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Page personnelle de l'auteur Josée Langlois

Ariane

Roman, 134 pages,

Fondation littéraire Fleur de Lys, 2006

6 X 9 pouces ou 15 X 23 centimètres

ISBN 2-89612-151-X

Résumé

Extrait

Auteur

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Dans notre société hédoniste, les choix que nous faisons nous conditionnent, nous façonnent. Les événements qui parsèment nos vies sont tour à tour l’ombre et le reflet lumineux. Ce récit évoque les tribulations d’une jeune fille sur le chemin de son retour d’Afrique. L’avortement, un choix encore mitigé dans notre collectivité n’en demeure pas moins, ipso facto, déstabilisant pour l’individu. D’une façon à la fois ironique et réelle, l’amalgame des réalités y est dépeint dans le consentement aux renoncements comme aux renaissances qui parsèment notre existence.

Sur toile de fond, une bévue médicale, qui entraîne un dédale de questionnements et de conséquences dommageables, octroie la liberté de conjuguer de façon contrastante la dérision et la beauté de nos modes de vie; un fil existentiel tente de s’accrocher.

 

 

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De mon hublot je regarde l’avion prendre son envol dans le ciel, ses ailes ne bougent pas. De secondes en secondes, les chariots, les gens, les avions, l’aéroport en lui-même semblent hors d’atteinte. Petits, miniatures, lilliputiens, comme les pions sur un échiquier. Le décollage fait toujours vibrer en moi une sensation de « petits papillons excités » dans mon ventre. Aujourd’hui, les papillons m’interpellent, virevoltent. Une sensation de déjà vu, déjà connu. Adieu, cet adieu que je refuse, ce mot que je réfute et pourquoi, adieu. Je m’imagine mouchoir au vent, retenu entre le pouce et l’index, reniflant ma peine et souriant à l’avenir, adieu terre africaine, adieu et surtout merci, ma terre natale m’appelle. Comme la nuit est étoilée dans mon esprit…je ne verrai pas les nuages, je m’assoupis.

Je me rappelle mon arrivée en terre africaine, un voyage agrémenté d’une réelle implication en coopération internationale puisqu’il y a tellement de façon d’apprendre la vie. Le Sénégal est un rappel du désert, du sable à perte de vue, la couleur du paysage beige par le sable ou noire par la saleté ambiante. L’arrivée nous plonge dans une tonitruante rengaine de bruit, on veut prendre nos bagages, on veut que l’on paie pour les faire porter, comme un peu partout, comme au Maroc, comme en Grèce, comme en Égypte, ce un peu partout qui n’est pas occidental et où pour un « bakchish » on est prêt à vendre ses services aux occidentaux, puisqu’évidemment « ils » ont l’argent. Cette arrivée me fait sourire intérieurement. Ce ne sera que quelque jours plus tard que je vivrai mon véritable choc culturel. Pour l’instant, l’adaptation à l’équipe et la mise en place du projet sont ce qui prévalent. Tout est si différent ici, Penda, en guise d'exemple, m'explique le sort des femmes. Engagée chez Aïceta comme aide domestique, elle me raconte qu'elle a été vendue par son père afin qu'il puisse percevoir de l'argent pour nourrir sa nombreuse famille. Ici au Sénégal, 90% de la population est musulmane et la polygamie est en vigueur. Un homme, s’il a d’abord signé ainsi le contrat de polygamie avec sa première et principale épouse, pourra en épouser trois autres, s’il sait les entretenir et assurer leurs subsistances. Penda sert un peu à « cela » aussi. Dakar est un peu la folie des grandes villes sans ses cabarets de luxe apparents, sans ses tours immondes et sans ses routes pavées, mais elle a tout le côté cosmopolite, bruyante et vivante d’une métropole. Sans ses cabarets de luxe est peut-être un peu exagéré puisque Dakar a aussi un côté très touristique, la chaîne des hôtels sur la rive de l’Atlantique, qui font face sans aucune candeur à l’Île de Gorée, ouvre l’artère sur un arrondissement de riches villas habitées par des Sénégalais qui ont « eu la chance », dit-on en souriant, de vivre quelques années là où « on fabrique de l’argent »… en France. De toute façon, ce n’est qu’un arrêt puisque le projet, s’il ne se déroule pas « en brousse » au cœur de ce qu’on imagine comme village sénégalais typé, il ne se déroule pas à Dakar en plein souks non plus.

Direction Kaolack. 450 kilomètres de Dakar. Peuplée de 160 000 individus, enclavée, mais près du Siné-Saloum, seule source d’eau à proximité, salée qui dirigée dans le système d’aqueduc rend les dents brunes et écaillées, là où se côtoie la mosquée tzigane de celle des mourides, là où le « marabou » chef spirituel issu de l’animisme des temps anciens côtoie l’Islam. Kaolack. Hébergée par une famille sénégalaise c’est ici que je vivrai mes véritables expériences avec l’Afrique noire, c’est ici aussi que je me questionnerai véritablement sur les raisons qui m’ont poussées, dieu du ciel!, à vivre un tel projet. Dieu du ciel puisque l’inconnu et la solitude nous rattrape rapidement. Neuf jours après le départ, ma première entrée en choc culturel. La famille. Parce que c’est exigeant, c’est exigeant dans l’espace alloué, ils demandent une disponibilité monstre. « La blanche » qui arrive chez-eux. L’étrangère qui a du poil sur les bras, qui a des points de beauté, évidemment c’est tout un contraste avec la peau noire chocolat et lisse des Sérères. On me tire les poils, me compte le nombre de points en éclatant de rire. Il fait chaud, extrêmement chaud, les enfants sont charmants, ils ont les mains non lavées, enduites de sécrétions des muqueuses qui coulent du nez, mais ils ont une capacité d’entrer avec l’Autre d’une manière si entreprenante et si simple à la fois. Aussi apeurée que charmée je les laisse faire. De l’autre côté de la terrasse on s’attarde à tresser. Si les hommes qui ne travaillent pas passent leur journée à faire le thé, cette cérémonie du thé musulman, bouilli trois fois en espaçant les services selon le temps qu’ils disposent, les femmes s’affairent à tresser, changer de coiffure. On y alloue beaucoup de temps, on alloue beaucoup de temps à la coquetterie, à discuter, à seulement passer du temps ensemble. Et ils sourient. Dieu du ciel que ce temps manque parfois en terre natale! Prendre le temps de prendre le temps. Si simple, mais si on veut s’y attarder tellement véritable. Ici on vit au rythme du temps, ce temps saccadé entre la longue préparation des repas, l’obligation de la prière, le lavage à la main et les « romans-savon » qui suggèrent qu’il ne faut surtout pas manquer d’être rivé au téléviseur grésillant. Ces téléromans au sein desquels les vies riches et luxueuses occidentales font rêver. Inutile de leur expliquer que cinq à dix pourcent des occidentaux vivent dans ces palaces et qu’ils ne sont pas représentatifs de la normalité puisque c'est différent de ce qu'en moyenne les gens vivent, ils nous regardent avec ce sourire, toujours aussi vrai, toujours aussi écaillé par le Siné-Saloum. Diabou, la bonne, balaie la terrasse. La maison ouverte sur l’extérieur est inévitablement nettoyée à chaque matin, pourtant le soir venu, les rues sablonnées ont venté sur les corps et les toitures absentes, la chaleur a suinté sur la peau et les murs colorés de sable accumulent la poussière. La poussière, ça me rappelle une pensée qui évoque notre retour à la terre. Je frémis. On a beaucoup de temps ici, même si nous sommes toujours entourés, on a beaucoup de temps pour penser. Ma réflexion à l’intérieur de moi-même m’entraîne.

* * *

Cravate au vent, veste détachée, Paul Bélanger sort de chez-lui avec une hâte habituelle. Il est, encore, en retard. Ses patientes attendront un peu. Entre son rendez-vous de ce matin chez le notaire et les nombreux rendez-vous de ses patientes qu’il n’a pu déplacer à si brève échéance, il a enfilé, derrière sa cravate juxtaposée sur la table, un sandwich. Un sandwich jambon, tomates, moutarde forte. Tomate incluant l’entame, c’est toute la différence entre son sandwich et un autre. Pas par paresse, par goût. Pain brun, pigmenté de grains de lin, choix de Carole. Casse-croûte vite fait qu’il se cuisine aussi souvent qu’elle est absente de la maison. Il a grignoté à la hâte quelques raisins un peu dégorgés flânant dans le panier d’osier. Il a remarqué les achats non déballés, déposés dans la salle à dîner. Il a manqué Carole de peu. Il ne les aurait pas déplacé les rendez-vous de ses patientes s’il avait pu. Paul arrive en retard, mais il est toujours présent. Avec acharnement même. Monique, agente de bureau, du sien, préposée aux dossiers, assistante dans quelques secrets de son médecin et patron, n’importe quoi, mais pas secrétaire, du moins de nom, comprend maintenant depuis plusieurs années la personnalité de Paul. Telle une psychologue avertie, principale tâche connexe, elle fixe les rendez-vous en fonction de celle-ci. Elle fixe aussi son propre horaire en fonction de celle-ci. Avec le temps, il y a un peu de sa personnalité en fonction de celle-ci.

Au volant de sa nouvelle BMW, Paul fonce en direction de la clinique. Il se dit que cette bagnole n’est pas qu’un bijou, c’est un puissant bolide. Excité, il a glissé un « stop ». Il a du culot son fils, il lui a déjà demandé « la voiture » pour samedi, comme ça nonchalamment, sans faire de distinction entre l’ancienne et la nouvelle. « Pardieu, je l’ai eu hier! » Autre caractéristique de Paul, il parle seul. Il sait pertinemment que Simon joue la nonchalance pour essuyer un premier refus qui ne viendra pourtant pas, Paul en est persuadé. Ce n’est pas lui, c’est Carole. Elle offrira de conduire sa voiture, pourquoi pas laisser la « BM » à Simon, ce n’est qu’une voiture après tout. « Pourquoi pas, pourquoi pas » Paul marmonne en son for intérieur. Pardieu! 95,000,00$, ce n’est qu’une voiture, mais c’est mon bijou, mon bébé. Coup de frein non pressenti, le feu, aussi celui de la circulation, est rouge. Les hypothèques accumulées, les bijoux de bolides, les bijoux tout court pour Carole, les vêtements griffés, deux enfants élevés, le nouveau jardin réquisitionné par Carole, pardieu cette nouvelle décoration paysagère qui sert de décor pour déguster un « barbecue » quelques fois par semaine n’est pas donnée, le jardin agrandi servira probablement aux invités plus souvent qu’auparavant. Paul sait qu’il jouit d’un confort certain, mais tel un étudiant il se retrouve budget zéro à la fin de la semaine. Le mode de vie augmente en même temps que le salaire. Le mode de vie s’ajuste donc avec l’âge. Ce pourquoi nous sommes déjà bien classifiés par nos banquiers. Cinquante-cinq ans, carrière avancée, salaire approximativement « avancé » selon le choix de carrière, Paul est dans la catégorie des « bons partis ». Celui-là même qui est reluqué de la même façon par le banquier d’aujourd’hui que par le père voulant marier sa fille dans une société moins émancipée d’il y a quelques années, on recycle le cercle économique. On déplace. Illusion du changement. Et Paul utilise à plein escient son pouvoir monétaire, si bien que plus souvent qu’autrement, il ne lui reste plus suffisamment de sesterces pour acheter une quelconque friandise à la pâtisserie. Mais Paul ne mange pas de pâtisseries. Pour faire plaisir à Carole et aux enfants il arrête régulièrement à celle du coin, carte de crédit simili or pour l’appuyer dans ce paiement fugace. La tête remplie d’idées, plongée encore en partie dans les événements de ce matin et tendant à se mélanger à ceux prévus pour l’après-midi et même ultérieurement, Paul entre à la clinique par la porte de derrière. La salle d’attente est déjà bondée, elle respire pourtant un silence mortuaire. Quelques froissements de feuilles d’une revue tournées trop violemment, un grincement d’une chaise dont le recul n’a de place, un éternuement; la normalité, c’est ça le silence dans une salle d’attente d’une clinique médicale. Le docteur Marceau, son associé, a déjà débuté ses consultations. Paul s’installe à son bureau et ferme la porte. Monique l’ouvre aussitôt et lui présente ses deux premiers rendez-vous de la journée, le même cas, deux consultations de routine pour une grossesse, avec échographie pour la première. Paul enfile son sourire et débute sa journée, les mêmes cas se suivent, les mêmes grossesses dans leur différence. Après toutes ces années, une certaine routine s’installe dans sa vie professionnelle, malgré la différence de ses patientes. La base fondamentale, le protocole à respecter donne une crédibilité à la routine. Bien sûr, tel un bon spécialiste, sur sa porte est affiché « gynécologue-obstétricien », il doit constamment lire d’actualité les nouveautés médicales, les nouveautés technologiques ou les nouveautés « médicamentées », mais ce n’est pas une corvée, c’est un plaisir. En voyant sa première patiente accompagnée de son fils dans l’embrasure de la porte, il se dit qu’il n’est pas question qu’il lègue la voiture à Simon samedi, son fils prendra la voiture de Carole cette fois-ci.

 

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Josée Langlois a voyagé dans plusieurs pays où elle s’est intéressée à la réalité des femmes des autres cultures.

 

Bachelière en spécialisation histoire, elle a aussi écrit un essai sur le style de gestion des femmes cadres de la fonction publique québécoise dans le cadre de sa maîtrise en gestion de projet. Elle poursuit actuellement des études à la faculté de droit de l’Université Laval.

 

Si elle décrit passionnément des problématiques différentes à chaque mois dans un journal universitaire et qu’elle a été récipiendaire du prix littéraire Calvert-Marty de l’Association Canada-France en 2001 pour la rédaction d’une nouvelle, Ariane est son premier roman.

 

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