EXTRAIT DE PREMIÈRE NOUVELLE
L’éternel éphémère
La vérité est rarement pure et jamais simple.
Oscar Wilde
Elle n’a plus
personne à qui se fier; tout se dérobe, se modifie, finit. Elle avait eu
un pays. Elle s’en était éloignée. Il n’existait plus. David, l’ami
fidèle, le grand frère, retiré dans un coin de sa mémoire. Un jour, sa
mère, qu’elle ne voyait plus depuis des années, était venue la chercher.
À seize ans, Diane Greensteen quittait son village pour la première
fois. L’ami, le pays, les Alpes qu’elle adorait, abandonnés pour
toujours!
À peine
arrivée à Montréal, sa mère était repartie la laissant seule à nouveau.
Et voilà que
David revenait.
Transféré à
Montréal par « hasard », il demandait à Diane de venir le chercher à
l’aéroport. Elle ne le reconnaît pas tout de suite. Ce corps démesuré et
ces cheveux coupés si court et devenus bruns. Cet homme qui roule des
épaules, reluque les filles ne peut être celui qu’elle appelait avec
tendresse « mon grand frère ». Est-ce l’armée qui l’a changé à ce
point ? Les années ? Une déception amoureuse ? Puis en l’apercevant, il
sourit. Ah! le sourire unique, Diane le reconnaîtrait entre tous.
Il avance,
dépasse les autres voyageurs, et le cœur de la jeune femme bat plus
vite. L’individu bâti en force qui vient vers elle n’est pas David.
L’étranger crie son nom. Diane s’affole, elle a peur de ce visage tout à
coup proche du sien, de la douceur de ces lèvres sur sa joue, de la
puissance de ces bras qui la soulèvent de terre juste au moment où ses
genoux flanchent. Elle se ressaisit à temps, lance un « Salut, toi ! »
qui la surprend elle-même.
Diane est
seule, aucun homme ne l’accompagne. « C’est fini avec l’autre, pense
David. Elle est comme moi, elle se lasse vite. » Elle a toujours ses
longs cheveux blonds lissés, semblables aux siens autrefois. Vêtue de
jeans délavés, d’une blouse de soie verte qui va à ravir avec la couleur
de ses yeux, il ne voit plus qu’elle. De nouveau, dans son sillage, elle
l’entraîne.
La première
fois qu’il l’avait vue, c’était il y a longtemps, le jour de ses neuf
ans. Il passait dans une rue étroite et tortueuse où il n’allait jamais.
La tête blonde de Diane illuminait le coin sombre d’une fenêtre. Elle
habitait chez ses grands-parents, ne parlait à personne, David était
souvent revenu dans la ruelle. Elle, derrière ses barreaux, lui, les
mains dans les poches, ils ne se quittaient pas des yeux. La vie de
Diane Greensteen était un mystère. Un jour, on prétendait qu’elle était
orpheline, le lendemain, que ses parents l’avaient abandonnée bébé.
Un dimanche
après-midi, sur la place du Marché où David flânait, elle était arrivée.
Elle portait une sorte de tablier fermé dans le dos, avec des volants à
la place des manches. Elle avait des sandales blanches aux pieds, un
ruban dans les cheveux. Ses jambes et ses bras nus allaient librement
dans le vent. Elle était si jolie, si légère quand elle n’était plus
prisonnière de ces affreux barreaux! En passant à côté de lui, sans le
regarder, elle avait murmuré: « Viens. » Il l’avait suivie. C’est ainsi
qu’ils étaient devenus inséparables.
Le départ
soudain de Diane, David aurait pu l’empêcher, deviner les intentions
perfides de sa mère, l’enlever avant elle ! Cette femme aux prises avec
ses propres fantômes…
Mais il
n’avait rien pressenti.
Aspirée par le
pays étranger, Diane ne donnait pas de nouvelles. Elle, disparue, David
délaissait ses études, s’abrutissait de travail, allait de beuverie en
beuverie. L’absence le ravageait. Avec les copains du service militaire,
il se jetait à corps perdu dans la passion des femmes. Une tentative
pour oublier l’adolescente mystérieuse.
Diane
protégeait ses convictions d’Amour Absolu de la réalité adulte qu’elle
accusait d’être une meurtrière de la beauté de la Création. Elle voyait
en David, avec une frénésie effrayante parfois, le frère qu’elle n’avait
pas et qui lui manquait tant. Elle l’étreignait à l’étouffer, le
suppliait de jurer qu’il lui porterait secours, toujours. Brutale
soudain, éperdue, elle le clouait au sol, et David promettait.
Ils ne riaient
plus. Souverains d’un royaume exemplaire. Au jardin de rêves
et d’éternité où nul autre n’existe, ils étaient à l’abri des
adultes. Rien ne pouvait les abîmer. Les ombres silencieuses de la nuit
ne s’abattaient plus sur elle quand David était là. De la fenêtre
grillagée, Diane contemplait les cimes blanches des Alpes pendant des
heures, psalmodiait: « Un jour j’irai vers elles. Un jour j’irai vers
elles. » L’affirmation en était d’autant plus troublante que
l’adolescente y allait aussi souvent qu’elle le souhaitait. Diane
pleurait parfois sans raison. Son chagrin paraissait venir de très loin.
Puis, sa peine cessait d’un coup. Sa joie revenait. Viens ! criait-elle.
David la suivait.
Assis l’un en
face de l’autre dans un bistro du centre-ville de Montréal, ils se
regardent. David boit de la bière allemande, grille cigarette sur
cigarette. « Tiens, il fume maintenant !), de penser Diane. Il s’exprime
d’une façon différente avec elle et ne fait aucune allusion aux années
qui les ont séparés. Il parle des montagnes sans les nommer. Il n’ose
avouer qu’il ne peut lever les yeux vers la cime des Alpes sans évoquer
leurs escapades d’autrefois. Ce qui les avait unis un jour n’avait plus
de nom. Si au moins il la tenait entre ses bras pour murmurer à son
oreille quelque confidence… Au lieu de cela, ils restaient là au milieu
d’inconnus.
Diane parle
peu, observe David à la dérobée. Quand enfin, il se tait, qu’il prend sa
main et lui sourit, elle redécouvre ses traits familiers, son odeur et
se sent rassurée, heureuse presque. Leur amitié est intacte !
Un mot… Une
attitude. Une œillade, et tout s’écroule encore. Ulcérée, Diane le
dévisage sans parvenir à lui trouver une ressemblance avec l’ami de
jadis.
Diane entre
sans bruit dans l’atelier de peinture converti en chambre d’amis. Le
fauteuil où elle aime s’abandonner pour prendre du recul face à une
toile a changé de place, une odeur masculine emplit l’air. David dort.
Elle s’assoit sur le bord du lit. Le duvet sur le visage de l’ami
d’enfance, c’est de la barbe aujourd’hui. Sous la masse des biceps,
derrière cette invulnérabilité apparente, il y a, bien cachée, la
fragilité de David.
Ce corps,
telle une armure… De qui, de quoi a-t-il peur pour se blinder ainsi ?
Diane éprouve soudain une immense tristesse. Elle voudrait trouver la
faille qui lui permettrait de se frayer une voie jusqu’au véritable
David.
Les cheveux et
leur indéfinissable couleur tremblent sous ses doigts. Diane les hume,
espérant y retrouver le parfum d’autrefois. Elle s’applique à examiner
le moindre signe pour débusquer l’intrus, se souvient que David a une
envie de café sur le mollet gauche, qui forme un triangle parfait.
On va voir si c’est lui ! Elle tire la couverture en retenant son
souffle. La tache a disparu ! Non… excessivement agrandie par la peau
tendue, elle est bel et bien là, la tache, la preuve qu’il n’est pas un
imposteur.
David
bafouille en se retournant sur le dos. Elle aperçoit la dune sombre du
bas-ventre, le sexe endormi, les cuisses énormes. Diane reste là à
contempler chaque détail de sa peau, le creux humide des aisselles, les
tendres plis de l’aine, là où elle sait que c’est inoffensif, là où elle
le reconnaît. Il repose…Oui, tout à elle livré, nu, désarmé. Ce n’est
plus son ami d’enfance qui dort dans ce lit trop étroit pour lui… C’est
un homme séduisant qui la chavire. La métamorphose physique, Diane s’y
est habituée, mais la nouvelle façon de penser de David, et ce rire… le
même que celui des hommes quand ils parlent entre eux des femmes. Cela,
le supportera-t-elle...?
Elle sort de
la pièce sur la pointe des pieds.
David est
partout chez lui. Diane se demande ce qu’ils font ensemble depuis des
mois. Des cauchemars entrecoupés d’interminables heures d’insomnie ont
pillé sa nuit. Elle avait mal partout comme si on l’avait rouée de
coups. Un lointain tyran était revenu la hanter. Ombre géante sur les
murs de son enfance. Haine et amour. Douceur et violence.
Incapable de
dormir ou de lire, elle s’était surprise à attendre David, il était
rentré à quatre heures du matin. Son odeur d’homme lui était parvenue,
enivrante. Diane avait éteint la lampe de chevet. La chambre s’était
laissé envahir de nuit. Sous la chaleur des couvertures, l’épiderme
assoiffé d’étreintes, les lèvres haletantes, le désir s’était violemment
imposé à elle. Attentive à la fureur de ses sens, Diane retient son
souffle, vogue dans son rêve, s’y jette enfin tout entière. Libéré des
interdits, son fantasme s’était assouvi de lui-même. |