EXTRAIT
Il y a
votre âge Madame...
Pauline Dugas, autobiographie, autoédition, Québec.
Pages 339 à 343 exclusivement
Si les vingt dernières années de ma vie pouvaient
parler, elles en auraient long à dire. Je sens que,
pour partager ce vécu étalé sur deux décennies, je
devrai pénétrer au fond de mes émotions parfois
vieilles de vingt ans, leur redonner vie, sans les
déformer ni les refroidir, tout en leur conservant
la couleur et l’énergie fébriles et délicates qui
les ont caractérisées tout au long de ce parcours.
Difficile, peut-être ?
Je ferai de mon mieux.
Dans les pages précédentes, j’ai souvent fait allusion à des moments
d’arrêt, des parenthèses floues, des allusions desquelles s’échappaient de
l’intérieur de moi-même des odeurs d’hôpital, des relents de remèdes, de
nausées, de chimio et de longues convalescence mais surtout, de peur,
d’angoisse dont je voulais à tout prix vous épargner les émanations qui,
diluées dans l’air, auraient pu vous empoisonner l’atmosphère…
J’avais pensé que, d’en parler, viendrait mettre de l’ombrage sur le chaud
soleil dont je voulais partager avec vous l’expérience personnelle, ce
soleil qui m’a suivie presque tout au long de ma vie et qui m’a rendue
heureuse.
Tous les petits récits et les anecdotes tout à fait innocents sur mon
enfance et sur ma petite vie, je voulais tout simplement en ponctuer notre
quotidien, souvent saturé de mauvaises nouvelles, par des petits morceaux de
joie et de bonne humeur.
Je voulais rire avec vous, nous amuser ensemble tout en bavardant tout
simplement de façon spontanée et détendue.
Alors, pourquoi parler de maladie ?
Par contre, mes insinuations, suffisamment éloquentes et nombreuses dans
lesquelles j’ai souvent puisé pour donner un sens à certains récits,
risquaient de créer une frustration inutile en vous laissant en plan avec
tous ces points d’interrogation, à savoir quelles étaient ces zones d’ombre
dont je laissais sous-entendre l’existence sans élaborer davantage.
J’avais tort de penser ainsi.
Un coup d’oeil global sur notre vie, surtout quand les années se sont
suffisamment accumulées pour en avoir une bonne vue d’ensemble, peut nous
apparaître comme un grand tableau duquel surgissent, d’un seul coup, tous
les éléments importants qui ont marqué notre existence.
J’ai vu de doux tons de rose, du blanc lumineux, des bleus de ciel, du jaune
soleil. Et, tel un arc-en-ciel, ces faisceaux de lumière m’ont apparu d’une
brillance belle à voir.
Mais dans mes ciels les plus colorés, en regardant bien objectivement, j’ai
aperçu de gros nuages. Non pas que je les aie oubliés, mais peut-être les
avais-je remisés quelque part comme on range un objet dont l’usage n’est
plus suffisamment fréquent pour le garder à portée de main ?
Jamais je ne m’étais arrêtée pour jeter ce regard global sur ma vie pour
évaluer les proportions relatives des zones de lumière et des petits recoins
un peu plus sombres que cette vue d’ensemble me permettait de constater.
Si on y réfléchit bien, si ces taches de couleurs dont l’éclatante lumière
saute aux yeux, c’est grâce aux petits points d’ombre qui se sont glissés
dans les interstices et qui permettent à la luminosité de l’ensemble de
surgir à la surface, donnant ainsi à votre vie tout le relief qui en
constitue l’essence même.
Que de fois mon professeur de peinture fait la démonstration de l’importance
d’alterner les ombres et les lumières. L’absence de contrastes dans une
toile, nous dit-elle souvent, appelle la platitude dans le vrai sens du
terme, le manque de vie, la mort, donc !
Et, d’un seul coup, j’ai compris pourquoi je suis toujours bien vivante.
À trois reprise, depuis les années 1990, j’ai vu apparaître sur la palette
du Grand Artiste, à côté de la luminescence des couleurs les plus vives et
les plus chatoyantes, des petites taches noires qui ne trompent pas.
D’abord, je crois rêver. Ça ne se peut pas. Ce n’est pas pour toi. On relève
la tête, on regarde autour comme si quelqu’un était en train de nous jouer
un tour, impossible ! Il doit y avoir une caméra cachée quelque part…
Et là, l’estomac noué, l’air hébété et la peur dans l’âme, tu te réveilles,
tu te parles et tu n’as pas le choix d’admette que tu as le cancer.
Ma soeur, jeune maman, nous avait quittés au milieu de la quarantaine
emportée par cette maladie, le cancer du sein qui, à cette époque dans les
années soixante-dix, n’était pas enclin à pardonner à beaucoup de femmes.
Des sept filles de ma famille, j’étais la quatrième à en être atteinte.
Comme mes deux autres soeurs qui, elles s’en étaient sorties, je m’en
sortirais moi aussi, c’était certain.
Mais, dans mon cas, ce serait différent. On me proposa un protocole
expérimenté à grande échelle dans les hôpitaux américains à cette époque :
on n’aurait pas recours à la mastectomie complète, mais un nouveau
médicament, la tamoxifène temporiserait pour le reste de ma vie la
progression de la maladie à la condition, bien sûr, que je signe ce
protocole.
Comment savoir que cette nouvelle façon de faire était la bonne et qu’elle
me conviendrait ? Seule la confiance dans mon médecin dicterait ma conduite
et j’avais signé.
Il n’y a pas de hasard dans la vie, paraît-il ? Hasard ou pas, je me suis
retrouvée entre les mains d’un médecin de l’Hôpital général Juif de
Montréal, dont je ne saurais jamais assez reconnaître la compétence et le
dévouement.
Aussi bien vous dire tout de suite que l’Hôpital Juif, dès 1990, m’adoptait
sans que je m’en doute le moins du monde pour une sacrée secousse et signait
avec moi des contrats dont l’importance était telle qu’il en dépendait
simplement de ma vie.
Quand je vais à l’Hôpital Juif pour les suivis (j’y vais encore très
souvent), j’ai pratiquement l’impression d’aller faire une visite à des gens
de la parenté que je suis toujours heureuse de revoir.
D’abord, l’inquiétude.
Entre nous, qui, un jour ou l’autre, n’a pas passé par le bistouri à cause
de différentes pathologies. On nous enlève l’appendice à douze ans ; les
amygdales, à quarante cinq ; ça fait très mal, croyez-moi, mais quand c’est
fini, c’est fini ! On a relativement souffert selon les circonstances, mais
les résultats nets, positifs et, en général, définitifs n’apportent que de
la joie et du soulagement.
Mais pour le cancer, c’est tellement différent !
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