outaouais, qui s’élargit
à un kilomètre devant Hull.
Miguel, l’économiste de gauche, coordonnateur des recherches au secrétariat
et spécialiste en informatique, s’est montré très intéressé par l’encryptage
de données, dont les codes, a-t-il appris, sont désormais requis d’office
par Ottawa, en raison d’une loi récente, avec l’espionnage conséquent. Mine
de rien, il vient s’enquérir des derniers renseignements à ce sujet. Miguel
donne son impression sur le plus bel édifice de la colline parlementaire !
— La bibliothèque revêt une allure néogothique à l’anglo-saxonne, austère
mais davantage sculptée que le parlement. Cet immeuble a été inspiré du
Westminster d’avant la reine Victoria. Devant Westminster, on a posé les
statues de Cromwell et de Richard Cœur de lion, des personnages héroïques,
davantage que Victoria reléguée au-delà des Bourgeois de Calais sculptés par
Rodin. Alors qu’à Ottawa, Victoria domine le point le plus haut de la
colline parlementaire et, une seconde statue d’elle se trouve dans l’entrée
de la bibliothèque du parlement. Il y a ici une double allégeance à Victoria
!
— Ce bâtiment a beau être le plus vieux de la colline parlementaire, il ne
date pas de Lord Gladstone, se moque Frédéric. A part ce bâtiment, il ne
reste rien du Parlement d’Ottawa qui a brûlé en 1916 ; des bâtiments
initiaux, il reste cette bibliothèque. A l’époque, le feu a désespéré les
Britanniques du Canada, ils déchiraient leur chemise à cette nouvelle ! Ils
ont pensé perdre leur petit Westminster on The Ottawa River.
Alors, iIs ont fait pression, dans les deux dernières années de la Première
Guerre, pour qu’on le rebâtisse illico, ce parlement, en style néogothique
qui s’inspirât cette fois du modèle de l’ancien Westminster, disparu dans le
feu de 1834 ! Ornée de corniches ciselées dans la pierre d’Ecosse, la
bibliothèque du Parlement d’Ottawa entretient la fierté des Britanniques du
Canada.
— Le parlement a pour objectif de montrer les origines britanniques du
Canada, renchérit Miguel, sourire en coin, il est le plus néogothique des
parlements de l’Empire, à ce que prétendent les Anglais du Canada. Cela vise
à rappeler un souvenir prégnant de la période géorgienne, pense-t-on, celle
des ancêtres de Victoria, la période de la guerre de Conquête, l’époque des
Saxe-Cobourg et des Brunswick, recruteurs de mercenaires prussiens qui
débarquaient à Québec, par vaisseaux entiers, pour combattre les Français
pendant la Révolution américaine!
— C’est tout naturel, Ottawa rend hommage à l’âge d’or des Britanniques,
réplique Frédéric. On s’y est forgé l’histoire d’un Canada britannique. Pour
le lien avec Westminster, les Orangistes ont placé, au coeur de la
bibliothèque, une statue de marbre blanc de Victoria jeune, une rareté, une
sculpture la représentant en 1842. La reine y paraît au début de la
vingtaine, même si la bibliothèque n’a été construite qu’en 1865, quand elle
avait 46 ans !
Au nord-est de l’immeuble se profile la chute des Chaudières, et au loin le
lac Deschênes, un élargissement de l’Outaouais qui attire les banlieusards
au vert, à l’écart d’Ottawa. Ces eaux vaseuses s’écoulent par les ouvertures
du barrage de l'usine EB Eddy, à cheval entre l'île Victoria et la terre
ferme à Hull. Cette usine se protège aussi des inondations par de hauts murs
de pierre, au lieu où la rivière Outaouais se subdivise en raison d’îles et
de barrages.
Frédéric et Miguel ne peuvent s’empêcher d’être fascinés par la portée
symbolique de ces lieux, au pied de la grande statue de Victoria représentée
à la fin de son règne, au point le plus haut de la colline parlementaire.
Elle tient un sceptre à la main, entre le Parlement d’Ottawa et le
Confederation Building.
Les deux amis viennent au Parlement d’Ottawa pour y rencontrer le député qui
représente l’Opposition officielle au Comité des Communes sur la sécurité.
Ils souhaitent s’enquérir, avant le référendum, du contexte de l’espionnage
des hommes politiques à Québec. Délicate mission avant la relâche du
Parlement d’Ottawa pour l’été.
Ces visiteurs inhabituels se glissent entre les échafaudages dressés sur le
côté du bâtiment central, pour la restauration à coup de milliards,
organisée par Alfonso Gagliano, le dépensier ministre des Travaux publics de
Jean Chrétien.
Ce ministre est originaire du même village que Vincenzo Rizzuto en Sicile,
le parrain de Montréal ; il s’agit là d’un organisateur électoral, un
ministre qui dispose de budgets illimités pour les travaux publics, sans
contrôle. Ils se trouvent tout près de l’annexe souterraine décidée en
urgence, un ajout de 100 millions, une bagatelle affectée aux nouvelles
communications électroniques.
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