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ÉMILE

NELLIGAN

ET

FRANÇOISE

selon

Pierre H

Lemieux

 

Nelligan et Françoise


L'intrigue amoureuse la plus singulière
de la fin du 19è siècle québécois


PIERRE H LEMIEUX

Biographie reconstituée marquant

le centième anniversaire
de la publication du recueil

d'Émile Nelligan 1904 - 2004


Fondation littéraire Fleur de Lys

Lévis, Québec, 2004,
544 pages.
ISBN 2-89612-025-4 / 978-2-89612-025-3

 

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Nelligan et Françoise - L'intrigue amoureuse la plus singulière de la fin du 19è siècle québécois
Biographie reconstituée marquant le 100è anniversaire de la publication du recueil d'Émile Nelligan 1904 - 2004, Pierre H Lemieux
 

 

 

 

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PRÉSENTATION

 

Nelligan et Françoise - L'intrigue amoureuse la plus singulière de la fin du 19è siècle québécois
Biographie reconstituée marquant le 100è anniversaire de la publication du recueil d'Émile Nelligan 1904 - 2004, Pierre H Lemieux

 

 

Au sortir d’une enquête intensive sur les événements et documents de la dernière année active de Nelligan avant la date fatale du 9 août, l’auteur, qui a déjà publié un «Nelligan amoureux» chez Fides en 1991, dresse un bilan inattendu. Le poète aurait subi des attaques de folie au moins un an avant l’asile. Lui et la célèbre journaliste Françoise se seraient aimés et cette idylle aurait permis à Émile de connaître une création poétique dantesque et une rémission de son mal. L’homophilie occasionnelle lui avait causé un drame majeur. Le secret, enfin, aurait systématiquement enterré tout cela, depuis maître Louis Dantin et Françoise jusqu’à Luc Lacourcière et Paul Wyczynski.

Le présent ouvrage reconstitue la partie biographique manquante de cette dernière année, en illustrant ses étapes à l’occasion des poésies majeures que Nelligan a alors écrites, et il restitue, pour ces dernières, leur contexte et la signification de fond que le secret a continuellement dissimulés.

Car en ce début de 3e millénaire, l’heure n’est plus tellement au silence janséniste. Et le 100e anniversaire de la publication du recueil de Nelligan chez Beauchemin en 1904 est l’occasion idéale pour faire enfin la bonne lumière sur la biographie réelle du poète, sur son internement, ses poèmes amoureux, fous et connexes.



 

 

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TABLE DES MATIÈRES

 

Nelligan et Françoise - L'intrigue amoureuse la plus singulière de la fin du 19è siècle québécois
Biographie reconstituée marquant le 100è anniversaire de la publication du recueil d'Émile Nelligan 1904 - 2004, Pierre H Lemieux

 

 

MA PROFONDE GRATITUDE

SIGLES des OUVRAGES souvent CITÉS

INTRODUCTION

CHAPITRE PREMIER

Préambule : aller voir entre les branches.
1- L’Octobre démentiel de Gretchen la pâle
2- "La dame à la plume d’argent"
3- Le cycle de Françoise, sous la loupe de la critique nelliganiste
4- Dante, la plaque tournante
5- La signature francisée et abandonnée
6- Le doute du moine, c’est la chair
7- Promeneur solitaire et blessé
8- Une cachette, et une prophétie?
9- Retour à la Bergère des bois
10- L’affaire de la "musicienne" vs Gretchen
11- L’obsession de laisser une œuvre, comme le Corrège
12- L’oeuvre projetée et enterrée de « Pauvre Enfance »
13- Cécile, confidente trimballée
14- L’enfance "blanche" et les 2 portraits maternels
15- La "divinisation" maladive de « Ma Mère »
16- Crises suicidaires en décembre 1898
17- Un « vieil artiste" très ressemblant, à qui?
18- L’énigme entretenue du contenu du « sabot » de Noël
19-L’annonce d’une remontée soudaine : « Je surgirai »
Conclusion au chapitre premier


CHAPITRE DEUXIÈME

Préambule : le surgissement, dû à Françoise.
1- "Et il commença à mourir"
2- Est-ce la célébration du désir de l’amour humain dans «L’Idiote»?
3- La colère divine contre le « Fou »?
4- Hanté par la culpabilité sexuelle, jusqu’à la démence
5- Le précieux petit plan du « Récital des Anges »
6- Un méchant « jardin de rêve » où il s’en ira
7- Ces « péchés mortels » qui révoltent Françoise
8- Se suicider pour Gretchen
9- Les « moines » blancs, noircis
10- « Les Carmélites», taboues
11- L’emballement poétique de février ’99 et la chevelure
12- La religion d’enfer du «sonneur»suicidaire
13- Rêve de ‘mourir’ avec la Bergère.
14- L’affaire DeMarchy, ou l’affaire Verlaine?
15- La promesse contre les « funestes amours »
16- Le « névrosé » charmeur
17- Femme en deuil et poète en deuil
Conclusion au chapitre deuxième.

CHAPITRE TROISIÈME

Préambule: quel éclatement de parole?
1- Il a une "amante mystique" : mais il en arrache.
2- L’hymne passionné à la sœur-femme
3- La grande fusion des quatre amours
4- Le « Vitrail » amoureux, écarté par la mère?
5- « Marie ou Madeleine »? (asile, 1904)
6- Quand Dantin ironise et coupe
7- La reprise inattendue avec Gretchen
8- Le grand projet françoisien : « Motifs du Récital des Anges »
9- Embrasement d’avril ‘99, puis brouille
10- « La Romance du Vin », pour Françoise, qui n’est pas là
11- Les deux ruptures avec Françoise
12- L’ordre des cycles, en montagnes russes
13- Le « Vaisseau d’Or » et sa femme qui rend fou .
14- L’aveu voilé des « Camélias roses » de Françoise
15- Le "témoignage" de Françoise, aveu et argumentation cachée
16- Toutes les étapes du cycle de Françoise
17- Liste totale des poèmes de Nelligan publiés par Françoise
18- Notes sur les poèmes d’Émile publiés par elle après le 9 août’ 99
19- La saga exagérée de la « soeur », pourtant devenue femme

CONCLUSION GÉNÉRALE

APPENDICE

AU SUJET DE L’AUTEUR

COMMUNIQUER AVEC L’AUTEUR
 



 

 

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EXTRAIT
 

Nelligan et Françoise - L'intrigue amoureuse la plus singulière de la fin du 19è siècle québécois
Biographie reconstituée marquant le 100è anniversaire de la publication du recueil d'Émile Nelligan 1904 - 2004, Pierre H Lemieux


 

Les brumes de l’incertitude.

Le public des fans d’Émile Nelligan ne sait même pas encore aujourd’hui en quelles circonstances personnelles il a été interné le 9 août 1899. Il y a pourtant 105 ans de cela. Son public, qui a droit de savoir, nage toujours dans les brumes de l’incertitude. Car les opinions des biographes sont des plus divergentes. C’est lamentable. Quand donc sera-t-il traité comme le moindre des patients et comme un écrivain respectable?

Mais bon! soulignons en tout cas l’heureux 100e anniversaire de son recueil de 1904, un glorieux trophée, en tâchant de résumer correctement ces points de vue, et sans taire les questions irrépressibles qui peuvent faire avancer les choses.

1-On notera d’abord que Louis Dantin, son plus que célèbre éditeur, dans sa prenante étude/préface de 1902-04, a écrit poétiquement que c’est la poésie-amante-cruelle qui l’aurait "broyé" jusqu’à la "folie". Et, témoin oculaire érudit, il cite les exemples du temps: Hégésippe Moreau, Maupassant, Baudelaire (p.i+ENSOR p.65). Deux pages plus loin, cependant, il ajoute un gros bémol que la postérité n’a pas retenu: "Folie, poésie: ces deux lunatismes n’en feraient-ils qu’un? C’est peut-être une idée folle que j’émets là," mais il rabat à moitié le couvercle avec un conditionnel: "mais c’en est une, à coup sûr, que notre ami n’eût pas désavouée"(p.iii+ENSORp.67,je souligne). Il avait malgré tout planté son doute, fait inouï et une fois seulement signalé en 100 ans (ENSOR ibid.,n.2). Mais ce désistement du maître nous encourage à chercher ailleurs ces causes circonstancielles.

2-On remarque ensuite que Charles ab der Halden, le réputé critique français de Lyon qui a écrit au début du siècle passé (1905-07) la meilleure étude qui soit alors après celle de Dantin, selon M.Paul Wyczynski (BIB p.113s), s’il a prodigué mainte louange à l’éditeur de Nelligan (ex.HAL p.347), il ne l’a pas suivi sur la piste douteuse d’une poésie qui inoculerait la folie (ibid.p.346).

3-Luc Lacourcière de Québec lui, en 1952, a plutôt prosaïquement estimé que Nelligan le 26 mai "venait d’épuiser, semble-t-il, toutes les lumières de son intelligence"(LL p.15), pour son recueil et pour la triomphale soirée (ibid.p.14), dans une suite à l’affaire DeMarchy, et au mois d’août il était "malade et surmené" (p.35). Mais "malade" de quoi? De folie? Lacourcière n’emploie jamais ce mot, il dit seulement ‘son mal’(p.18),‘sa maladie’(p.307). Quant à ‘surmené’, va-t-on à l’asile pour cela? Et pendant 40 ans? Demie bouffonnerie alors? Ajoutons que Lacourcière, témoignant dans le film de Claude Fournier(1968), opinera comme Dantin mais sans bémol qu’Émile se serait "brûlé l’intelligence" à faire l’application des techniques poétiques. Notons enfin qu’il ne cite jamais le diagnostic médical de ‘folie’ pourtant consigné à l’asile Saint-Benoît le 9 août 1899. On ne peut dire qu’il l’ignorait, mais dans ses ré-éditions de 1958 et 1966 il ‘ignorera’ l’article de Marcel Séguin qui l’a rapporté en 1957.

4-Le suivant, Jacques Michon de Sherbrooke, en 1983, va citer dans sa Chronologie (JMR p.119), ce fameux jugement psychiatrique découvert à l’asile Saint-Benoît en 1957 par Marcel Séguin: “Émile Nelligan, 19 ans, étudiant, amené par ses parents; sous les soins des Drs Brennan et Chagnon; souffre de dégénérescence mentale, folie poly[morphe]" (MS p.669). Or, la grande «Bibliographie critique» de 1973 n’avait pas recensé l’article de M.Séguin (p.150+201+302). Seule la «Biographie» de 1987, louangeuse de Séguin en général (p.8;BSN p.12,rien), le fera, mais indirectement et négativement: ce serait du ‘déjà connu’, et ‘sauf détails’ ‘rien d’absolument nouveau’(BIO p.12), puis elle ravale les ‘compilations purement fonctionnelles’ de Michon comme de Roland-M.Charland (ibid.p.15). Mais pourquoi donc ce traitement? Il y a du mystère là-dedans.

5-Soudain, en 1986 arrive Bernard Courteau de Montréal, avec «Nelligan n’était pas fou!», qui propose un scénario intriguant. Les parents d’Émile, pour lui éviter la prison, l’auraient fait interner temporairement pour délinquance tenace, le temps qu’il s’amende (BC p.69s). C’était l’affaire de la ‘bohème’, que Dantin avait amorcée (p.vii;+ENSORp.72). Mais Courteau, par après, rejette toute folie (p.111), malgré le clair document du 9 août, qu’il vient lui-même de reproduire (p.106). Rien de surprenant alors si Réjean Robidoux (RR p.127s) et Paul Wyczynski (BIO p.328) ont taillé en pièces ce récit jusqu‘ici fantaisiste et livré sans preuves. Quand l’auteur indiquera ses sources et documents innommés, l’histoire tranchera.

6-On avait besoin depuis longtemps (LL p.7) d’une biographie de Nelligan. Elle a vu le jour en 1987, grâce aux efforts du prof. Paul Wyczynski d’Ottawa. Et elle parle de "crises aiguës", faites à la maison à l’été 1899, puis d’un probable "accès de fièvre avec délire" causant des "lésions cérébrales irréversibles"(p.327). Mais causées par quoi, ces "crises"? La Chronologie officielle annexée plus loin, ajoutera pour le jour du 9 août: "En pleine dépression, désemparé"(p.533). Juste ‘dépression’? Le «Dossier» Fides de Charland-Samson en 1968 (C-S p.88) et Bernard Courteau en 1986 (BC p.71) en disaient autant, "en pleine crise de dépression", et ce serait insuffisant devant le diagnostic médical de ce jour. Et le récit antérieur, bâti sur le conflit oedipien avec le père (p.192s), note que c’est lui qui a demandé l’internement de son fils (p.328). Elle relate aussi l’entrée à la Retraite Saint-Benoît (quoique sans ‘les parents’ de M.Séguin) et elle cite enfin,--(mais bien après M.Séguin de 1957, après le film de Claude Fournier en 1968, celui de Robert Desrosiers de 1978, et la Chronologie de Michon en 1983),-- le diagnostic des 2 psychiatres: "Dégénérescence mentale. Folie polymorphe" (ibid. p.330). Et pourquoi tant d’atermoiements? Et causée par quoi, cette folie? C’était là la grosse question biographique, et elle n’a pas encore été résolue dans la 2e Biographie de 1999, exactement 100 ans après la triste affaire (BSN p.225). Pourquoi notre Nelligan n’est-il pas aujourd’hui traité comme tout patient d’hôpital?

Par ailleurs, en ‘Conclusion’, l’auteur revient curieusement sur le sujet pour dire avec Dantin+Lacourcière: "Surmené, désemparé, triste (…) l’adolescent s’est épuisé en voulant fuir la réalité; il a brûlé ses forces les plus vives"(p.484). Du déjà vu. Puis il recule aussi sur le diagnostic: "Spéculer sur le mince dossier d’hôpital pour savoir si l’homme était fou ou non n’apporte rien à la solution du problème. [...] mais le poète était bel et bien malade [...] d’une névrose excessive" (ibid.p.485+BSNp.307,je soul.) Demi retour à Courteau? Pourquoi le jeu de yoyo? Et où seraient les documents? Et est-ce "névrose" au sens majeur du 19e ou mineur du 20e siècle? La simple vérité sur le patient Nelligan, pourtant dit ‘schizophrène’ (p.332), est une diable d’affaire.

7-Notre «Nelligan amoureux» de septembre 1991 procède autrement. Il souligne le fait biographique de la détestation démentielle de la femme, appelée «Vierge Noire»(LL p.276), après le cycle de Françoise, soit à l’été 1899 (NAp.217s). L’ouvrage a surtout montré que cycles et deuils amoureux n’ont cessé de déferler dans l’oeuvre, depuis le tout début au 13 juin ‘96 (sur la Bergère décédée), jusqu’aux déceptions cruelles de Gretchen en ‘98 et de Françoise en ‘99, des causes de la folie que le poète a transposées dans cette «Vierge Noire»et dans son testament lyrico-biographique du«Vaisseau d’Or» (p.255s).

8-Tout de suite après, les prof.Réjean Robidoux et Paul Wyczynski, en novembre 1991 (50e de la mort du poète), dans la Chronologie de leur grande édition critique, accumulent les prodromes inquiétants pour "juin-juillet-début d’août" 1899, soit juste avant le jour fatal, et ils en lâchent finalement un gros morceau sur les circonstances personnelles:

"Indescriptible été. Exaspération du conflit avec le père et déchirement concomitant de la relation avec la femme, mère ou amante, dans un climat de santé délabrée, de désordre bohème et de surchauffe créatrice" (RW p.63).

Abandonnés donc, la dépression, le surmenage, la poésie-folie, etc. À la place, une corne d’abondance: père, femme, mère, amante, santé délabrée, bohème et surchauffe. Très bien! et enfin! Mais ces 6-7 traits sont-ils en ordre d’importance? Soit le "père" avant la "femme"? Et devient-on fou pour un "conflit avec le père"? Pour une ‘histoire de femme’, oui. L’édition 1991 a-t-elle déblayé le terrain, pour nous laisser choisir entre un père, facile à écarter, et la "femme"? Il ne resterait à élucider que la ‘bohème’, soit la vie désordonnée d’artiste.

Manque aussi, dans ce paragraphe paqueté serré, la mention explicite de la "démence", comme s’il n’y en avait pas eu. Et elle fait surface seulement au long paragraphe suivant sur le mortel 9 août, où on nous livre le tableau médical le plus précis, -(sauf pour quelque jambette à la mémoire supposément "confuse" du poète interné, p.64),- sur la vie de schizophrène qui attend désormais Nelligan. Mais sur l’humeur du poète en ce jour sombre de l’entrée, rien du tout; il faut donc remonter aux prodromes de l’été: père? femme? qui aurait causé cette folie? Et la ‘bohème’.

Aussi, combien de lecteurs ont pu lire ces paragraphes lumineux d’une grande édition en coffret (avec le volume de Jacques Michon), vendue à 100$? La masse des fans et des étudiants se sont donc contentés de la soupane de l’édition de poche BQ (1992), qui raconte en 6 courtes lignes l’internement ‘à la demande du père’ et donne le diagnostic de "démence précoce" (p.240). Mais, encore une fois, et pour les fans et étudiants, provoquée par quel fait biographique, cette démence? Faudra-t-il attendre le prochain anniversaire de Nelligan?. «Toujours attendre!», redit le poète depuis 100 ans dans «Mon âme» (LL p.43).

9-Rien là-dessus non plus en 1997, dans l’édition pourtant critique d’«Émile Nelligan et son oeuvre», par Réjean Robidoux, qui fait aussi, dans sa Chronologie, table rase de l’héritage: pas d’équation risquée poésie=folie, ni de prétexte de surmenage, ni de dépression ou de folie choisie, ni même de prodromes comme en 1991. Pas de mention non plus du témoignage oculaire de Louis Dantin (p.i), ni même de diagnostic médical, ouf!, rien qu’une sèche mention au 9 août: "Brutalement, c’est la catastrophe. Émile Nelligan est interné" (ENSOR p.46). Mais pour quelle raison émotive? Motus. La biographie serait en hibernation?

10-L’année 2002, centenaire de l’étude initiale de Dantin, qui pouvait être un grand moment de vérité biographique, nous déçoit encore. Le si bel «Album Nelligan» raconte la journée cruciale du 9 août, mais en mettant la pédale bien douce: "Fatigué, triste, malade et par surcroît rêveur et taciturne, Émile Nelligan arrive dans l’après-midi du 9 août 1899 à l’asile Saint-Benoît-Joseph-Labre" (p.233). Mais ‘malade’ de quoi?, etc. Suit le diagnostic classique des docteurs. Or les 5 adjectifs du début de la citation sont un record absolu d’‘understatement’ sur l’humeur d’un patient mental grave. Et pouvait-il être à la fois atteint de ‘démence’(ibid.), et rien que ‘fatigué…rêveur et taciturne’, comme une personne normale en somme? Il faudra repasser. Mais quel grand mystère se joue-t-il donc derrière les coulisses biographiques depuis 100 ans? Et en sera-t-il de même dans les coulisses des poésies?

Les biographes, à part le diagnostic médical, incontournable une fois répété (mais 30 ans après Marcel Séguin), ne s’entendent donc guère sur l’humeur précise du poète avant l’entrée à l’asile, humeur parfois tellement atténuée qu’elle en est incroyable, en regard de l’implacable constat des docteurs.

Quel bilan tirer alors des 10 opinions sur cette condition du poète avant le mot choc des docteurs? La table est mise et le public a, semble-t-il, à choisir entre la ‘poésie-folie’ de Louis Dantin (reprise un peu par MM. Lacourcière et Wyczynski), ou "le conflit avec le père" de M. Wyczynski, ou les chagrins d’amour à répétition, reflétés dans la «Vierge Noire» et dans le testament poético-biographique du «Vaisseau d’Or». À chacun de se bâtir une opinion.
Aujourd’hui, les fans ne peuvent donc rien se faire dire de final, après le diagnostic des psy, quant aux circonstances biographiques qui ont mené Nelligan à l’asile. Il n’était peut-être même "pas fou", croit-on parfois après Courteau, contrairement à la conviction des générations antérieures.

Car, suite aux atermoiements accumulés depuis toujours, lesquels ont sans doute largement influencé l’auteur du «Nelligan n’était pas fou» en 1986, eh bien! de nos jours, certains fervents nelliganistes remettent même en question la folie de Nelligan avant l’entrée à l’asile. Pareillement, Michel Tremblay, auteur du livret du célèbre «Opéra Nelligan» de 1990, a tout au long du drame clairement présupposé que le poète n’était pas fou (RRp.146). Et Robert Favreau, auteur du film «Nelligan» (1991), ne semble pas concevoir son personnage autrement.

Or, des témoignages sur le dysfonctionnement mental grave du poète avant son internement, il y en aurait en masse dans les classeurs du prof. Paul Wyczynski. Voir l’aparté de la Biographie: "Tous les témoignages que nous avons pu recueillir confirment que le Nelligan de 19 ans s’enlisait dans une schizophrénie avancée"(p.293+295). Et, par similitude, dans les témoignages des classeurs de Luc Lacourcière (cf.p.29). Nous en avons débusqué quelques-uns, que nous présenterons en temps opportun. Mais en rassemblant des bribes éparses et oubliées, nous avons aussi découvert d’autres choses importantes qui changent complètement l’approche biographique et scripturaire de la dernière année active d’Émile Nelligan.

En effet, au terme d’une enquête systématique menée sur les événements biographiques de cette grande année créatrice de Nelligan, de même que sur ses poésies d’alors et sur les proses journalistiques de Françoise en cette même année, - (soit de l’automne 1898 à l’été 1899), - nous avons trouvé tant de choses passées inaperçues que nous pensons pouvoir établir un nouveau bilan qui consiste dans les 4 faits majeurs suivants :

1-La folie anticipée. Depuis octobre et décembre 1898, comme durant l’hiver jusqu’à l’été 1999, la "démence précoce", (ainsi qu’on nomme sa maladie à l’époque), et qui est d’essence antisexuelle, assaille le jeune poète, qu’elle n’empêche cependant pas de continuer à écrire génialement jusqu’au 9 août.

Mais les biographes lui ont donné d’autres dates:

*-chez Louis Dantin, dans l’étude/préface de 1902-04, la folie frapperait le jeune poète seulement et peu à peu dans les "derniers temps"(p.v+ENSOR p. 69), soit sans doute à l’été ‘99;

*-ab der Halden, en 1907, la remonte au temps de «La Romance du Vin» du 26 mai ‘99 où le poète met "tout ce qu’il sentait (...) d’effroi en devinant la maladie implacable qui se glissait dans son cerveau et qui allait l’obscurcir" (HAL p.344);

*-mais chez Luc Lacourcière, en 1952, elle ne paraît pas avant ce qu’il appelle "sa maladie" (p.307), soit "trois mois" après la «Romance du Vin»; mais ce ne serait pas une folie soudaine, car selon lui Dantin aurait peu à peu "constaté les premiers symptômes et les progrès de son mal" (LL p.18), mais il ne précise pas où, ni quand;

*-enfin, chez Paul Wyczynski, dans la «Biographie» (1987) et officiellement, il n’est pas question de folie avant l’asile (p.330), mais comme parfois ailleurs, dans quelque concession exceptionnelle, le professeur affirme que la folie apparaît dès la fin de 1898 (BIO p.293,déjà citée;idem BSN p.222),ce qui en est la date publique,connue de l’École littéraire.

2-L’amour partagé d’Émile et de Françoise. De son vrai nom Robertine Barry et de presque 17 ans son aînée, la célèbre journaliste féministe de «La Patrie» est aux côtés du poète pour l’écouter et le conseiller depuis octobre ‘98, mais surtout elle est dans son coeur, et lui dans le sien, en avril ‘99, après une lutte d’influence entre elle et le Père Seers (Dantin). Cet amour réciproque entraîne les péripéties suivantes:

*-leur idylle est publique et connue des membres de l’École littéraire;

*-Émile éprouve une brève rémission de sa maladie et il vit un épisode mystique;

*-une brouille survient entre les amants à la mi-avril et dure bien après « La Romance du Vin » du 26 mai;

*-suit la rupture violente et poétique d’Émile en juin ’99;

*- le chagrin d’amour subséquent d’Émile le ramène à sa folie due à Gretchen, puis les deux le conduisent à l’asile en août août’ 99;

*-en décembre suivant, Françoise reconnaît implicitement faire une peine d’amour, en publiant «Les Camélias roses».

3-Les ‘funestes amours’, soit la pratique occasionnelle du sexe entre hommes/amis privés de femmes, qu’a découverte la Professeure Yvette Francoli du collège de Sherbrooke en 2002 (YF I p.31s), lors d’analyses des textes de Dantin, et que nous avons nous-mêmes observée dans les poèmes de Nelligan d’à partir de septembre ‘98, sauf durant le règne de Françoise. Cette conduite obsède l’imaginaire de l’adolescent, survolté par l’aliénation anti-charnelle de son temps, et le thème universel de la faute marque alors si fortement son écriture, toujours inspirée, qu’on ne saurait en faire abstraction, si l’on ne veut pas amputer la biographie d’un drame majeur de ce temps, puis si l’on désire l’interprétation suffisante de poésies obscures de la dernière année, comme des conduites bizarres des biographes.

Il y avait là, je sais, de quoi faire rougir les anges de ce temps. Cependant dès mars 1903 un Dantin décidé fait la promotion du livre en annonçant d’abord prudemment Nelligan “sous des faces diverses”, puis hardiment à la façon d’un “nouvel «enfant sublime»”(AN p.266), le comparant ainsi au génial Arthur Rimbaud. L’année suivante 1905, Halden le présente directement aux Français sous le titre familier là-bas d’«un poète maudit» (AN p.277), soit à la mode de Verlaine et Rimbaud, poésie et bohème. Enfin, Dantin reviendra à la charge à la mort du poète en 1941, lui rendant hommage comme au «Rimbaud canadien» (AN p.331). On peut penser alors au commentaire général de Claude Beausoleil sur tout poète maudit: «Transgressions, rages, révoltes, exaltations”[1]. Et elles sont le lot des poètes libres et absolus.

Cela ne fait cependant pas de lui un homophile pour autant, car l’hétérosexualité domine chez lui, à preuve les nombreux cycles et deuils amoureux depuis juin ‘96, et ce grand chagrin pour Françoise, tous relayés dans ses poèmes.

Comment des choses aussi importantes et extraordinaires ont-elles pu rester inconnues si longtemps? Il y a une réponse peu surprenante à cela:

4-Le silence et le secret. C’était inévitable en 1904 et par après aussi: il fallait absolument taire toutes ces choses.

Surtout la dernière. Une question de vie ou de mort, dans ce cas, alors qu’on vivait littéralement comme sous la ‘fatwa’ d’islam. Et c’est ainsi que Louis Dantin instaure tacitement une politique du silence/secret sur ces 3 faits majeurs dans son étude/préface de 1902-1904 et cette consigne dure jusqu’à nos jours, continuée diversement par MM.Lacourcière et Wyczynski, et par Françoise elle-même. Un silence de plomb pèserait désormais sur ces sujets délicats. Mais loin de nous l’idée d’un complot diachronique. Il s’agit seulement de ce que les mêmes conditions sociales et morales ont porté les divers biographes du siècle dernier à faire, selon les normes du temps, les mêmes restrictions de base à l’information:

a)-ainsi, Louis Dantin compose sa fameuse étude / préface d’après le sévère conformisme d’alors (1902-04), qui met un tabou sur la folie, le sexe et l’amour malséant pour Françoise, et alors il se trouve à établir implicitement une règle du secret lorsque:

-il situe la folie seulement dans les "derniers temps" (p. v+ENSOR p.69);

-au lieu du chagrin d’amour comme cause de l’internement, il propose (hypothétiquement) que c’est plutôt l’effort pour créer de la poésie  (p.i+p.65-67);

-au lieu des peines amoureuses des divers cycles, il parle d’une "tristesse sans objet, sans cause" (p.xviis+p.85-90);

-il prétend amicalement que Nelligan n’avait pas «d’idées»(p.viii+p.74s), ce qui évite d’avoir à commenter les idées délirantes du poète sur les femmes et l’amour;

-il observe un mutisme absolu sur les autres cycles amoureux (Bergère et Gretchen) et sur le sexe entre hommes;

-il donne une interprétation discutable à bien des poésies stratégiques comme «Le Vaisseau d’Or», «La Romance du Vin», «Communion pascale», etc.,etc.

2-Luc Lacourcière (1952) ne peut suivre la consigne du maître en toutes ces matières; il doit publier les 55 poèmes supplémentaires découverts, qu’il présente avec les circonstances amoureuses importantes,- (comme pour Françoise p.315 et pour Gretchen p.290; mais rien pour la Bergère),- puis il déclare ne retenir des informations (p. ex. l’entrevue avec Eva Nelligan) que lorsque les convenances sociales lui semblent l’imposer (PRPV p.55) et il applique souvent ce postulat dans son Introduction, sa Chronologie et ses Notes, ne révélant vraiment rien entre autres sur la folie anticipée (même p.18).

3-Paul Wyczynski, ci-devant mon maître et mon collègue, aurait hérité du système de secret établi par ses devanciers. Fraîchement arrivé au pays en 1951, avec en poche une licence en lettres et un diplôme d’études supérieures de l’Université de Lille, où il a étudié entre autres les poètes mêmes que Nelligan lisait[2]. Il dévore le recueil des «Poésies» de Nelligan réédité par Fides en 1945, puis il devient professeur à l’Université d’Ottawa, curieux de littérature "canadienne", comme on disait à l’époque Il a ensuite la chance inouïe de rencontrer en ville un collègue de Nelligan et co-fondateur de l’École littéraire de Montréal, Louvigny de Montigny, alors traducteur au Sénat, qui l’initie aux arcanes de Nelligan et de l’École littéraire, au cours de plusieurs rencontres. Le jeune professeur d’Ottawa, qui se révélera aussi talentueux que Dantin, en sait déjà pas mal long quand paraît en 1952 l’édition critique des «Poésies complètes» de Nelligan compilée par Luc Lacourcière. Il voit tout de suite que cette édition est loin de tout dire sur Nelligan et qu’elle cultive le secret sur bien des choses, comme on le faisait à cette époque discrète. Puis il décide d’écrire sa thèse de doctorat sur les "sources" françaises des poésies de Nelligan, (ce qu’il est le seul bien préparé à faire), tout en amorçant de vastes recherches sur la littérature "canadienne". Il soutient sa thèse nelliganienne en 1957, devant Luc Lacourcière, Bernard Julien et Réjean Robidoux, et la publie en 1960. Lacourcière en dira que c’est le livre “le plus important qui ait jamais été consacré à une poète canadien“(2ede couv.). Dès ce premier ouvrage et dans les suivants, il adopte et adapte les techniques de silence/secret de ses prédécesseurs, multipliant les interventions pour défendre la réputation littéraire de son jeune protégé. Toujours de bonne foi, il est aussi consciencieux dans la retenue d’information que dans le commentaire.

Pour mieux comprendre la position de M.Wyczynski, comme de Luc Lacourcière il va sans dire, il nous faut faire une transposition culturelle, c'est-à-dire que, partant de notre culture actuelle de 2004, il faut nous transposer dans la culture janséniste des années ‘50, au temps de Maurice Duplessis et de notre «Moyen-Age» québécois, alors que bien des choses sont interdites par l'Église, par l'intelligentzia et par les biographies du temps (comme celle de Françoise en 1949). Accepter le secret dans le cas de Nelligan pouvait être alors la chose la plus naturelle du monde. M.Wyczynski se trouverait en bien illustre compagnie. Qu' y avait-il de plus correct alors que de faire comme les Dantin, Françoise et Lacourcière, encensés par tous? Au moins pour un temps? Et si notre idée actuelle sur le secret est négative, elle ne l'était pas dans les années '50, elle constituait alors une tâche digne et respectable, à remplir avec fidélité. Il aurait donc pratiqué le silence/secret avec la sérénité d'un intellectuel qui accomplit un devoir tranquillement.

Courageusement aussi, car il prend forcément des libertés avec certaines choses, il se met ainsi ‘au blanc’, et il risque tout le temps alors d'être "incompris" et critiqué, pour avoir accompli son travail. Or, il accepte ce danger, et c'est sans doute pour lui ‘à la guerre comme à la guerre’, pour la cause de Nelligan. Et c'est lui qui pourrait perdre quelques plumes, si on examinait de trop près. Aventureux métier! Et en fait, il ne l'a pas eue si facile la carrière au début. Il a certes reçu de chaudes félicitations des lecteurs, il a aussi connu une certaine réticence universitaire, sans qu'on devine le secret pourtant. Et à moi il disait au milieu des années '70: "Tu sais, Pierre, les plus grands ennemis de Nelligan, c’est les Québécois," sans préciser. En reconnaissance de son oeuvre plus que vaillante, il faut aujourd'hui lever respectueusement son chapeau, saluer un énorme travail accompli, mais aussi admettre que cette époque troublante est terminée.

d)-En plus de l'exemple éloquent de Dantin en matière de secret, MM.Lacourcière et Wyczynski ont aussi eu, secondement,
celui de Françoise. Le 2 avril 1904, elle présente à ses lecteurs le recueil poétique de Nelligan qui vient de sortir fin février, en se guidant sur la «Préface» interdisante de Dantin. Elle publie donc dans son «Journal de Françoise» une brève étude de ces poésies, utilisant la connaissance absolument unique qu'elle en possède pour faire du poète une espèce d’ange asexué (comme dit mon neveu) et pour omettre entièrement, avec une audace stupéfiante, l'existence même de tout sentiment amoureux chez Emile,-(envers "ses personnages de rêve",comme elle dit),- son amant qu'elle veut défendre ainsi contre les rumeurs d'amour malséant qui circulent à Montréal et qui peuvent aussi mettre en péril son jeune «Journal». Luc Lacourcière ne peut toujours suivre cet exemple censurant de Françoise, car il doit révéler l'amour pour Gretchen (p.290) et Françoise (p.315), mais M.Wyczynski en adoptera couramment l'usage du terme "rêve", au sens restrictif d'imaginations[3].

On devine, par ce résumé préliminaire des pratiques des quatre grands commentateurs, que le secret a été une habitude et est devenu une tradition séculaire dans le traitement de la poésie de Nelligan. On peut aussi en inférer qu'il va compromettre l'interprétation de bien des textes et altérer la biographie.

Pourtant, elle ne fait plus très sérieux, aujourd'hui, cette politique qui s'applique à dissimuler des amours d'un jeune poète pour des jeunes filles de son âge (que sont la Bergère et Gretchen), puis pour une femme libre dans la trentaine, et même le sexe entre hommes, sujet habituel des nouvelles mondiales. Mais parce que l'oeuvre de Nelligan est relativement brève, un tel silence/secret cause des dommages très importants.

Cette consigne du secret était-elle tout le temps absolument nécessaire? La question se pose d'elle-même pour nous, (car tout secret est devenu suspect), et aussi du fait que le soir de «La Romance du Vin» le 26 mai '99, celui que les gens de l'École littéraire vont ovationner est pour eux un poète occasionnellement en folie depuis cinq mois et qui lance des appels à son amante Françoise. La folie et l'amour inconvenant n'étaient donc pas des obstacles au succès littéraire d'Emile dans son milieu.

Mais quand il s'agira de publier une étude et toute l’œuvre à l'intention des Canadiens et des étrangers, Dantin estimera qu'il doit éviter d'en parler, pour ménager les susceptibilités non seulement des lecteurs, mais aussi celles de la famille Nelligan et de Françoise, directrice de journal. Les gens de l'École littéraire de Montréal ont compris cela et l'ont respecté tout au long du siècle. Lacourcière affirme qu'ils "se turent" après la parution de l'étude de Dantin (PRPV p.49).

Remarquons ici que pour arriver à établir ces 4 faits majeurs je n'ai disposé d'aucune source privilégiée de renseignements, n'ayant sous la main que les événements biographiques,- (de chez Dantin, Françoise, Lacourcière, Wyczynski, etc., avec leurs précieuses ‘concessions’ historiques),- plus les poésies datables de Nelligan et les proses journalistiques toujours datées de Françoise, soit le matériel accessible à tout chercheur, ainsi que les éditions critiques, les coupures de presse, les articles de dictionnaires, de revues, les scénarios de films, etc.

J'ai donc examiné les événements de la dernière année active, puis les poèmes et proses impliqués, avec les commentaires là-dessus des biographes et analystes, cherchant à les comprendre comme à savoir le pourquoi, et j'ai découvert en eux ce que tout chercheur aurait pu trouver. Car il y a des choses intéressantes laissées à deviner dans l'édition de 1952, entre autres. Voyons-en un exemple capital.

Bien des lecteurs perspicaces ont dû soupçonner depuis longtemps des facteurs de l'internement de Nelligan, car on n'a qu'à rapprocher deux pages de Lacourcière et la vérité éclate:

1)-la page 35, où se trouve la Chronologie des événements de l'année 1899, surtout de mai à août, avec:

*-la première date, cruciale pour notre sujet, qui est celle de la récitation publique de «Rêve d'artiste» le 26 mai, ce qui indique qu'au fameux soir de la «Romance du Vin», le poète est en plein milieu du cycle amoureux de Françoise;

2)-et la page 315, avec sa première donnée, soit celle du poème de rupture intitulé «A une femme détestée», écrit «pour» Françoise, nous assure expressément Lacourcière, donc bien après «Rêve d’artiste» du 26 mai;

*-puis nous revenons à la page 35, pour la deuxième date capitale, six lignes plus bas que l’autre, à celle de l'internement du 9 août, soit 2 mois et 1/2 seulement après «Rêve d'artiste» (et non 6 mois, comme le dit curieusement Dantin, p.xxix;ENSOR p.103).

Le poème de rupture de p.315 doit donc être situé entre le 26 mai et le 9 d’août. Mais quand, exactement, entre ces deux dates? Ce poème de rupture n’est pas daté par le poète, ni par Lacourcière? Savoir le jour précis n'est pas indispensable, mais pour le moment, disons quelque part après la mi-juin environ, ou 3 semaines après la «Romance du Vin» du 26 mai. Dans ce cas, il resterait seulement un mois et demi au poète pour absorber le choc émotionnel d'un intense chagrin d'amour, peu de temps pour une personne déjà mentalement atteinte par Gretchen.

Nous tenons là, dans la simple juxtaposition des données historiques de 2 pages de Lacourcière, une autre raison suffisante (après la déception de Gretchen), de l'hospitalisation du poète, le 9 août suivant, car entre les 2 dates critiques mentionnées (mai et août), il n'y a pas eu d'autre événement important, -sinon Lacourcière l'aurait ajouté à la Chronologie,- pas d'autre que la rupture avec Françoise, qui est la dernière femme dans la vie active du poète.

(Lacourcière aurait dû insérer dans sa Chronologie, p.35, la mention de ce poème de rupture, il y était strictement tenu, car c'est un fait historique indiscutable et suprêmement important, mais il s'en est abstenu, par secret. Les autres Chronologies ont fait pareillement,C-S p.88, ENECA p.179, JMR p.119, BIO p.533, RW p.63, ENSOR p.46. Et même si on invoquait une autre raison pour l'internement, comme le conflit avec le père (chez M.Wyczynski) ou la poésie cruelle (chez Dantin), la mention de la rupture, aggravant la Névrose gretchenienne, demeurerait obligatoire, en tant que fait historique majeur, et il faudrait tenir compte de toutes ses conséquences sur la "maladie" finale.)

Voilà une des choses capitales que Lacourcière nous a laissées à entrevoir dans l'édition de 1952. Trouver cela, c’est faire une induction seulement, ou passer de l'implicite à l'explicite. Bien sûr, ce n'est qu'un premier morceau du gros puzzle nelliganien, il faudra le confirmer par le contexte, c-à-d. agencer d'autres morceaux du casse-tête, ensuite interpréter soigneusement des poèmes et les dates fournies, buter contre le secret, se débattre avec lui, etc. (Mais notons que cette politique du secret n'est pas si banale, car elle sème heureusement ici et là des `concessions', qui permettent au chercheur de mieux comprendre ce qui se passe et qui guident celui qui a déjà découvert le secret.)

Maintenant, il est bien évident que la seule chose à faire, pour contrer les conséquences très négatives à long terme du secret/silence, c'est de travailler à l'éliminer, en révélant toutes les informations cachées. C'est ce à quoi, au début, tendaient parallèlement certains efforts de Luc Lacourcière, tout en maintenant ce secret. Voici les étapes de sa tentative avortée:

A)-L'annonce. Lors de la sortie des «Poésies complètes» et à la fin de son entrevue avec Jean-Thomas Larochelle, le 6 décembre 1952, dans «Notre Temps», le chercheur habile qu'était le prof. de l'Université Laval laisse savoir par le journaliste qu'il est loin d'avoir vidé tout son sac de trouvailles dans cette édition critique, qu'il lui reste "certaines surprises", qui sont des "révisions aussi importantes peut-être"[4] (je souligne) que celles qu'il vient de faire dans son édition et qu'il a données "discrètement" (ibid.) dans les Introduction+Chronologie+Notes.

Je cite au complet ce paragraphe (gardé inconnu) du journaliste briefé par le littérateur:

"Sur ses travaux et recherches en cours, M. Lacourcière nous recommande la discrétion. C'est qu'il nous réserve certaines surprises de nature à inviter les curieux de littérature canadienne à des révisions aussi importantes peut-être que celle d'aujourd'hui" (ibid.).

Lacourcière le précurseur annonçait une autre petite révolution pour Nelligan. On penserait qu'une nouvelle de cette envergure se serait répandue en traînée de poudre. Mais il n'en fut rien. La grande «Bibliographie» critique de 1973 n.441 n'en parle même pas, ni aucun des autres ouvrages sur Nelligan. Faut croire que l'édition 1952 rassasiait alors les lecteurs, qui n’en demandaient pas plus, semble-t-il, ni alors, ni par après. Le secret a fait le reste.

De quoi précisément se serait-il agi, dans ces "révisions aussi importantes", sinon, au moins des 4 faits majeurs dont nous discutons? De beaucoup plus aussi, car Lacourcière avait accumulé 500 pages de notes et il laissait aussi espérer une ‘biogra-phie’ (‘exacte’ comme LLp.7?) qui utiliserait sa documentation non employée, selon le même reporter (ibid.). En outre, à la fin de son «Introduction», il a aussi mentionné "des renseignements d'ordre biographique, des anecdotes et souvenirs que nous n'avons pu utiliser dans le cadre de cette édition" (LL p.29), dit-il. Et dans la Chronologie, à janvier 1899, il a parlé, sans plus, de "plusieurs anecdotes" sur le "bohème extravagant"(p.35).

B)-Le secret et l'autre annonce. Lacourcière n'a pas donné suite à son annonce du 6 décembre 1952, faite sans doute pour calmer les exigences des gens de l'École littéraire de Montréal qui lui avaient donné de précieux témoignages avec l'espoir de les voir publiés. (Leur avait-il promis de le faire?)

Lacourcière lui-même, au Colloque Nelligan de McGill de 1966, ne peut s'empêcher quand même de vouloir et de promettre encore des révélations, et là il fait luire à nos esprits avides cette supère entrevue de 50 questions faite avec Eva Nelligan, sœur benjamine d’Emile (PRPV p.54).Lisons ce paragraphe jamais cité:

"J'imaginai plusieurs plans en vue de rencontrer Eva. Finalement, avec la collaboration amicale du regretté Père Jean Corbeil, qu'il avait fallu, au préalable, mettre au courant de toutes mes recherches, cette rencontre eut lieu dans un climat de confiance et, je crois, de sympathie mutuelle. J'avais préparé une liste d'une cinquantaine de questions que le Père Jean et moi-même devions tour à tour glisser dans la conversation au cours d'un déjeuner au Cercle universitaire de la rue Sherbrooke. Mais il faudrait, pour vous rapporter toutes les circonstances de cet entretien mémorable avec Eva Nelligan, l'occasion d'un autre anniversaire" (ibid.p.54).

Lacourcière nous fait habilement saliver, puis désespérer. Il souffle le chaud et le froid, louvoyant avec adresse, pour nous faire comprendre 2 choses: qu'il ne peut livrer la marchandise, mais qu'il en a en masse. (On comprendra facilement que la grande «Bibliographie critique» de 1973, no420, ne mentionne même pas cette promesse de livrer l'entrevue d'Eva Nelligan).

Deux raisons ont pu amener Lacourcière à changer d'idée en 1966: 1)-la mort des derniers poètes de l'École littéraire (et la fin de leurs revendications) d'abord, puis 2)-la publication en 1960 de l'habile étude de Paul Wyczynski sur les "sources" de Nelligan, lequel ouvrage a sans doute paru aux yeux de Lacourcière comme démontrant qu'il y avait encore moyen de moyenner pour un bout de temps, avec les seules données de l'édition de 1952.

Ces 2 motifs ont pu le porter à mettre la pédale douce aux révélations lors du colloque de McGill en 1966. En effet, à cette rencontre, Lacourcière, par un autre truchement, celui du professeur James-S. Tassie, de Carleton University, met aussi un frein très net aux divulgations, prétextant soudain qu'il avait déjà livré "l'essentiel"(PRPVp.55), "à part des données particulières qui ne contribueraient en rien à élargir notre appréciation littéraire" (ibid.). Encore une fois, Lacourcière nous parle par le détour d'un interprète qui,cette fois, ajoute des détails intriguants:

"Certaines révélations qui dorment très bien dans le fichier du chercheur seraient désobligeantes soit à la mémoire du poète, soit à celle des siens, soit encore à d'autres intéressés" (ibid.).

C'est ce qui resterait à démontrer, cependant, car on le sait, l'"appréciation littéraire" de bien des poèmes, défigurés aujourd'hui par trop de détournements moyen-âgeux, appellerait toutes les lumières disponibles. La grande «Bibliographie critique» de 1973 (no596), on le prédirait, occulte complètement cet autre aveu d'informations supplémentaires.

Et lorsque l'"occasion" de parler s'est présentée pour Lacourcière en 1979, centenaire de la naissance du poète, il avait changé d’idée malheureusement et il n’en dit rien. Il est vrai que plus le temps passait, plus c'était difficile pour lui de faire des divulgations qui contrediraient les ouvrages de plus en plus nombreux et populaires du collègue Wyczynski, publiés en 1965, 1967, 1971 et 1973, et qui se moquaient des difficultés du secret.

C'est donc en 1966, au temps fort de la Révolution tranquille, et en 1979, à l'époque de la disparition de bien des tabous sociaux et moraux, que la décision déplorable de Lacourcière, inspiré par un collègue qui n’a rien promis, a été prise, et ses effets obscurantistes et anti-scientifiques durent jusqu'à nos jours. On en resterait donc à la grande noirceur, quant aux thèmes barrés.

Courte conclusion alors sur les "révisions (…) importantes" annoncées de Lacourcière:

a)-par 3 fois en tout, dont 2 fois par des truchements (Larochelle et Tassie), et l'autre fois, de lui-même à McGill en 1966, sur Éva, Lacourcière nous a laissé savoir qu'il détenait encore des informations de la plus haute importance sur Nelligan; choses qu'il n'a pas révélées, finalement, mais il avait bien voulu qu'on le sache clairement, une fois en 1952 et 2 fois en 1966 (sur Éva et par Tassie); et au total c’est par 3 fois le secret flagrant, 1 fois après 1952 et 2 fois à McGill en 1966;

b)-or, à propos de chacune de ces annonces cruciales et de leurs retraits, la grande «Bibliographie critique» du Prof. Paul Wyczynski enterre ces propos; encore du secret, par 3 fois de plus. De là à supposer une certaine divergence d'opinion en 1966 entre Lacourcière et M.Wyczynski, à propos de l'opportunité de continuer le secret sur des choses nelliganiennes "importantes", il n'y a qu'un pas de polichinelle. L'autre pas, et encore un truisme, ce serait de supposer que le point de vue du prof. Wyczynski a prévalu, puisque Lacourcière s'est tu, là-dessus, en 1979.

Y avait-il en effet quelque chose de faisable, facilement, devant la montée de popularité du doué promoteur d'un Nelligan asexué et amant de sa mère? M.Wyczynski avait détaillé lui-même les réactions de plus en plus chaudes du public devant ses travaux (surtout pour la «Bibliographie» savante de 1973), dans un article de «Québec français», no 25, mars 1977, publié à Québec sous les yeux de son collègue Lacourcière de l’Université Laval, deux ans avant le 100e de la naissance du poète, une ‘prochaine occasion’ à éviter alors, de toute évidence.

C)-Le précédent de Lacourcière. Mais le refus n’est plus la seule opinion possible en la matière, de nos jours. La décision de MM.Lacourcière et Wyczynski passe aujourd’hui pour autocratique et teintée par le conformisme cachottier d’une époque ancienne. Nous nous appuyons, pour dire cela, sur l’exemple que nous a donné un Lacourcière plus jeune, passant outre en 1952 au "raisonnement" de Louis Dantin qui tentait de justifier son refus de publier les poèmes "posthumes", et Lacourcière déclarait ceci:

"Ce raisonnement, justifiable en 1904, ne l’est plus aujourd’hui que Nelligan appartient à l’histoire littéraire. Quelques poèmes ébauchés, ou quelques vers moins heureux ne peuvent pas nuire à sa réputation d’artiste. Par contre, notre connaissance de son art y gagne beaucoup" (p.314).

Quelle habile argumentation que celle-là! et comme elle nous inspire! De nos jours, c’est la "connaissance" de l’oeuvre et de la biographie qui y ‘gagne beaucoup’. La "réputation d’artiste" de Nelligan ne peut guère y perdre non plus, la sympathie éclairée du public lui étant largement acquise, grâce aux travaux de MM. Lacourcière et Wyczynski, et elle devrait grandir encore par le spectacle du courage du jeune poète qui, malgré les drames et les crises de folie, travaille d’arrache-pied à édifier son recueil.

D)-Et il y a d’autres précédents. En 1938, écrivant à Germain Beaulieu, de l’École littéraire, Louis Dantin met un point sur les i, en posant un doute explicite sur l’équation "poésie=folie" de l’étude/préface:."je l’ai posée là sous forme d’interrogation, et moins comme thèse que comme théorie purement possible" (lettre du 5 mars [mai], fonds Gabriel Nadeau, BNQ, je souligne). On lit cette trouvaille dans l’édition critique d’«Émile Nelligan et son oeuvre», par Réjean Robidoux en 1997 (p.67) et elle vaut une pépite d’or. C’est la 2e fois que Dantin touche au sujet. Il fallait qu’il soit exaspéré par l’aveuglement des lecteurs de sa Préface, dont nous avons cité le premier bémol dès le début de cette Introduction.

Louis Dantin redonnait là à ses successeurs un bel exemple de retrait du secret, et il en fera d’autres ailleurs, ainsi que nous le verrons grâce à Halden en 1907, puis grâce à Yvette Francoli en 2002 qui nous le montrera clicant sur Verlaine.

En fait, il suivait là l’exemple de Françoise, qui en 1908 publiait les poésies inconnues de rupture d’Émile (LL p.315). Les détenteurs n’ont donc plus aucune raison de séquestrer encore des masses de témoignages, plus de 105 ans après les faits (et est-il assez long, ce moratoire jamais justifié!).

Par ailleurs, les temps et les moeurs ont beaucoup changé ‘au pays de Québec’ depuis les années ‘60. La folie n’est plus aussi effrayante et infamante qu’alors, pour l’homme moderne qui a appris à se familiariser un peu plus avec elle, qui l’a vue cohabiter avec le génie chez Van Gogh par exemple et chez ce pianiste schizophrène de réputation internationale, David Helfgott, qui donne des concerts de par le monde. Au Québec particulièrement, le destin d’Alys Roby, de Claude Gauvreau, etc., nous a enseigné à juger du mérite artistique indépendamment des contingences individuelles.

Pareillement, l’amour d’un jeune poète pour une femme d’âge mûr n’est plus aussi délicat de nos jours, tout comme l’homosexualité occasionnelle. Notre époque est plus permissive à ce sujet, ayant connu plus d’une révolution, et elle n’y voit pas facilement de quoi blâmer ou cacher.

Mais notre mentalité actuelle ne comprend rien au secret indûment prolongé ou pour des motifs qui ne sont plus valables. C’est la règle du secret/silence elle-même qui de nos jours est devenue suspecte et "désobligeante", à cause des excès qu’elle entraîne, qui abîment l’oeuvre même que les prédécesseurs ont voulu protéger et qui causent des embêtements continus et inexplicables aux innocents lecteurs ou diffuseurs, lesquels ne soupçonnent même pas que leur Nelligan a été ainsi altéré.

Comment veut-on que les jeunes et les étudiants, en particulier, se débrouillent aujourd’hui devant les embrouillaminis causés par les déplacements, les désinformations, les ‘oublis’ diplomatiques, les subterfuges et les mensonges pieux que la consigne a super-multipliés, eux qui ne se doutent même pas qu’il y aurait des pièges? Les poésies de Nelligan étant déjà parfois assez malaisées à interpréter et à dater, si en plus il faut déjouer les habiles manoeuvres du secret, la difficulté est alors presque incommensurable, un vrai labyrinthe!

Comment veut-on que les études nelliganiennes progressent au nouveau siècle, s’il est pratiquement surhumain de s’y retrouver maintenant, après cent ans de cachettes, quand on ne dispose pas d’en masse de temps libre à y consacrer entièrement et si on n’a pas la chance de tomber tout de suite sur le filon?

Comment veut-on que la science nelliganienne avance quand c’est le secret qui dicte l’opinion que l’on doit avoir? Par exemple, j’ai moi-même cru pendant longtemps avoir d’ordinaires divergences d’opinions avec le prof. Wyczynski sur le thème amoureux. Puis, petit à petit, je me suis rendu compte que chez mon interlocuteur les réponses aux questions soulevées étaient prédéterminées par la consigne. La simple discussion libre n’existe plus alors, ni l’espoir du progrès ou de l’avancement de la science nelliganienne par la libre discussion des sujets litigieux.

Comment, enfin, espérer que progressent les analyses médicales et psychiatriques sur la folie de Nelligan,- (comme celle que vulgarise le film de Claude Fournier, OFQ,1968),- si des faits très majeurs de son existence amoureuse et de son environnement familial ou amical sont dissimulés au chercheur psychiatre, pour des raisons maintenant indéfendables? Chez le lecteur moderne, en effet, il n’y a plus aucune éthique au monde qui puisse justifier l’altération de la biographie ou du commentaire des oeuvres. Cela revient alors à penser ainsi: posons les faits d’abord, la morale s’ajustera ensuite à la réalité, comme souvent par le passé. On n’est plus au temps de Galilée. Et on a certes besoin du vrai Nelligan.

Donnons un autre exemple vécu, celui de Gérard Bessette. Il fait en 1961 l’évaluation érudite de l’ouvrage sur "les sources" de Nelligan par M.Wyczynski (AR-1 p.305; nous y reviendrons dans le commentaire aux «Petits Oiseaux»). Celui-ci, dirigeant de ce numéro spécial de la Revue (AR-1 p.136) et ayant sans doute pris connaissance du compte rendu de Bessette, recense à son tour le livre du collègue sur "les images" des poètes canadiens et de Nelligan. Mais après les réserves générales et compliments d’usage, surprise! il l’incite à délaisser le sujet nelliganien, pour des sujets plus ‘modernes’ et révélateurs: "Nous osons espérer qu’il continue ses enquêtes: la poésie canadienne-française moderne - Saint-Denys Garneau, Alain Grandbois, Anne Hébert, Rina Lasnier - rendra sa tâche plus agréable, ses découvertes plus révélatrices" (AR-1 p.304). Ouf! C’est une invitation nette à changer de port. On est renversé, le livre nous tombe des mains. Le secret tournait-il à la censure? M.Wyczynski, quant à lui, n’aurait rien fait d’autre que son devoir.

Mais Bessette, récidivant, poursuit son chemin et en réaction évidente à l’ouvrage de 1960 malmenant les idylles, il publie en 1963 une étude très novatrice du domaine amoureux chez Nelligan, intitulée "Nelligan et les remous de son subconscient"(AR2 p.131-149,une revue que dirigent aussi Bernard Julien Omi et Jean Ménard; =ULEE p.43-62). Puis il en livre une autre au Colloque de McGill en 1966 sur le thème de la mort (et d’Œdipe), intitulée "Le complexe parental chez Nelligan", qu’il publiera en 1968 (ULEE p.63s). Bessette croyait encore au libre-échange des idées pour faire sortir des choses. Il n’ignorait pas, mais faisait tout comme, l’existence du secret chez son collègue nelliganiste.

Celui-ci, interpellé à son tour par les propositions imposantes de Bessette sur les cycles amoureux, les présente autrement et en offre une longue exégèse dans son ouvrage de 1967 (p.79s), mais dès la première phrase il restreint drastiquement les limites du débat: "La vraie perspective dans laquelle se situent l’amour et la femme chez Nelligan est celle du rêve" (p.79). Cela reprenait la phrase-clé du secret en 1960: "L’amour de Baudelaire est un amour à la fois vécu et rêvé; l’amour de Nelligan n’est qu’un amour rêvé" (ENSEO p.84), prétention que Bessette avait rejetée (AR-2 p.142+ULEE p.53). Le sens négatif du mot "rêve" détruit en partant le côté réaliste des cycles auquel tenait Bessette. Premièrement pour le cas de Françoise dans le poème «A une femme détestée», sur lequel il avait écrit: "Il s’agit bien ici d’un dépit amoureux, d’un dépit même très violent" (ULEE p.53). Deuxièmement, pour le cas des poésies à Gretchen, dont il avait dit: "Jamais le poète ne suggère qu’il s’agit-là de simples rêves, de simples phantasmes" (ibid. p.56). Que veut-on que Bessette fasse alors après cette seconde annulation du débat? Dans ces conditions, toute discussion sur ce thème devient inutile. Et après le colloque McGill, Bessette ne donnera pas suite aux propositions forcément ambiguës du Prof. Wyczynski en 1967, et abandonnera le sujet amoureux chez Nelligan, laissant le Québec à son obscurantisme en la matière.

Petite conclusion : Lacourcière ralenti, Bessette retourné à ses romans et terres de Kingston, et tant de commentateurs décontenancés par les dissimulations: le secret amoureux a déjà coûté cher à Nelligan à la fin des années ‘60. Quelle perte! Trente autres années se sont ensuite passées de même. Et rien dans l’attitude de l’auteur du si bel «Album Nelligan» de 2002, ne montre qu’à l’aube du 3e millénaire il ait modifié son évaluation des exigences et capacités à comprendre d’un monde moderne, sur les thèmes interdits de la folie, du sexe, des amours et des choses connexes.

Or, s’il y a eu un temps pour l’usage du secret, il y a aussi un temps pour son retrait. Nous estimons que cette dernière heure est arrivée, depuis longtemps, l’heure des "révisions... importantes", dont il y a 50 ans parlait déjà Lacourcière au journaliste Jean-Thomas Larochelle en décembre 1952. Elle urge, cette heure, et elle presse plus que jamais, à un temps où il serait indécent de se taire.
C’est pourquoi nous réclamons aujourd’hui avec insistance la divulgation de ces témoignages des contemporains qu’on nous cache depuis ‘52, qui nous donneraient les faits de la biographie exacte de Nelligan et nous aideraient à formuler la situation de base de bien des poèmes. Nous estimons qu’en cet-te matière, la France n’aurait pas toléré une telle rétention d’informations littéraires sur un auteur majeur, et en plus dans des éditions dites "critiques". Après tout, les renseignements étaient destinés au public et non au classeur. Ces lecteurs ont des droits, (qu’on ne peut impunément oublier), le secret n’en a plus aucun, et se taire aujourd’hui sur ses abus constituerait une espèce de délit par omission commis contre le poète, contre le public, les chercheurs, les psychiatres, les étudiants, les fans, etc.

Nous laisserons tous ces derniers juger par eux-mêmes, tout au long du présent ouvrage, si les "faits majeurs" révélés ici sont finalement "désobligeants" pour la réputation littéraire de Nelligan, pour les siens et les autres (comme Françoise, Dantin), et nous reprendrons le sujet en Conclusion générale avec des lecteurs mis au courant de quelques secrets bien gardés depuis plus d’un siècle.
Par ailleurs, quelques soient nos jugements sur les pratiques des grands commentateurs, qui ont agi tout à fait de bonne foi et selon la conscience professionnelle du temps, nous savons au fond du coeur la gratitude que nous devons à ces fervents nelliganistes, Dantin, Lacourcière et Wyczynski, qui ont été nos maîtres, par qui nous avons appris à aimer, goûter et admirer la poésie d’Émile Nelligan. Les pages irremplaçables qu’ils ont écrites sur lui vont demeurer au blason des décennies comme des instruments de travail indispensables. M.Wyczynski, entre autres, ce géant de la critique littéraire québécoise, et dont l’oeuvre immense inspire la plus vive admiration, demeure toujours le leader maximo (mais non infaillible, et qui a droit à l’erreur) de toutes les spécialités nelliganiennes.

Cela étant donné, il sera normal qu’au début de ce livre le lecteur trouve incroyable de seulement penser que Louis Dantin et M.Wyczynski aient pu faire du secret, même après ce que nous avons vu sur Lacourcière. Je sais, je l’ai éprouvé, quelque chose comme un choc. C’est vrai que nous vivons tous actuellement sous le charme indéniable des célèbres conteurs de Nelligan, de l’auteur entre autres de cet admirable «Album», fruit de 50 années de cueillette patiente. Le charme agit en fait depuis plus de 100 ans. Et qui dit charme, dit aussi abandon aux narrateurs incomparables et mise en veilleuse de la vigilance, ce qui fait qu’on peut parfois nous en passer de toutes les couleurs, sous la raison pieuse de protection du poète. Et qui est-ce qui a rechigné, assez fermement pour qu’on s’en souvienne? On peut compter sur les doigts de la main les protestations des intellectuels (Gérard Bessette, Gilles Marcotte,…), faites dans des ouvrages assez savants et restées presque inopérantes.

Il est temps de susciter notre curiosité critique, de questionner un peu le charme, de consentir à regarder les dégâts infligés à la biographie et à l’oeuvre, dégâts qui ont tourné Nelligan en un eunuque inhumain et ont vidé les poèmes de sa folie comme de tous ses amours. Notre ouvrage dresse une cinquantaine de dossiers sur ces poésies et offre cinquante fois, et facilement, un étalage cru de la politique du secret menée par Dantin, Françoise, Lacourcière et M.Wyczynski.

Peu à peu, sous le poids de l’évidence accumulée, la résistance du lecteur fléchira, forcément, et s’il faudra bien alors admettre que les célèbres commentateurs du poète ont agi en critiques soucieux ‘de leur devoir envers le public de leur temps’, comme nous avons dit justement, il sera nécessaire aussi de comprendre que nous devons en faire autant..., pour celui de notre temps.

Je signale ici, par rigueur, que le premier à parler de censure a été le poète André Gaulin, dans le «Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec», tome III, en 1982, traitant des «Poésies complètes» d’Émile Nelligan (édition Lacourcière), et où il écrit ceci sur Dantin: "il devait tenir compte d’une censure psychologique ou morale de la famille" (p.793). Il se réfère sans doute aux efforts de Dantin lui-même contre la «Déraison», et à ceux de Mme Nelligan contre les textes irrévérencieux (LL p.313 et BIB p.60). Réjean Robidoux a aussi brièvement parlé d’une "certaine censure" familiale (ENSOR p.16). Le Père Yves Garon, expert de Dantin, a aussi supposé chez lui une "discrétion nécessaire", soit dans la publication de «Franges d’autel» (PRPV p.73). Mais on doit aujourd’hui faire état d’une perspective énormément élargie du phénomène du secret et j’admets même qu’on ne finit plus d’en voir les applications.

Tout au long des chapitres qui suivent, nous procédons et avançons de façon chronologique, -automne‘98, hiver et printemps-été ‘99,- par l’analyse des événements biographiques, des poèmes datables de Nelligan et des proses de Françoise, les insérant tous dans leur contexte historique. À propos des poésies, il est nécessaire de dire que ce sont elles que le secret a davantage touchées et elles qu’il faut alors repositionner, car ce sont elles que les lecteurs veulent arriver à comprendre. C’est en elles qu’à l’occasion Nelligan transpose son moi présent et ses souvenirs, mais elles ne sont évidemment pas "biographiques" au sens étroit du terme, comme le précise Bessette (ULEE p.65). La poésie lyrique de l’époque était ainsi faite, celle de Verlaine entre autres, dont Nelligan est ‘franchement le disciple’,dit Halden(p.361). C’est pourquoi un sémioticien exemplaire comme Jacques Michon dit en 1983 ne pouvoir nier la légitimité de l’herméneutique biographique de M.Wyczynski et psycho-critique de Bessette (JMR p.57) et en 1997 il ajoute à propos des objets: “L’expérience intime et personnelle du poète les abolit. Les objets et les lieux évoqués sont vaporisés par le sentiment, par l’idée et par le regard qui les traversent. Ils servent d’abord de symboles aux désirs et aux déboires affectifs du poète”[5].

Nous reconnaissons que la création poétique transforme les données de la vie personnelle du poète de façon très complexe, créant des textes qui dépassent de beaucoup ces particularités, mais nous croyons aussi que ces données personnelles, transposées dans le poème, demeurent parfois assez reconnaissables et que le travail de l’analyste consiste à les dégager de leur écrin poétique pour étoffer la biographie. Cela donne, par exemple, une ‘souvenance amoureuse’ au sujet de l’amie dans « Jardin sentimental »(ENSEOp.252), ou des "souvenirs stylisés", comme dit la « Biographie » à propos de « Premiers remords » sur l’enfance de Nelligan (p.97), ou une "habile hyperbole" d’un état d’âme suicidaire de Nelligan en l’hiver ‘99, à propos du « Suicide d’Angel Valdor » (ibid.p.283). Il s’agit de voir si la bio a influencé le poème et comment elle peut être utile pour en déterminer le sens, p.ex. dans «Jardin d’antan».

Mais que dit la théorie, de nos jours? Je cite là-dessus l’avis du réputé Dominique Combe: "Le débat, qui tourne souvent à la polémique, entre les partisans de l’hypothèse «biographiste» et les défenseurs du «sujet lyrique » paraît insoluble, mais l’idée d’une «re-description» rhétorique, figurale, du sujet empirique par le sujet lyrique, qui en serait le «modèle» épistémologique, pourrait sans doute aider à lever l’aporie"[6].

Puis D.Combe révèle l’origine de cette "idée": "Généralisant une définition épistémologique de la métaphore en tant que modèle heuristique, susceptible de «redécrire» l’univers, Paul Ricoeur [dans «La Métaphore vive» 1975] défend la portée ontologique de la poésie (et de l’art en général) qui, loin de s’enfermer dans le champ clos des signes, est en prise, sinon directe du moins indirecte, sur le réel, dont elle s’avère en définitive plus proche que les discours descriptifs de premier rang" (ibid.p.56).

Ensuite Dominique Combe distingue et réconcilie biographie et sujet lyrique: "C’est ici qu’il convient de revenir à la distinction entre le fait anecdotique de la biographie personnelle, inscrit dans le singulier, et la quintessence de l’expérience vécue ouverte sur l’universel. À ce niveau, la distinction d’un sujet lyrique ne semble nullement incompatible avec l’idée que la poésie a malgré tout affaire avec la vie, qu’elle puise dans le fonds autobiographique" (ibid.p.60).

Enfin, il conclut: "Au plan phénoménologique, cette double référence paraît correspondre à une double intentionnalité de la part du sujet, à la fois tourné vers lui-même et vers le monde, tendu à la fois vers le singulier et vers l’universel" (ibid.p.62).
Un exemple patent de l’inclusion d’un fonds biographique à intentionnalité universelle dans une poésie lyrique est celui que fournit un peu plus loin le directeur de l’ouvrage, M. D.Rabaté, à propos de Paul Eluard dans la poésie «Le Temps déborde», précédée par ce vers:

Vingt-huit novembre mil neuf cent quarante-six.

M.Rabaté ajoute aussitôt la référence:"le jour de la mort de Nusch". Et le court poème d’Eluard suit son alexandrin:

Nous ne vieillirons pas ensemble
Voici le jour
En trop : le temps déborde (ibid.p.72).

Le poète a fait lui-même le commentaire bio-lyrique du vers d’en haut: un jour trop tôt venu, le temps exagère.

Rappelons que l’oeuvre de Nelligan comporte plusieurs inscriptions temporelles semblables à celle d’Éluard, quoique souvent plus courtes ou réduites au mois ou à la saison:

- «musique mêlée aux lunes de septembre», de «Prière du Soir»;

- «l’Étendard triomphal des Octobres», dans «Soirs d’octobre»;

- «par vos soirs affreux, ô Décembres!», dans «Soirs hypocondriaques»;

-«en le parc hivernal», de «Confession nocturne»;

-«une neige de février», dans «Mon âme»;

-«oiseaux de février», dans «Soir d’hiver»;

-«Donnez-nous le mai de l’amour»,dans«Le Mai d’amour»;

-«O le beau soir de mai!», dans «La Romance du Vin»; etc.

Si l’interprétation peut en tirer des renseignements utiles ou uniques parfois pour la datation, on ne pourrait alors rejeter l’exploitation égale d’autres indices textuels, soit encore pour dater une poésie, soit pour en tirer des détails biographiques acceptables et autrement inconnus. La «Biographie» reprend d’ailleurs l’adage antique: "Ici l’homme est inséparable du poète" (p.18), et si on peut les y distinguer intellectuellement, on ne saurait les dissocier formalistement comme des étrangers.

Mais notre méthode n’est pas qu’interprétative. Si Bessette écartait la méthode historique, c’était après la supposition imperceptiblement ironique de 1963: "il nous semble probable que, si ces documents [inédits] existaient - ou ces témoins [contemporains]- un chercheur aussi consciencieux que M.Wyczynski les eût découverts et eût publié le résultat de ses recherches."

Et il ajoutait, résigné: "Reste donc l’autre méthode: psychologique", qu’avant il avait nommée ainsi: "l’analyse textuelle [...] soucieuse d’étudier l’homme"(ULEE p.43 + AR p.132).

Or, en fait, au stade où nous en sommes de nos jours, alors que nous attendons toujours la biographie ‘exacte’ de Lacourcière (LL p.7), nous devons ramener la méthode historique en première place, car elle est très loin d’avoir épuisé ses ressources, de sorte que nous combinons plutôt constamment les méthodes. Ainsi:

a)-soit, en premier lieu, la méthode historique, c-à-d.. le commentaire chronologique des événements datés de la dernière année active du poète; à cette fin, nous utilisons à fond les ‘concessions’ des biographes, lesquelles sont des témoignages historiques de premier ordre quant à la folie et quant aux amours; nous usons aussi des documents historiques disponibles pour mettre le poème "en situation", ou pour inférer des conclusions, comme nous l’avons fait tantôt lors de la jonction des 2 pages de l’édition de Lacourcière (p.35+315) pour établir un fait historique très important de la destinée du poète, c’est-à-dire son internement pour folie d’amour;

b)-et soit, en deuxième lieu, la méthode textuelle qui est la présentation des opinions sur des poésies datées ou datables de Nelligan et des proses toujours datées de Françoise, toutes deux insérées dans leur contexte historique, et dont nous tirerons nous aussi des confidences délaissées et des souvenirs admissibles mais occultés. Tout notre ouvrage, d’ailleurs, s’organise autour du poème, à propos duquel et en bordure duquel nous déballons les découvertes.

Nous démontrerons historiquement la folie-d’avant-août et les sentiments réels du poète (dans les cycles amoureux) et celui de Françoise, d’abord par les témoignages rares que sont les ‘concessions’ des biographes. Ensuite, la plupart des étapes du sentiment chez Françoise, -(comme l’entichement de février et d’avril ‘99, son aveu d’amour, à trois reprises, et la provocation de la rupture),- viennent de ses phrases à mots couverts, alors que les étapes d’Émile surgissent aussi de ses confidences transposées ou poétisées, sauf la déclaration amoureuse qui est une déduction du compliment historique de Françoise (le 15 avril ‘99). La brouille des amants et le dépit d’Émile sont dus aux affirmations fondées des commentateurs. Le secret, enfin, dans toutes ces matières, se démontre à chaque cas par l’examen du poème et des commentaires des biographes traités en ordre chronologique.

Mais pourquoi centrer l’ouvrage sur les poèmes? C’est que cela ne donnait rien de seulement s’obstiner ou de contredire les biographes, à coups d’arguments, sur les sujets interdits. Mais rien n’est plus compromettant pour eux que de faire des commentaires de poésies, quant à leur signification, leur datation, etc. Car c’est là que nous sommes souvent à égalité avec eux, humblement toujours, et que nous pouvons questionner, humblement encore, après avoir sursauté devant quelque détail carrément insolite dans l’interprétation donnée. Ensuite, après fouilles et examens, nous pouvons juger l’opinion officielle, puis trancher finalement, sur ces thèmes occultés.

Nous apporterons donc, à chaque poésie, les citations qu’il faut, tirées de Dantin, Françoise, Lacourcière, M.Wyczynski et d’autres, puis nous poserons les questions pertinentes pour éclairer le débat ou l’enjeu du poème, ensuite nous exposerons nos points de vue et nous déciderons, nous ayant assuré constamment que le lecteur peut suivre et peut lui aussi, au fur et à mesure, se faire une idée compétente, en toute connaissance de cause, quant au texte examiné.

Chacun de ses positionnements sur un poème donné deviendra ainsi la conquête personnelle du lecteur, quelle que soit sa décision.
Les poèmes de Nelligan: peut-on rêver d’une plus belle porte d’entrée dans son univers global?

Quant à Françoise, nous avons entrepris de parler d’elle dans le cadre restreint mais important de sa relation littéraire et amoureuse avec Nelligan, avant et après l’internement. À cette fin nous avons couvert les ouvrages sur son oeuvre et sa vie, de même que ses articles des rubriques hebdomadaires « Causerie fantaisiste» du samedi et « Chronique du lundi » dans « La Patrie », depuis le début de mars 1899 jusqu’au milieu de décembre de la même année. Quel couple fabuleux pour l’histoire littéraire elle forme avec Nelligan! Il y a là une belle histoire. Mais le silence fatidique qui s’est abattu sur les amours de Nelligan, a aussi occulté une partie de son existence à elle, et non la moindre. Nous tâcherons de l’en dégager dans la modeste limite de nos moyens.

À propos de l’extension de l’ouvrage et du déploiement de l’exégèse, précisons qu’au-delà de l’idylle Nelligan -Françoise, nous intéressent aussi les principaux problèmes connexes, comme l’évolution de la folie-d’avant-août-’99, les étapes de la pensée du poète avant et après Françoise, le secret dont les biographes ont sévèrement entouré l’amour pour Gretchen et pour la Bergère, ce qui cacherait mieux la relation d’Émile et de Françoise, etc., en somme une bonne partie de la grande question nelliganienne, biographie et œuvre.

Les propos sur la Bergère sont utiles entre autres parce qu’ils montrent qu’Émile a liquidé son complexe d’Oedipe avant d’aimer Gretchen et Françoise, une question qui hantait Bessette (ULEE p.45+61). Enfin, chacune des sections illustre un épisode dans la dernière année poétique, comme un maillon de la chaîne.

Qu’il soit bien compris, par ailleurs, que cet ouvrage ne dénonce ni n’accuse personne, qu’il ne fait qu’établir, signaler, constater et révéler des faits littéraires, dans un but qui se veut simplement didactique et scolaire. Les moeurs de l’époque ayant longtemps nécessité les précautions prises par les biographes, nous n’avons aucun reproche à leur faire, car ils ont agi avec probité intellectuelle en accord avec les normes de leur temps. Tout ce que nous pouvons relever, c’est un manque d’imagination dans l’évaluation sous-estimée de la capacité des lecteurs ‘à utiliser la vérité’ (cf.Scott Peck, cité plus haut).

Nous faisons hautement confiance à l’intelligence du lecteur en lui proposant des dossiers historiques de poèmes et nous nous fions à son sens critique en lui offrant des arguments contrôlables. Le lecteur peut compter sur nous pour apporter des preuves, des indices et des références que nous soumettons à sa perspicacité, de sorte que c’est finalement lui qui, ayant vérifié les citations dans les ouvrages dont il dispose et ayant soupesé le tout, se trouve à être le juge suprême à chaque cas. Toutes les affirmations ne seront pas des certitudes absolues, cela va sans dire, il y aura forcément des suppositions emboîtées, des conjectures convergentes, en quel cas la « Biographie » offre une excellente justification méthodologique : "Si l’on emprunte parfois, pour fin de transition et de relief, les moyens d’invention romanesque, on ne saurait pour autant déroger à la stricte règle de la vraisemblance, en demeurant toujours dans les limites des indices vérifiables" (p.16).

Nous citerons volontiers et plus souvent le Prof. Wyczynski, qui est celui qui a le plus écrit, (10 volumes), ce qui illustrera combien ses nombreux travaux demeurent absolument indispensables, même s’ils montrent l’inévitable patine du temps et des méthodes de secret employées. Les citations des passages marqués par ce secret aident à faire le tri nécessaire et à apprécier les commentaires précieux, toujours cités aussi, qui n’ont pas pris de ride, et dont notre ouvrage et l’Histoire montreront qu’on ne saurait se priver. Une fois décodés, ces ouvrages hermétiques seront toujours utilisables, et rien ne sera perdu pour Nelligan de l’effort qui les fit naître. La remarque vaut enfin pour les études des Dantin, Françoise (la délaissée du secret) et Lacourcière, pour lesquels elle est aussi parfois une planche de salut.

Quand nous aurons alors à choisir entre l’opinion ‘étrange’ des biographes et le témoignage indéniable du poète, nous prendrons parti pour Nelligan, naturellement. Ses "sentiments ont de la vie″, écrivait Louis-Joseph DeLaDurantaye en 1923[7] Et on ne saurait parler d’amour en poésie, disait un maître écrivain, sans le ressentir. Les concessions ponctuelles des biographes confirmeront la chose.

Au sortir de l’enquête, la présentation traditionnelle de la poésie de Nelligan apparaîtra comme un gigantesque gruyère ou comme un rocher de Gibraltar percé de centaines de trous et de tunnels, et gardé par une artillerie multiforme de secrets, dont les ramifications parcourent toute l’œuvre, ainsi fortifiée comme un inexpugnable bastion. La visite en est impressionnante, tout au long des lieux de cette biographie reconstruite d’un célèbre inconnu.

[1] Claude Beausoleil, dans «Préface» à «Emile Nelligan,Poésies complètes», Montréal, Typo, 1998, p.13.
[2] Voir Paul Wyczynski: "Nelligan devant la critique", dans «Québec français», mars 1977, p.26.
[3] Dire ou taire la vérité est une opération à pondérer:“Selon les circonstances, il faut savoir taire ses opinions, ses sentiments, ses idées et même ses connaissances. Quelles règles doit-on suivre alors si on veut vraiment se consacrer à la vérité? Tout d’abord, ne jamais dire ce qui n’est pas vrai. Ensuite, garder en mémoire que taire une partie de la vérité est toujours un mensonge potentiel, et qu’à chaque fois que la vérité est cachée cela implique une importante décision morale. Celle-ci ne doit jamais être prise sous la pression de besoins personnels –soif de pouvoir, désir de se faire aimer ou de se protéger des critiques -mais guidée par les besoins de la personne à qui on veut cacher la vérité. Estimer ceux-ci est une grande responsabilité, relève d’une analyse très complexe, d’un jugement qui ne peuvent être effectués avec sagesse qu’en étant inspirés par de l’amour véritable. Ce qui aide à estimer les besoins de l’autre, c’est avant tout d’évaluer sa capacité à utiliser la vérité pour sa propre évolution spirituelle; et cela implique de garder toujours à l’esprit que nous avons plutôt tendance à sous-estimer nos capacités”(Scott Peck,«Le chemin le moins fréquenté» Paris, Éd. J’ai lu - New Age, 1990,p.65).
[4] "Luc Lacourcière nous parle de son travail sur Nelligan", dans «Notre Temps», 6 décembre 1952, p.4.
[5] Dans la préface intitulée “L’avis d’un connaisseur”, à «Emile Nelligan,Le Vaisseau d’Or et autres poèmes», par Luc Bouvier, Montréal, CEC 1997 p.6.
[6] "La référence dédoublée" dans «Figures du sujet lyrique», sous la direction de M.D.Rabaté, Paris, PUF Perspectives littéraires, 1996, p.56, un manuel reconnu.
[7] Dans “Les images et les procédés d’Emile Nelligan″, in «Les Annales»,jan.1923, p.5,cité par Luc Bouvier, op.cit.206.

 

 

 

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Lettres québécoises, numéro 119, automne 2005, page 50.

 

 

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PIERRE H LEMIEUX

 

 

Né à Lévis au milieu de la grande crise, d’un père typographe au «Quotidien» et au «Soleil», et d’une mère couturière et féconde, mais épargné des bouleversements économiques, Pierre H. Lemieux fait ici son collège puis passe une jeunesse studieuse à l’étranger. Revenu au pays, il enseigne d’abord la littérature au Collège de Rouyn. Puis il fait sa maîtrise en lettres, avec une thèse sur Jean Simard, et son doctorat, avec une étude sur la structure du ‘Tombeau des Rois’ d’Anne Hébert.

Professeur de littérature aux francophones pendant plus de 25 ans à l’Université d’Ottawa, au temps du risorgimento pour la littérature d’ici, il a publié en 1978 son ouvrage sur Anne Hébert, puis des études sur «Les Anciens Canadiens», «Angéline de Montbrun», «Menaud, maître draveur», etc.. À part ces classiques, ses auteurs de choix ont été Buies pour l’esprit, Harvey le civilisé (préféré de son père), G. Guèvremont, Emile Coderre, Miron et Giguère, les Lapointe, des modernes, etc...

 

 

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