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De mon hublot je regarde l’avion prendre son envol dans le ciel, ses
ailes ne bougent pas. De secondes en secondes, les chariots, les gens,
les avions, l’aéroport en lui-même semblent hors d’atteinte. Petits,
miniatures, lilliputiens, comme les pions sur un échiquier. Le décollage
fait toujours vibrer en moi une sensation de « petits papillons excités
» dans mon ventre. Aujourd’hui, les papillons m’interpellent,
virevoltent. Une sensation de déjà vu, déjà connu. Adieu, cet adieu que
je refuse, ce mot que je réfute et pourquoi, adieu. Je m’imagine
mouchoir au vent, retenu entre le pouce et l’index, reniflant ma peine
et souriant à l’avenir, adieu terre africaine, adieu et surtout merci,
ma terre natale m’appelle. Comme la nuit est étoilée dans mon esprit…je
ne verrai pas les nuages, je m’assoupis.
Je me rappelle mon arrivée en terre africaine, un voyage agrémenté d’une
réelle implication en coopération internationale puisqu’il y a tellement
de façon d’apprendre la vie. Le Sénégal est un rappel du désert, du
sable à perte de vue, la couleur du paysage beige par le sable ou noire
par la saleté ambiante. L’arrivée nous plonge dans une tonitruante
rengaine de bruit, on veut prendre nos bagages, on veut que l’on paie
pour les faire porter, comme un peu partout, comme au Maroc, comme en
Grèce, comme en Égypte, ce un peu partout qui n’est pas occidental et où
pour un « bakchish » on est prêt à vendre ses services aux occidentaux,
puisqu’évidemment « ils » ont l’argent. Cette arrivée me fait sourire
intérieurement. Ce ne sera que quelque jours plus tard que je vivrai mon
véritable choc culturel. Pour l’instant, l’adaptation à l’équipe et la
mise en place du projet sont ce qui prévalent. Tout est si différent
ici, Penda, en guise d'exemple, m'explique le sort des femmes. Engagée
chez Aïceta comme aide domestique, elle me raconte qu'elle a été vendue
par son père afin qu'il puisse percevoir de l'argent pour nourrir sa
nombreuse famille. Ici au Sénégal, 90% de la population est musulmane et
la polygamie est en vigueur. Un homme, s’il a d’abord signé ainsi le
contrat de polygamie avec sa première et principale épouse, pourra en
épouser trois autres, s’il sait les entretenir et assurer leurs
subsistances. Penda sert un peu à « cela » aussi. Dakar est un peu la
folie des grandes villes sans ses cabarets de luxe apparents, sans ses
tours immondes et sans ses routes pavées, mais elle a tout le côté
cosmopolite, bruyante et vivante d’une métropole. Sans ses cabarets de
luxe est peut-être un peu exagéré puisque Dakar a aussi un côté très
touristique, la chaîne des hôtels sur la rive de l’Atlantique, qui font
face sans aucune candeur à l’Île de Gorée, ouvre l’artère sur un
arrondissement de riches villas habitées par des Sénégalais qui ont « eu
la chance », dit-on en souriant, de vivre quelques années là où « on
fabrique de l’argent »… en France. De toute façon, ce n’est qu’un arrêt
puisque le projet, s’il ne se déroule pas « en brousse » au cœur de ce
qu’on imagine comme village sénégalais typé, il ne se déroule pas à
Dakar en plein souks non plus.
Direction Kaolack. 450 kilomètres de Dakar. Peuplée de 160 000
individus, enclavée, mais près du Siné-Saloum, seule source d’eau à
proximité, salée qui dirigée dans le système d’aqueduc rend les dents
brunes et écaillées, là où se côtoie la mosquée tzigane de celle des
mourides, là où le « marabou » chef spirituel issu de l’animisme des
temps anciens côtoie l’Islam. Kaolack. Hébergée par une famille
sénégalaise c’est ici que je vivrai mes véritables expériences avec
l’Afrique noire, c’est ici aussi que je me questionnerai véritablement
sur les raisons qui m’ont poussées, dieu du ciel!, à vivre un tel
projet. Dieu du ciel puisque l’inconnu et la solitude nous rattrape
rapidement. Neuf jours après le départ, ma première entrée en choc
culturel. La famille. Parce que c’est exigeant, c’est exigeant dans
l’espace alloué, ils demandent une disponibilité monstre. « La blanche »
qui arrive chez-eux. L’étrangère qui a du poil sur les bras, qui a des
points de beauté, évidemment c’est tout un contraste avec la peau noire
chocolat et lisse des Sérères. On me tire les poils, me compte le nombre
de points en éclatant de rire. Il fait chaud, extrêmement chaud, les
enfants sont charmants, ils ont les mains non lavées, enduites de
sécrétions des muqueuses qui coulent du nez, mais ils ont une capacité
d’entrer avec l’Autre d’une manière si entreprenante et si simple à la
fois. Aussi apeurée que charmée je les laisse faire. De l’autre côté de
la terrasse on s’attarde à tresser. Si les hommes qui ne travaillent pas
passent leur journée à faire le thé, cette cérémonie du thé musulman,
bouilli trois fois en espaçant les services selon le temps qu’ils
disposent, les femmes s’affairent à tresser, changer de coiffure. On y
alloue beaucoup de temps, on alloue beaucoup de temps à la coquetterie,
à discuter, à seulement passer du temps ensemble. Et ils sourient. Dieu
du ciel que ce temps manque parfois en terre natale! Prendre le temps de
prendre le temps. Si simple, mais si on veut s’y attarder tellement
véritable. Ici on vit au rythme du temps, ce temps saccadé entre la
longue préparation des repas, l’obligation de la prière, le lavage à la
main et les « romans-savon » qui suggèrent qu’il ne faut surtout pas
manquer d’être rivé au téléviseur grésillant. Ces téléromans au sein
desquels les vies riches et luxueuses occidentales font rêver. Inutile
de leur expliquer que cinq à dix pourcent des occidentaux vivent dans
ces palaces et qu’ils ne sont pas représentatifs de la normalité puisque
c'est différent de ce qu'en moyenne les gens vivent, ils nous regardent
avec ce sourire, toujours aussi vrai, toujours aussi écaillé par le
Siné-Saloum. Diabou, la bonne, balaie la terrasse. La maison ouverte sur
l’extérieur est inévitablement nettoyée à chaque matin, pourtant le soir
venu, les rues sablonnées ont venté sur les corps et les toitures
absentes, la chaleur a suinté sur la peau et les murs colorés de sable
accumulent la poussière. La poussière, ça me rappelle une pensée qui
évoque notre retour à la terre. Je frémis. On a beaucoup de temps ici,
même si nous sommes toujours entourés, on a beaucoup de temps pour
penser. Ma réflexion à l’intérieur de moi-même m’entraîne.
* * *
Cravate au vent, veste détachée, Paul Bélanger sort de chez-lui avec une
hâte habituelle. Il est, encore, en retard. Ses patientes attendront un
peu. Entre son rendez-vous de ce matin chez le notaire et les nombreux
rendez-vous de ses patientes qu’il n’a pu déplacer à si brève échéance,
il a enfilé, derrière sa cravate juxtaposée sur la table, un sandwich.
Un sandwich jambon, tomates, moutarde forte. Tomate incluant l’entame,
c’est toute la différence entre son sandwich et un autre. Pas par
paresse, par goût. Pain brun, pigmenté de grains de lin, choix de
Carole. Casse-croûte vite fait qu’il se cuisine aussi souvent qu’elle
est absente de la maison. Il a grignoté à la hâte quelques raisins un
peu dégorgés flânant dans le panier d’osier. Il a remarqué les achats
non déballés, déposés dans la salle à dîner. Il a manqué Carole de peu.
Il ne les aurait pas déplacé les rendez-vous de ses patientes s’il avait
pu. Paul arrive en retard, mais il est toujours présent. Avec
acharnement même. Monique, agente de bureau, du sien, préposée aux
dossiers, assistante dans quelques secrets de son médecin et patron,
n’importe quoi, mais pas secrétaire, du moins de nom, comprend
maintenant depuis plusieurs années la personnalité de Paul. Telle une
psychologue avertie, principale tâche connexe, elle fixe les rendez-vous
en fonction de celle-ci. Elle fixe aussi son propre horaire en fonction
de celle-ci. Avec le temps, il y a un peu de sa personnalité en fonction
de celle-ci.
Au volant de sa nouvelle BMW, Paul fonce en direction de la clinique. Il
se dit que cette bagnole n’est pas qu’un bijou, c’est un puissant
bolide. Excité, il a glissé un « stop ». Il a du culot son fils, il lui
a déjà demandé « la voiture » pour samedi, comme ça nonchalamment, sans
faire de distinction entre l’ancienne et la nouvelle. « Pardieu, je l’ai
eu hier! » Autre caractéristique de Paul, il parle seul. Il sait
pertinemment que Simon joue la nonchalance pour essuyer un premier refus
qui ne viendra pourtant pas, Paul en est persuadé. Ce n’est pas lui,
c’est Carole. Elle offrira de conduire sa voiture, pourquoi pas laisser
la « BM » à Simon, ce n’est qu’une voiture après tout. « Pourquoi pas,
pourquoi pas » Paul marmonne en son for intérieur. Pardieu! 95,000,00$,
ce n’est qu’une voiture, mais c’est mon bijou, mon bébé. Coup de frein
non pressenti, le feu, aussi celui de la circulation, est rouge. Les
hypothèques accumulées, les bijoux de bolides, les bijoux tout court
pour Carole, les vêtements griffés, deux enfants élevés, le nouveau
jardin réquisitionné par Carole, pardieu cette nouvelle décoration
paysagère qui sert de décor pour déguster un « barbecue » quelques fois
par semaine n’est pas donnée, le jardin agrandi servira probablement aux
invités plus souvent qu’auparavant. Paul sait qu’il jouit d’un confort
certain, mais tel un étudiant il se retrouve budget zéro à la fin de la
semaine. Le mode de vie augmente en même temps que le salaire. Le mode
de vie s’ajuste donc avec l’âge. Ce pourquoi nous sommes déjà bien
classifiés par nos banquiers. Cinquante-cinq ans, carrière avancée,
salaire approximativement « avancé » selon le choix de carrière, Paul
est dans la catégorie des « bons partis ». Celui-là même qui est reluqué
de la même façon par le banquier d’aujourd’hui que par le père voulant
marier sa fille dans une société moins émancipée d’il y a quelques
années, on recycle le cercle économique. On déplace. Illusion du
changement. Et Paul utilise à plein escient son pouvoir monétaire, si
bien que plus souvent qu’autrement, il ne lui reste plus suffisamment de
sesterces pour acheter une quelconque friandise à la pâtisserie. Mais
Paul ne mange pas de pâtisseries. Pour faire plaisir à Carole et aux
enfants il arrête régulièrement à celle du coin, carte de crédit simili
or pour l’appuyer dans ce paiement fugace. La tête remplie d’idées,
plongée encore en partie dans les événements de ce matin et tendant à se
mélanger à ceux prévus pour l’après-midi et même ultérieurement, Paul
entre à la clinique par la porte de derrière. La salle d’attente est
déjà bondée, elle respire pourtant un silence mortuaire. Quelques
froissements de feuilles d’une revue tournées trop violemment, un
grincement d’une chaise dont le recul n’a de place, un éternuement; la
normalité, c’est ça le silence dans une salle d’attente d’une clinique
médicale. Le docteur Marceau, son associé, a déjà débuté ses
consultations. Paul s’installe à son bureau et ferme la porte. Monique
l’ouvre aussitôt et lui présente ses deux premiers rendez-vous de la
journée, le même cas, deux consultations de routine pour une grossesse,
avec échographie pour la première. Paul enfile son sourire et débute sa
journée, les mêmes cas se suivent, les mêmes grossesses dans leur
différence. Après toutes ces années, une certaine routine s’installe
dans sa vie professionnelle, malgré la différence de ses patientes. La
base fondamentale, le protocole à respecter donne une crédibilité à la
routine. Bien sûr, tel un bon spécialiste, sur sa porte est affiché «
gynécologue-obstétricien », il doit constamment lire d’actualité les
nouveautés médicales, les nouveautés technologiques ou les nouveautés «
médicamentées », mais ce n’est pas une corvée, c’est un plaisir. En
voyant sa première patiente accompagnée de son fils dans l’embrasure de
la porte, il se dit qu’il n’est pas question qu’il lègue la voiture à
Simon samedi, son fils prendra la voiture de Carole cette fois-ci.
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