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Chapitre I
UNE
LUEUR FURTIVE alluma le regard émeraude de Margot Léveillée, qui referma
vivement la porte sur son mari. « J'espère ne rien avoir oublié pour la
préparation du dîner... Je n'ai plus de mémoire, c'est affreux, vraiment
plus », avait-elle soupiré avec un rictus convulsé. Elle, plus de
mémoire? Qui essayait-elle d'abuser...? Une vigie impitoyable, tapie
dans un recoin de son esprit, s'agitait au moindre signe d'oubli. Selon
une exécrable habitude, Victor Légaré avait plusieurs fois répété qu'il
serait vite de retour. Margot s'appuya contre le dormant de la fenêtre à
carreaux plombés, les dents serrées.
L'ampleur de sa propre lâcheté la consternait.
Où
puiser le courage d'avouer à cet homme qu'elle ne l'aimait plus? Et ne
lui arrivait-il pas de se demander si elle avait jamais éprouvé un
sentiment tendre pour lui.
« Pars,
vas où tu voudras, retourne dans la forêt; s'il te reste un peu
d'affection pour moi, de grâce ne reviens pas ! Ta présence me tue. » Ce
qu'elle rêvait de dire... Les mots ne franchissaient jamais ses lèvres,
ils tombaient au fond d'elle où ils croupissaient.
Seul le
bruit feutré de la claudication de Victor lui rappelait que c'était cet
homme-là, avec qui elle avait correspondu durant plusieurs mois, qu’elle
avait suivi au Canada. Celui qui connaissait le nom, l'âge de chaque
roche; chacune d'elle, pour lui, détenait un mystère à dévoiler,
renfermait une histoire fascinante à raconter. Elle avait épousé un
chercheur d'or - un marchand de rêves - en croyant que le seul fait de
changer de continent, ferait d'elle une femme libre. Après son
«accident» que personne n'avait heureusement mis en doute, l'arrivée de
Victor un soir d'hiver avait apporté un espoir teinté de déception: il
ne s'était pas annoncé.
Il
attendait sur le palier avec des pantalons trop larges, une chemise
blanche à la propreté douteuse, des gestes gauches, un sourire gêné,
visiblement ébloui par la jolie blonde qui venait de lui ouvrir la
porte. Abasourdie par ce que la soudaine apparition laissait entrevoir,
Margot n'avait pu prononcer un mot et s'était réfugiée dans la salle de
bain. Les récriminations de sa mère pour l'en faire sortir avaient été
inutiles. Pour affronter Victor, la jeune femme éprouvait le besoin de
remettre de l'ordre dans le chaos de ses pensées, et de se faire à
l'idée: cette visite inopinée était un présage, restait à savoir s'il
était heureux. Victor s'était attendu à un accueil enthousiaste, la
réaction de Margot le déconcerta.
Assise
au bord de la baignoire, Margot entendait sa mère inviter Victor à
entrer, tout en le priant d'excuser l'impolitesse de sa fille.
Maintenant, les voix lui parvenaient de loin. Amicales et étrangères
confondues. Sa mère aidait le voyageur à s'installer dans la chambre du
fond. Ils discutaient comme des amis intimes, pouffaient, Margot
percevait les exclamations, les « Oh! il ne fallait pas, c'est beaucoup
trop. Merci, Victor, vous êtes adorable », suivies de baisers sonores.
Exaspérée par les débordements maternels, Margot se leva, alla à la
porte, se rendit compte qu'elle n'était pas disposée à leur faire face.
Après avoir ajouté une touche de fard sur pâles, interrogé longuement
les yeux pleins de reproche de la fille du miroir, elle traça avec
application le contour frémissant de ses lèvres, brossa énergiquement sa
chevelure. Peu à peu une paix relative se fit en elle. Un soupir souleva
sa poitrine menue. Sa bouche s'arma d'un sourire. Elle était prête.
L'Amérique dessinait ses promesses d'avenir à l’horizon. L'homme assis
en face d'elle ne ressemblait en rien à celui de la photo - elle ne
reconnaissait ni l'intelligence de ses yeux noirs dans les blagues à
l'humour discutable qu'il racontait à table ni la désinvolture qu'il
affichait aux commandes du Cessna 180 sur la photo prise le jour de son
examen de pilotage, mais cela avait-il de l’importance ? Margot se
jurait en l'écoutant qu'il ne repartirait pas sans l'emmener avec lui.
Victor ne cessait de la contempler, de la suivre du regard dès qu'elle
se levait pour servir, d'approuver ce qu'elle disait. Autant qu’elle, il
ne souhaitait pas reprendre l'avion seul.
Les
cloches de la cathédrale de Grenoble avaient longtemps carillonné, le 18
août 1955, l'union providentielle. Dix ans de cela, déjà. À vingt-deux
ans Margot était partie, avait laissé sa famille, ses chères montagnes,
traversé l’Atlantique comme on bondit au-dessus d’une tranchée. Quitté
son pays qu'elle aimait, qu'elle aimerait toujours. Désespérément. De
l'autre côté, alors qu’elle s'était attendue à être délivrée de son
passé, elle avait atterri sur un terrain miné, et sa vie avait éclaté.
La terre entière est un champ criblé d'explosifs, truffé de pièges; où
que l'on s'aventure, quelque chose vous saute en pleine figure ou vous
entrave, comment Margot pouvait-elle l'ignorer ? Elle se disait: «Tout
est encore possible.» Ou voulait s'en convaincre. Elle était loin à
présent, loin... L'élégante et vaste maison de ses beaux-parents, le
verger, les jardins pentus s'étendant jusqu'au lac, elle s'y était tout
de suite sentie chez elle, y avait évolué avec une aisance mêlée de
fierté, grisée par la beauté des lieux, le luxe et la richesse qui s'en
dégageaient. La plaque de cuivre « Jacques Légaré, médecin » que jeune
mariée Margot s'obstinait à astiquer, avait indiqué mieux et avec plus
d'éclat sa nouvelle condition. Elle, la fille d'un père désagréable au
point d'être craint de tous, était devenue la belle-fille d'un médecin
aimé et respecté.
Après
la mort de ses parents, à six mois d'intervalle, des échecs répétés dans
son travail, des tentatives acharnées pour faire la découverte d'or du
siècle - celle qui lui aurait donné du prestige aux yeux de Margot-,
Victor abandonna la prospection minière à regret, chercha un emploi
digne de lui qu'il ne trouva pas. Il erra longtemps sans but, amer, déçu
par la stérilité de cette femme venue du bout du monde. Son rêve de
communiquer sa fièvre de la quête de l'or à ses descendants, et
d’entreprendre avec eux d'innombrables expéditions, s'était transformé
en cauchemar. Avec des fils, Victor aurait pu recommencer à espérer,
transmettre son amour de la recherche, se perpétuer. Des années plus
tard, son héritage dissipé, il se résolut à accepter un poste de
surveillant dans une aciérie. Il ne pouvait tomber plus bas. Dès lors,
il se laissa porter par la fadeur du quotidien sans réagir ni faire
d'effort, sans prendre de décisions; les choses arrivaient ainsi, il
n'était responsable de rien. Les gens de son entourage, sa femme,
évoluaient dans un univers parallèle, sans intérêt parce que trop banal,
dans lequel, désormais, il refusait de pénétrer. Seule la passion perdue
hantait son esprit. Personne ne sut ce qui lui était arrivé: un matin,
en revenant de faire ses courses, Victor se mit à boiter, et ce chaque
jour davantage. Lorsque Margot lui en fit la remarque, il rétorqua avec
une brutalité qu'elle ne lui connaissait pas: « Je boite, moi, hein, je
boite ? » Et elle avait craint pour la première fois qu'il la frappe,
tant il y avait de haine dans ses yeux.
Une
troupe de pigeons biset crépita dans le ciel. Margot fut étonnée de ne
pas voir Françoise s'élancer joyeusement, tirer les rideaux, tomber en
extase. C'était immanquable, chaque passage ailé appelait la voisine à
sa fenêtre, ses yeux noisette suivaient le voilier de moineaux ou
d'outardes, le plaisir éclairait son visage. De vagues échos étaient
parvenus à Margot au sujet de cette femme toujours distinguée et
apparemment impassible. Des ragots. Presque rien. Assez cependant pour
que Margot soit intriguée et s'y intéresse.
Quelque
quarante ans plus tôt, Françoise avait dû renoncer à son métier
d'oiselière pour se marier. Onze mois après, elle perdait un premier
enfant, puis un second avant de donner naissance, un an plus tard, à un
bébé chétif d'à peine cinq livres dont elle s'occupait peu, secondée par
une nurse possessive qui considérait le petit comme le sien. Françoise
prenait son fils dans ses bras, le couvrait de baisers passionnés, le
serrait trop fort aux dires de la gouvernante qui s'empressait de lui
enlever l'enfant. Julien hurlait. C'est Lisa, la patiente nourrice qu'il
appelle maman! Son mari, Frédéric, acquiesçait. Françoise haussait les
épaules et affirmait: « À cet âge-là, cela ne signifie rien! » Quand
Julien pleurait, elle ne savait comment le consoler. Les crises de
larmes, le visage révulsé par une rage inexplicable, les jointures
blanchies des deux petits poings fermés, les jambes rondelettes et
nerveuses qui s’agitaient frénétiquement la terrifiaient. L’intervention
de Lisa, nounou-mère irréprochable, arrachait à Françoise des soupirs de
soulagement. Une fois de plus, elle échappait à une menace
indéfinissable. Il y a des enfants que l’on aime avant même qu’ils
soient nés, Françoise s’était-elle un jour demandé si elle avait jamais
aimé le sien. Ce fils, le seul enfant qui lui restait, elle l’avait
injurié, renié en apprenant qu’il aimait une femme plus âgée que lui.
Sans un mot, sans un affrontement, Julien avait quitté la maison
familiale. Françoise ne recevait pas de nouvelles, ignorait où il
habitait, ce qu’il était devenu depuis plus d’un an. Cherchait-elle
d’ailleurs à le savoir ? Rien dans son attitude ne laissait paraître
qu’elle souffrît de son départ. Françoise s’habillait avec son élégance
coutumière, allait à la messe le matin, recevait parents et amis avec le
faste et la bonne humeur que tout un chacun lui enviait; elle s’occupait
d’œuvres de bienfaisance en contribuant financièrement mais refusait
catégoriquement d’organiser des tombolas ou de « s’atteler à une machine
à coudre » comme s’y astreignaient beaucoup de femmes de professionnels.
Une voisine parmi les autres. Pour tous, sauf pour Margot qui, de la
fenêtre à jalousies de sa chambre située au deuxième étage de la maison,
jouissait de l’observatoire idéal pour l’épier. Et ne s’en privait pas.
Margot
aimait se retrouver seule à la maison, flâner sans but, ouvrir des
tiroirs d’où s’échappaient les effluves érotiques de son parfum au
jasmin; admirer ses sous-vêtements qui conservaient, malgré les lavages,
les reliefs des odeurs dont elle aimait s’entourer; changer dix fois de
robe, ressortir celles qu’elle n’avait plus portées depuis sa jeunesse
mais qu’elle gardait, reliques jaunies d’un passé à la fois récent et
éloigné. Elle se livrait à ce rituel dès que Victor sortait de la
maison. Ainsi assouvissait-elle son chagrin de ne pas avoir d'enfant. Ce
jour-là, elle opta pour la robe bleu pastel de ses seize ans, fit une
moue en l’enfilant. « Il te faudra te mettre au régime, ma fille ! »
lança-t-elle. Margot avait toujours tant à faire, il lui importait que
Victor s'absente souvent, et le plus longtemps possible. Elle ne
comprenait pas la dépendance de cet homme; le besoin de solitude,
impérieux et nécessaire pour elle, semblait inexistant pour lui. Prise
dans un étau se resserrant chaque jour davantage, Margot pensa qu'il
faudrait agir pour s'en libérer, elle pouvait mettre fin à cet
esclavage, à ce semblant de vie. Le balai Cedar à la main, elle alla
allumer la radio pour essayer de calmer son agitation. Sa révolte
faisait monter dans ses yeux une clarté dérangeante. À grands coups de
marteau hargneux, elle se voyait barricader, clouer la porte derrière le
boiteux. Le téléphone sonna. Irritée, elle décrocha.
Léa
annonçait sa visite pour le lendemain. Margot se sentit tout à coup
incroyablement joyeuse. Depuis neuf ans l’amitié qui la liait à cette
fille de cinq ans sa cadette, n'avait cessé de grandir, elle était sa
soupape de sûreté au vertige de la folie toujours présent en elle. Elle
n’avait qu'une amie, mais qu’elle amie ! Elles partageaient les mêmes
idées sur ce qui compte dans la vie, ne se cachaient rien, enfin presque
rien...
La
réputation de Frédéric Duval n’est plus à faire ni à contester : c’est
un avocat intègre, dévoué jusqu’à l’obsession. Le beau-père de Margot
alléguait que l'avocat faisait partie d'une « race d'hommes à part». «
Lorsqu'il disparaîtra, avait-il avancé, la région ne sera plus la même.
» Né à Holyoke, États-Unis, de parents canadiens-français exilés,
Frédéric Duval était revenu au Canada pour y entreprendre ses études, et
s'établir définitivement à Ville-Marie où il avait passé toutes ses
vacances, celles d'été, celles d'hiver, depuis qu'il avait dix-huit ans.
Il connaissait tout le monde dans ce joli village au bord du lac, aimait
les gens simples, qui le lui rendaient. Depuis près de quarante ans,
sans tenir compte des médisances, des crocs- en -jambe de certains de
ses confrères, il se consacre à son « métier ». C'est ainsi qu'il
appelle sa profession.
Depuis
que le vieil érable a été abattu entre les deux maisons, Margot observe
Frédéric avec encore plus d'attention. Mais déjà à travers le remuement
des branches, les mouillures de l'automne, les fleurs qui poussent à
profusion dans le jardin négligé par Françoise, Margot Léveillée est la
spectatrice vibrante d'habitudes secrètes. Vers onze heures ce matin-là,
16 septembre 1965, alors que la journée lui infligeait un soleil
éblouissant, Margot a vu un télégraphiste se présenter à l'étude de
l'avocat. Frédéric Duval n'a pas quitté son bureau ni traversé au pas de
course le long corridor pour lire la dépêche à Françoise, comme il le
fait de coutume. Que contient le télégramme ? Le pli entre les mains,
l'avocat semble se saouler d'une vision hallucinante, il ne bouge plus.
Le désert envahit brusquement son bureau. Devient un lieu sans âme, un
ciel noir. Ou trop resplendissant. Le carillon de la porte d'entrée, la
sonnerie du téléphone, le bavardage des clients dans la salle d'attente
s'égarent dans une impasse lugubre. Une lame insidieuse troue sa
poitrine. Sa tête est lourde, douloureuse. Il dérive. Chute du monde.
Sang. Sable. Néant.
On
tambourine à la porte du bureau avec insistance. Une voix autre que
celle de Frédéric Duval répond d'entrer. Une des secrétaires s'efface
devant une silhouette affolée, qui se précipite vers l'avocat en
sanglotant. Frédéric émerge, sa souffrance se retire dans un coin. Les
paroles appropriées reviennent. Il est là pour sa cliente, avec elle. Il
l'écoute. Les craintes de cette femme peuvent s'apaiser, rien ne peut
plus lui arriver de mal. L'avocat va trouver la solution, mettre tout en
œuvre pour l'aider, l'héberger dans sa maison comme il le fait souvent
dans les cas de violence. Il va la protéger. Lui, son chagrin peut
attendre. Margot Léveillée en est le témoin unique.
Au pied
de l'autel le jour de son mariage, Margot Léveillée avait fait le survol
de sa vie. Il n'était pas là lorsqu'elle est née, ni le jour où est
sortie sa première dent, ni lorsqu'elle a ébauché ses premiers pas, dit
son premier «maman ». Longtemps elle avait cru que le travail retenait
son père dans une autre ville. Sa mère parlait peu. Les réponses aux
questions de l'enfant qu'elle était alors lui parvenaient plus souvent
sous la forme glaciale d'un silence que de mots. Plus tard, vers l'âge
de six - sept ans, elle lui en fut reconnaissante, cela lui permit de
créer, d'écrire dans sa tête un monde fait sur mesure. Sur cette planète
imaginaire, les possibles se multiplient, mille vies s'inventent;
l'abandon, les secrets et les cris n'existent pas. La beauté tragique de
sa mère lui a, du plus loin qu'elle se souvienne, inspiré une terreur
obscure; d'un instant à l'autre, elle peut s'altérer, disparaître. Un
rien peut la balafrer. La joie fugace au fond des yeux noirs,
l'accablement dans les gestes les plus tendres, l'hésitation entre la
gaieté et la tristesse en préfigurent déjà l'anéantissement
irrémédiable.
Vive
sensation d'insécurité pour la jeune Margot. Sous-jacent la plupart du
temps, le danger n'en est pas moins réel, son étendue est telle que l'on
ne peut s'y tromper: toutes les négations et les simulacres n'y
changeront rien. Les plaintes étouffées, les larmes sur les joues de sa
mère, ses fous rires dans la chambre lorsqu'il revient. Nuits d'enfer.
Abolition du doute. Même quand il repart. Les absences prolongées de son
père, ses retours inattendus et brefs, la fillette les vit presque sans
heurts. Lorsqu'il reparaît ce n'est pas pour longtemps, quand il s'en va
cela dure des mois et des mois, voire des années. C'est un étranger qui
s'appelle papa. Il a des cheveux blonds, des yeux gris bleu, un sourire
irrésistible. S'il soutient trop longtemps le regard d'une autre femme,
ou lui fait du pied sous la table, sa mère pleure. L'homme-papa porte la
petite Margot sur ses épaules, galope sur le gravier blanc de l'allée du
parc, la chatouille, l'embrasse, la gifle sans raison. Puis il repart.
Il ne lui manque pas à cet âge. Un fugitif fait souffrir sa mère,
l'appelle « chérie » devant les gens. Margot ne le déteste pas. Pas
encore.
Les
Alpes. La tentation d'en finir lui venait-elle de ces lieux... ? Les
montagnes encerclaient sa vie. Devant elle se dressait toujours le
spectre d'un pic insurmontable, incisif.
L'envie
folle d'écouter de la musique classique, s'empara de Margot. Elle s'en
privait pour ne pas entendre les railleries de Victor. Dès les premières
notes, grincheux, il accuse cette musique qu'elle aime de lui fendre la
tête ou d'être trop compliquée. « Pour les intellectuels de haut vol
tout ça ! Pour les snobs ! » Il ronchonne, condamne; impuissant à
changer le cours de sa propre vie, il prend plaisir à critiquer les
artistes, les écrivains engagés qu'il traite d'hypocrites, d'agitateurs,
de débauchés. Dans une forêt du Nord pourtant prometteuse, Victor a
perdu sa combativité, son idéal, ses dernières illusions. Les études,
les démarches, les équipes qu'il avait formées au cours des ans pour
trouver de l'or, tout s'était soldé par des échecs. Sans la fièvre de la
prospection, sans la perspective de pouvoir transcender un jour son
aliénante condition « de fils de... » en découvrant « le sang des dieux
», Victor n'est qu'un sous-homme, un raté.
La
musique égrène ses notes sur Margot comme un baume sur ses douleurs, un
voile sur son secret, une fenêtre pour l'évasion. Depuis l'enfance.
Depuis toujours. À jamais. La journée à peine nimbée de nuages
déchiquetés se reflète dans son regard fuyant. Une fois de plus il ne
peut supporter le flot lumineux, alors il se dérobe, traverse l'océan,
insaisissable.
Margot
est à Paris. Une escale qu'elle ne manquerait pour aucune richesse.
Forte de ses deux mille ans, la capitale française pavane, exhibe,
exhale. L'odeur de Paris, sa grisaille, ses monuments, ses bistros, ses
musées, ses ponts, ses statues, ses putains. Une ville qui lui broie les
tripes comme un amant trop aimé qui nous quitte. Cette ville devrait la
prendre sur son cœur, la consoler; au lieu de cela, Paris se détourne.
Ou est-ce Margot qui refuse de se laisser séduire ? Elle est fascinée.
Elle a peur. Une peur qu'elle ne peut définir. Les myriades de lumières
que Paris lui jette à la figure, lui arrachent ses masques, la dénudent;
la jeune femme ne peut le lui pardonner. Demain, à la gare de Lyon, elle
achètera un billet pour son Dauphiné natal. Au milieu de la rue, deux
chats, un blanc un noir, le poil hérissé, les yeux crachant le feu, les
oreilles plaquées, face à face. Duel à l'aube.
Arrivée
Aux Deux Magots, elle commande un expresso. C'est ici que Simone de
Beauvoir vient elle aussi s'asseoir, prendre un café, discuter avec des
amis, écrire. C'est ici que son roman, Les Mandarins, a vu le jour. Son
essai, Le Deuxième Sexe, aussi, peut-être. Sartre vient la rejoindre. Ou
c'est elle qui le rejoint. Une adolescente rieuse glisse de table en
table, propose des bouquets de mimosa aux clients qui la chahutent
gentiment. Margot lui fait signe, enfouit le nez dans le parfum presque
oublié des petites boules jaunes duveteuses, ferme les yeux de
contentement. C'est le premier mai, il fait un temps superbe et elle est
à Paris. Le spectacle des rues de la ville lumière, Margot ne s'en lasse
jamais. Tout à coup, un bouillonnement la fait sursauter, la tasse de
café se renverse, les chats hurlent; des relents d'égout lui parviennent
en rafales, le soleil l'éblouit, la jeune fille aux fleurs sourit avant
de se dissoudre, évanescente. Margot frémit, prise d'une frayeur subite.
Le décor chavire, un arôme de torréfaction l'arrache de nouveau à sa
patrie, la ramène au pays de Victor.
La
cafetière valse sur la cuisinière en crachant des giclées noires. Le
vent traîne jusqu'à Margot l'odeur des moyettes d'herbes et de feuilles
brûlées dans les champs par les agriculteurs. Par-delà les arbres
dépouillés, les nuages galopent dans le ciel, poussent au loin l'orage
menaçant. Les couleurs trop vives de l'automne se sont doucement
éteintes. Le ressac continu des vagues étire les limites de ses rêves,
se confond avec sa vie. Il ne reste que de légers traits gris dans le
ciel. Des traces emportées par le vent. Margot se dit qu'elle ira au
marché acheter des légumes frais, des noix pour préparer un de ces
feuilletés végétariens dont raffole celle qu'elle appelle
affectueusement « ma sœur cosmique ». Elle n'aura pas à insister pour
inviter Léa à dîner. Au contact de son amie, l'existence paraît simple
et facile. De son allure féline, elle fera le tour de la maison,
reniflera les plantes, enlèvera une fleur fanée ou une brindille séchée.
Le nez un peu relevé, elle scrutera les toiles et fera une remarque
pertinente; caressera la chatte endormie qui roucoulera sous ses
baisers, s'étirera, entrouvrira ses yeux ambre en bâillant de toute sa
gueule. Ce sera une longue, une profonde étreinte, un plaisir charnel
que la femme et la petite tigresse feront durer. En les contemplant,
Margot pensera: « Personne d'autre que Léa ne sait dorloter un animal...
tant d'amour, d'intensité dans un seul enlacement. » L’œil allumé de
bleu, avec un mouvement gracieux de la tête, Léa proposera: « Si nous
enfilions un gros chandail et dînions sous les érables, il fait encore
beau. Allez Margot, accepte, pour l'amour de ta vieille et éternelle
amie ! »
Sous
les arbres presque nus, les deux jeunes femmes dégusteront leur repas en
grelottant. La nappe, les serviettes délicatement brodées, les feuilles
de salade s'envoleront; dans un grand éclat de rire, Margot et Léa
feront un signe de la main à Victor, médusé derrière la baie vitrée de
la salle à manger. « Elles se sont bien trouvées, pensera-t-il en
répondant mollement à leur salut, deux folles ! » La pénombre tombera
sur leurs silhouettes joyeuses.
Pendant que le Boléro de Ravel scandait ses ta, ta ta ta ta, ta ta ta
ta, Margot anticipait les instants heureux qu'elle vivrait avec Léa,
savourait un café au rythme saccadé de la musique, subjuguée. Elle
remarqua les stores baissés dans le bureau de Frédéric Duval, s'en
étonna sans s'y arrêter: rien ne devait la détourner de cette
inestimable heure de liberté. D'un instant à l'autre, Victor allait
buter du pied sur la première marche, se plaindre du coût exorbitant de
la viande; annoncer les mauvaises nouvelles du jour en colportant les
pires ragots, la talonner pour qu'elle l'écoute ou lui donne raison. Une
teigne ! Un poison ! Pourquoi se préoccuper de lui, de ce qu'il
raconterait ou ferait en rentrant ? Aux premières notes de musique, le
balancement de son corps, à peine perceptible au début, augmentait
lorsqu'un va-et-vient inhabituel dans la maison d'à-côté attira
l'attention de Margot, mettant abruptement fin à sa danse. Que faisait
donc Françoise ? |