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EXTRAIT
Apprentissage 1938-1970, Joseph Pestieau,
autobiographie,
Fondation littéraire Fleur de Lys
INTRODUCTION
Ce livre est né à la suite d’un autre qui décrit le village de Froidchapelle
durant la première moitié du XXe siècle et raconte l’histoire de
la maisonnée de mes grands-parents maternels au sein de ce village .
C’est dans celui-ci que j’ai grandi et commencé à découvrir le
monde. Dans les pages qui suivent, je
raconte mes trente deux premières années, celles de mes études et
apprentissages. J’insiste particulièrement sur celles que j’ai partagées
avec mes frères et sœurs. Nous n’avons pas seulement vécu ensemble, nous
avons vécu les uns pour les autres. La concorde n’était pas parfaite entre
nous, loin de là, nous avions de fortes têtes et n’étions pas accommodants
les uns avec les autres, mais nous étions liés par une espèce d’orgueil
tribal et notre insertion dans les entreprises familiales. Il y avait la
ferme que dirigeait notre père, dont nous vivions et dans laquelle ont
travaillé les garçons. Il y avait les tâches ménagères auxquelles les filles
collaboraient. Nous contribuions sans rechigner, dans la mesure de nos
forces et de nos compétences, à ce qui nous apparaissait des travaux nécessaires
à notre bien-être commun. Les aînés, et surtout la sœur aînée, ont
pris soin des cadets ; très tôt, les plus grands comprenaient qu’ils avaient
des responsabilités vis-à-vis des plus petits ; ils les chérissaient, mais
les disciplinaient sans hésitation. Nous partagions naturellement les
préoccupations et les projets de nos parents, nous collaborions volontiers
dans les tâches requises de nous, ce qui ne nous empêchait nullement de
cultiver un individualisme farouche et de soutenir des opinions
opposées. Notre père nous imposait une
discipline rigoureuse et incontournable ; elle nous pesait, mais nous
paraissait fonctionnelle et justifiée. Elle assurait l’ordre de la famille à
laquelle nous appartenions et nous nous
identifiions. Nous y trouvions amour, réconfort et des devoirs qui
allaient de soi. Nous avons accompli des tâches adaptées à nos âges, qui
semblaient découler de l’affection et de
l’esprit de corps qui unissaient la famille. Nos
vies prenaient valeur et sens dans ces tâches. Cette expérience
d’enfance semble nous avoir mené plus tard à adopter des perspectives
tiers-mondistes et de gauche, comme si la solidarité
familiale s’était élargie à l’humanité. Ces propos peuvent sembler
grandiloquents, ils expriment pourtant une évolution que nous avons suivie
tout naturellement et que favorisaient les idées politiques de l’époque.
Mes frères, mes sœurs et moi, nous avons été influencés par un idéal de
fraternité internationale, par la contestation généralisée qui culmina en
1968, par la critique de l’impérialisme ou du néocolonialisme. Nous voulions
refaire le monde et rien ne nous semblait impossible. Nous avons aussi
profité de la croissance économique qui a
suivi la Deuxième Guerre mondiale, nous avons bénéficié de l’accès
aux études qui était encore une nouveauté
à cette période. Nous avons eu de la chance d’autant plus que les
études menaient alors facilement à un emploi. Nous n’avons pas la foi
religieuse de nos parents, nous ne vivons plus comme eux dans un milieu
rural, mais nous partageons leurs exigences morales et leur volonté de mener
une vie à la fois sensée et cohérente. Nous sommes bien leurs héritiers à
cet égard et notre mère a vécu assez longtemps pour le comprendre et s’en
réjouir.
En écrivant ces mémoires, je me méfie
évidemment des transformations que le souvenir fait subir au passé,
des enjolivements, justifications et rationalisations qu’il
lui ajoute subrepticement. Nous
reconstruisons sans cesse notre histoire en fonction de nos valeurs
ou de nos intérêts actuels, en fonction de ce que nous devenons ou voulons
devenir. C’est inévitable, il faut le reconnaître et en tenir compte autant
que possible. Il faut aussi accepter que chacun au sein d’une même famille
cultive ses propres souvenirs et qu’ils ne concordent pas nécessairement
avec ceux des autres. La reconstruction de notre histoire n’est cependant
pas que déformation et falsification, elle est aussi découverte, mise en
perspective nouvelle parce que nous mûrissons, parce que nous pouvons voir
les choses autrement ou avec les yeux des
autres. Parlant du récit que fait et refait sa mère du déménagement
de ses parents dans l’Ouest canadien, Gabrielle Roy écrit ce qui
suit.
Ce vieux thème de l’arrivée des
grands-parents dans l’Ouest, ç’avait donc été pour ma mère une sorte de
canevas où elle avait travaillé toute sa vie comme on travaille à une
tapisserie (…). En sorte que l’histoire varia, grandit et se compliqua à
mesure que la conteuse prenait de l’âge et du recul. Maintenant, quand ma
mère la racontait encore, je
reconnaissais à peine la belle histoire de jadis qui avait enchanté
mon enfance ; les personnages étaient les mêmes, la route était
la même, et cependant plus rien n’était comme autrefois.
Quelquefois, nous l’interrompions :
– Mais ce détail ne figurait pas dans tes
premières versions. Ce détail est nouveau, disions-nous avec une pointe de
dépit, peut-être, tant nous aurions tenu, j’imagine, à ce que le passé du
moins demeurât immuable. Car si lui aussi
se mettait à changer !...
– Mais justement il change à mesure que
nous-mêmes changeons, disait maman.
Le temps crée une distance qui nous permet de
mieux comprendre le passé. Enfant,
j’avais parfois l’impression d’appartenir à un clan élu par Dieu pour donner
au monde un exemple de rectitude morale. Cette impression
se confondait avec un sens prononcé du devoir, mais entraînait aussi
une irrépressible envie de ruer dans les brancards. Je me devais d’être à la
hauteur d’une destinée manifeste, celle de ma famille, mais aussi d’être un
diable pour secouer un tel fardeau. Si je devais m’en charger, ce ne serait
qu’à mes propres conditions. Je faisais donc l’ange et la bête, des tours
pendables et de beaux gestes, ce qui provoquait la perplexité des adultes.
J’étais à la fois fier et embarrassé de l’ambition morale de mes parents, de
celle qu’ils avaient pour moi comme pour eux. Ils me paraissaient détonner
au sein du village et cela me pesait parfois parce que je voulais être
accepté par mes compagnons d’école comme un des leurs. Il me fallut beaucoup
de temps pour prendre la mesure du rigorisme familial, m’apercevoir qu’il
n’était pas extraordinaire, gagner une certaine liberté à son endroit et en
reprendre une partie à mon compte. Le recul des années entraîne
l’oubli ou la transformation de ce que nous nous rappelons, mais
il favorise aussi la sagesse, la pondération et une
certaine objectivité. Cependant, dans les pages qui suivent, je ne
veux pas seulement tracer un tableau du passé qui soit objectif et
impersonnel, je veux aussi retrouver le garçon que je fus, ni sage ni
pondéré, à la fois honoré de faire partie des justes et à l’étroit dans leur
compagnie. Découvrir le passé,
c’est aussi découvrir comment il fut vécu subjectivement.
Si la mémoire est habitée par l’oubli et les modifications, ne risque-t-on
pas de faire une trop grande place à l’imagination alors qu’on prétend se
souvenir ? Toute tentative de raconter son passé ne tourne-t-elle pas à
l’affabulation ?
(…) Celui qui se
souvient, qui se souvient de soi, en est réduit à reconstituer un roman, son
propre roman, à partir des débris dépareillés du passé, acceptant
l’invérifiable hypothèse qu’une intrigue doit pourtant exister qui unit tous
ces moments et les intègre à la cohérence d’un récit à peu près suivi et
sensé, prêtant sa psychologie présente, pour autant qu’il est capable d’en
savoir quoi que ce soit, au personnage qu’il a été autrefois et dont il ne
connaît plus rien. Et dès lors, le roman se lit fatalement à l’envers
puisque ce sont les dernières pages à l’aide desquelles on invente les
premières, donnant un tour mélancolique à l’histoire car, ainsi qu’on s’en
avise alors, c’est toujours par la fin qu’en fait elle commence.
Ce texte suggère à tout le moins qu’il faut se méfier des reconstructions de
la mémoire. Il faut les vérifier et les comparer aux reconstructions de la
mémoire des autres si possible. La divergence entre les souvenirs de
différentes personnes et la confrontation entre ces souvenirs peuvent
raviver une mémoire défaillante ou l’inciter à la prudence. Ce texte soulève
aussi une question plus large. Ce n’est pas seulement le passé qui est
menacé de s’émietter. Toute existence peut n’être qu’un amas de moments
épars ou de débris dépareillés si elle ne se définit pas et ne se rassemble
pas dans des projets, si elle ne se tient pas responsable de son avenir en
poursuivant jour après jour des fins cohérentes. Notre passé lui-même nous
apparaît uni et sensé dans la mesure où
il est traversé par des desseins que nous avons voulu mener à bien.
Ce n’est pas seulement un fait que nos existences sont plus ou moins
unifiées et sensées du fait de nos
projets, poursuivre ces projets est aussi un devoir. La façon dont on
s’en acquitte définit l’existence, mais il s’ensuit que la tâche de la
mémoire est plus délicate encore qu’il ne paraît. Ce que nous retenons de
notre histoire est inévitablement dominé et faussé par ce que
nous avons voulu hier ou par ce que nous
voulons aujourd’hui. Nous oublions ou voulons oublier ce que nous
avons fait effectivement pour ne retenir que ce qui se conforme à nos
desseins passés ou présents. Nous sommes ici ramenés à la difficulté que je
notais plus haut : nous reconstruisons sans cesse notre histoire en fonction
de nos valeurs, de ce que nous visons ou de l’idée que nous nous faisons de
nous-mêmes. D’une part, les projets que nous poursuivons donnent unité et
sens à nos vies ou du moins à des tranches de vie, et cela facilite le récit
qu’on peut en faire après coup .
D’autre part, ils influencent fatalement
ce qu’on retient et raconte de son passé. On parle davantage de ce
qu’on veut ou de ce qu’on a voulu, que de ses échecs. Il vaut mieux en être
averti avant d’écrire ou de lire une autobiographie.
Aujourd’hui, je suis grand-père et même arrière-grand-père. Je ne puis
imaginer que je suis encore un gamin parce que je ne peux plus gambader ou
grimper dans les arbres, mais je me souviens de mes jeunes années alors que
je suis le témoin des jeux de mes petits-enfants et de mon
arrière-petite-fille. C’est pour eux, pour mes enfants, mes neveux et
nièces, mes petits-neveux et mes
petites-nièces que j’écris ces pages.
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