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EXTRAIT
Nelligan et
Françoise - L'intrigue amoureuse la plus singulière
de la fin du 19è siècle québécois
Biographie reconstituée marquant le 100è
anniversaire de la publication
du recueil d'Émile Nelligan 1904 - 2004, Pierre H
Lemieux
Les brumes de
l’incertitude.
Le public des fans d’Émile Nelligan ne sait même pas encore aujourd’hui en
quelles circonstances personnelles il a été interné le 9 août 1899. Il y a
pourtant 105 ans de cela. Son public, qui a droit de savoir, nage toujours
dans les brumes de l’incertitude. Car les opinions des biographes sont des
plus divergentes. C’est lamentable. Quand donc sera-t-il traité comme le
moindre des patients et comme un écrivain respectable?
Mais bon! soulignons en tout cas l’heureux 100e anniversaire de son recueil
de 1904, un glorieux trophée, en tâchant de résumer correctement ces points
de vue, et sans taire les questions irrépressibles qui peuvent faire avancer
les choses.
1-On notera d’abord que Louis Dantin, son plus que célèbre éditeur, dans sa
prenante étude/préface de 1902-04, a écrit poétiquement que c’est la
poésie-amante-cruelle qui l’aurait "broyé" jusqu’à la "folie". Et, témoin
oculaire érudit, il cite les exemples du temps: Hégésippe Moreau,
Maupassant, Baudelaire (p.i+ENSOR p.65). Deux pages plus loin, cependant, il
ajoute un gros bémol que la postérité n’a pas retenu: "Folie, poésie: ces
deux lunatismes n’en feraient-ils qu’un? C’est peut-être une idée folle que
j’émets là," mais il rabat à moitié le couvercle avec un conditionnel: "mais
c’en est une, à coup sûr, que notre ami n’eût pas désavouée"(p.iii+ENSORp.67,je
souligne). Il avait malgré tout planté son doute, fait inouï et une fois
seulement signalé en 100 ans (ENSOR ibid.,n.2). Mais ce désistement du
maître nous encourage à chercher ailleurs ces causes circonstancielles.
2-On remarque ensuite que Charles ab der Halden, le réputé critique français
de Lyon qui a écrit au début du siècle passé (1905-07) la meilleure étude
qui soit alors après celle de Dantin, selon M.Paul Wyczynski (BIB p.113s),
s’il a prodigué mainte louange à l’éditeur de Nelligan (ex.HAL p.347), il ne
l’a pas suivi sur la piste douteuse d’une poésie qui inoculerait la folie (ibid.p.346).
3-Luc Lacourcière de Québec lui, en 1952, a plutôt prosaïquement estimé que
Nelligan le 26 mai "venait d’épuiser, semble-t-il, toutes les lumières de
son intelligence"(LL p.15), pour son recueil et pour la triomphale soirée (ibid.p.14),
dans une suite à l’affaire DeMarchy, et au mois d’août il était "malade et
surmené" (p.35). Mais "malade" de quoi? De folie? Lacourcière n’emploie
jamais ce mot, il dit seulement ‘son mal’(p.18),‘sa maladie’(p.307). Quant à
‘surmené’, va-t-on à l’asile pour cela? Et pendant 40 ans? Demie
bouffonnerie alors? Ajoutons que Lacourcière, témoignant dans le film de
Claude Fournier(1968), opinera comme Dantin mais sans bémol qu’Émile se
serait "brûlé l’intelligence" à faire l’application des techniques
poétiques. Notons enfin qu’il ne cite jamais le diagnostic médical de
‘folie’ pourtant consigné à l’asile Saint-Benoît le 9 août 1899. On ne peut
dire qu’il l’ignorait, mais dans ses ré-éditions de 1958 et 1966 il
‘ignorera’ l’article de Marcel Séguin qui l’a rapporté en 1957.
4-Le suivant, Jacques Michon de Sherbrooke, en 1983, va citer dans sa
Chronologie (JMR p.119), ce fameux jugement psychiatrique découvert à
l’asile Saint-Benoît en 1957 par Marcel Séguin: “Émile Nelligan, 19 ans,
étudiant, amené par ses parents; sous les soins des Drs Brennan et Chagnon;
souffre de dégénérescence mentale, folie poly[morphe]" (MS p.669). Or, la
grande «Bibliographie critique» de 1973 n’avait pas recensé l’article de
M.Séguin (p.150+201+302). Seule la «Biographie» de 1987, louangeuse de
Séguin en général (p.8;BSN p.12,rien), le fera, mais indirectement et
négativement: ce serait du ‘déjà connu’, et ‘sauf détails’ ‘rien
d’absolument nouveau’(BIO p.12), puis elle ravale les ‘compilations purement
fonctionnelles’ de Michon comme de Roland-M.Charland (ibid.p.15). Mais
pourquoi donc ce traitement? Il y a du mystère là-dedans.
5-Soudain, en 1986 arrive Bernard Courteau de Montréal, avec «Nelligan
n’était pas fou!», qui propose un scénario intriguant. Les parents d’Émile,
pour lui éviter la prison, l’auraient fait interner temporairement pour
délinquance tenace, le temps qu’il s’amende (BC p.69s). C’était l’affaire de
la ‘bohème’, que Dantin avait amorcée (p.vii;+ENSORp.72). Mais Courteau, par
après, rejette toute folie (p.111), malgré le clair document du 9 août,
qu’il vient lui-même de reproduire (p.106). Rien de surprenant alors si
Réjean Robidoux (RR p.127s) et Paul Wyczynski (BIO p.328) ont taillé en
pièces ce récit jusqu‘ici fantaisiste et livré sans preuves. Quand l’auteur
indiquera ses sources et documents innommés, l’histoire tranchera.
6-On avait besoin depuis longtemps (LL p.7) d’une biographie de Nelligan.
Elle a vu le jour en 1987, grâce aux efforts du prof. Paul Wyczynski
d’Ottawa. Et elle parle de "crises aiguës", faites à la maison à l’été 1899,
puis d’un probable "accès de fièvre avec délire" causant des "lésions
cérébrales irréversibles"(p.327). Mais causées par quoi, ces "crises"? La
Chronologie officielle annexée plus loin, ajoutera pour le jour du 9 août:
"En pleine dépression, désemparé"(p.533). Juste ‘dépression’? Le «Dossier»
Fides de Charland-Samson en 1968 (C-S p.88) et Bernard Courteau en 1986 (BC
p.71) en disaient autant, "en pleine crise de dépression", et ce serait
insuffisant devant le diagnostic médical de ce jour. Et le récit antérieur,
bâti sur le conflit oedipien avec le père (p.192s), note que c’est lui qui a
demandé l’internement de son fils (p.328). Elle relate aussi l’entrée à la
Retraite Saint-Benoît (quoique sans ‘les parents’ de M.Séguin) et elle cite
enfin,--(mais bien après M.Séguin de 1957, après le film de Claude Fournier
en 1968, celui de Robert Desrosiers de 1978, et la Chronologie de Michon en
1983),-- le diagnostic des 2 psychiatres: "Dégénérescence mentale. Folie
polymorphe" (ibid. p.330). Et pourquoi tant d’atermoiements? Et causée par
quoi, cette folie? C’était là la grosse question biographique, et elle n’a
pas encore été résolue dans la 2e Biographie de 1999, exactement 100 ans
après la triste affaire (BSN p.225). Pourquoi notre Nelligan n’est-il pas
aujourd’hui traité comme tout patient d’hôpital?
Par ailleurs, en ‘Conclusion’, l’auteur revient curieusement sur le sujet
pour dire avec Dantin+Lacourcière: "Surmené, désemparé, triste (…)
l’adolescent s’est épuisé en voulant fuir la réalité; il a brûlé ses forces
les plus vives"(p.484). Du déjà vu. Puis il recule aussi sur le diagnostic:
"Spéculer sur le mince dossier d’hôpital pour savoir si l’homme était fou ou
non n’apporte rien à la solution du problème. [...] mais le poète était bel
et bien malade [...] d’une névrose excessive" (ibid.p.485+BSNp.307,je soul.)
Demi retour à Courteau? Pourquoi le jeu de yoyo? Et où seraient les
documents? Et est-ce "névrose" au sens majeur du 19e ou mineur du 20e
siècle? La simple vérité sur le patient Nelligan, pourtant dit
‘schizophrène’ (p.332), est une diable d’affaire.
7-Notre «Nelligan amoureux» de septembre 1991 procède autrement. Il souligne
le fait biographique de la détestation démentielle de la femme, appelée
«Vierge Noire»(LL p.276), après le cycle de Françoise, soit à l’été 1899 (NAp.217s).
L’ouvrage a surtout montré que cycles et deuils amoureux n’ont cessé de
déferler dans l’oeuvre, depuis le tout début au 13 juin ‘96 (sur la Bergère
décédée), jusqu’aux déceptions cruelles de Gretchen en ‘98 et de Françoise
en ‘99, des causes de la folie que le poète a transposées dans cette «Vierge
Noire»et dans son testament lyrico-biographique du«Vaisseau d’Or» (p.255s).
8-Tout de suite après, les prof.Réjean Robidoux et Paul Wyczynski, en
novembre 1991 (50e de la mort du poète), dans la Chronologie de leur grande
édition critique, accumulent les prodromes inquiétants pour
"juin-juillet-début d’août" 1899, soit juste avant le jour fatal, et ils en
lâchent finalement un gros morceau sur les circonstances personnelles:
"Indescriptible été. Exaspération du conflit avec le père et déchirement
concomitant de la relation avec la femme, mère ou amante, dans un climat de
santé délabrée, de désordre bohème et de surchauffe créatrice" (RW p.63).
Abandonnés donc, la dépression, le surmenage, la poésie-folie, etc. À la
place, une corne d’abondance: père, femme, mère, amante, santé délabrée,
bohème et surchauffe. Très bien! et enfin! Mais ces 6-7 traits sont-ils en
ordre d’importance? Soit le "père" avant la "femme"? Et devient-on fou pour
un "conflit avec le père"? Pour une ‘histoire de femme’, oui. L’édition 1991
a-t-elle déblayé le terrain, pour nous laisser choisir entre un père, facile
à écarter, et la "femme"? Il ne resterait à élucider que la ‘bohème’, soit
la vie désordonnée d’artiste.
Manque aussi, dans ce paragraphe paqueté serré, la mention explicite de la
"démence", comme s’il n’y en avait pas eu. Et elle fait surface seulement au
long paragraphe suivant sur le mortel 9 août, où on nous livre le tableau
médical le plus précis, -(sauf pour quelque jambette à la mémoire
supposément "confuse" du poète interné, p.64),- sur la vie de schizophrène
qui attend désormais Nelligan. Mais sur l’humeur du poète en ce jour sombre
de l’entrée, rien du tout; il faut donc remonter aux prodromes de l’été:
père? femme? qui aurait causé cette folie? Et la ‘bohème’.
Aussi, combien de lecteurs ont pu lire ces paragraphes lumineux d’une grande
édition en coffret (avec le volume de Jacques Michon), vendue à 100$? La
masse des fans et des étudiants se sont donc contentés de la soupane de
l’édition de poche BQ (1992), qui raconte en 6 courtes lignes l’internement
‘à la demande du père’ et donne le diagnostic de "démence précoce" (p.240).
Mais, encore une fois, et pour les fans et étudiants, provoquée par quel
fait biographique, cette démence? Faudra-t-il attendre le prochain
anniversaire de Nelligan?. «Toujours attendre!», redit le poète depuis 100
ans dans «Mon âme» (LL p.43).
9-Rien là-dessus non plus en 1997, dans l’édition pourtant critique d’«Émile
Nelligan et son oeuvre», par Réjean Robidoux, qui fait aussi, dans sa
Chronologie, table rase de l’héritage: pas d’équation risquée poésie=folie,
ni de prétexte de surmenage, ni de dépression ou de folie choisie, ni même
de prodromes comme en 1991. Pas de mention non plus du témoignage oculaire
de Louis Dantin (p.i), ni même de diagnostic médical, ouf!, rien qu’une
sèche mention au 9 août: "Brutalement, c’est la catastrophe. Émile Nelligan
est interné" (ENSOR p.46). Mais pour quelle raison émotive? Motus. La
biographie serait en hibernation?
10-L’année 2002, centenaire de l’étude initiale de Dantin, qui pouvait être
un grand moment de vérité biographique, nous déçoit encore. Le si bel «Album
Nelligan» raconte la journée cruciale du 9 août, mais en mettant la pédale
bien douce: "Fatigué, triste, malade et par surcroît rêveur et taciturne,
Émile Nelligan arrive dans l’après-midi du 9 août 1899 à l’asile
Saint-Benoît-Joseph-Labre" (p.233). Mais ‘malade’ de quoi?, etc. Suit le
diagnostic classique des docteurs. Or les 5 adjectifs du début de la
citation sont un record absolu d’‘understatement’ sur l’humeur d’un patient
mental grave. Et pouvait-il être à la fois atteint de ‘démence’(ibid.), et
rien que ‘fatigué…rêveur et taciturne’, comme une personne normale en somme?
Il faudra repasser. Mais quel grand mystère se joue-t-il donc derrière les
coulisses biographiques depuis 100 ans? Et en sera-t-il de même dans les
coulisses des poésies?
Les biographes, à part le diagnostic médical, incontournable une fois répété
(mais 30 ans après Marcel Séguin), ne s’entendent donc guère sur l’humeur
précise du poète avant l’entrée à l’asile, humeur parfois tellement atténuée
qu’elle en est incroyable, en regard de l’implacable constat des docteurs.
Quel bilan tirer alors des 10 opinions sur cette condition du poète avant le
mot choc des docteurs? La table est mise et le public a, semble-t-il, à
choisir entre la ‘poésie-folie’ de Louis Dantin (reprise un peu par MM.
Lacourcière et Wyczynski), ou "le conflit avec le père" de M. Wyczynski, ou
les chagrins d’amour à répétition, reflétés dans la «Vierge Noire» et dans
le testament poético-biographique du «Vaisseau d’Or». À chacun de se bâtir
une opinion.
Aujourd’hui, les fans ne peuvent donc rien se faire dire de final, après le
diagnostic des psy, quant aux circonstances biographiques qui ont mené
Nelligan à l’asile. Il n’était peut-être même "pas fou", croit-on parfois
après Courteau, contrairement à la conviction des générations antérieures.
Car, suite aux atermoiements accumulés depuis toujours, lesquels ont sans
doute largement influencé l’auteur du «Nelligan n’était pas fou» en 1986, eh
bien! de nos jours, certains fervents nelliganistes remettent même en
question la folie de Nelligan avant l’entrée à l’asile. Pareillement, Michel
Tremblay, auteur du livret du célèbre «Opéra Nelligan» de 1990, a tout au
long du drame clairement présupposé que le poète n’était pas fou (RRp.146).
Et Robert Favreau, auteur du film «Nelligan» (1991), ne semble pas concevoir
son personnage autrement.
Or, des témoignages sur le dysfonctionnement mental grave du poète avant son
internement, il y en aurait en masse dans les classeurs du prof. Paul
Wyczynski. Voir l’aparté de la Biographie: "Tous les témoignages que nous
avons pu recueillir confirment que le Nelligan de 19 ans s’enlisait dans une
schizophrénie avancée"(p.293+295). Et, par similitude, dans les témoignages
des classeurs de Luc Lacourcière (cf.p.29). Nous en avons débusqué
quelques-uns, que nous présenterons en temps opportun. Mais en rassemblant
des bribes éparses et oubliées, nous avons aussi découvert d’autres choses
importantes qui changent complètement l’approche biographique et
scripturaire de la dernière année active d’Émile Nelligan.
En effet, au terme d’une enquête systématique menée sur les événements
biographiques de cette grande année créatrice de Nelligan, de même que sur
ses poésies d’alors et sur les proses journalistiques de Françoise en cette
même année, - (soit de l’automne 1898 à l’été 1899), - nous avons trouvé
tant de choses passées inaperçues que nous pensons pouvoir établir un
nouveau bilan qui consiste dans les 4 faits majeurs suivants :
1-La folie anticipée. Depuis octobre et décembre 1898, comme durant l’hiver
jusqu’à l’été 1999, la "démence précoce", (ainsi qu’on nomme sa maladie à
l’époque), et qui est d’essence antisexuelle, assaille le jeune poète,
qu’elle n’empêche cependant pas de continuer à écrire génialement jusqu’au 9
août.
Mais les biographes lui ont donné d’autres dates:
*-chez Louis Dantin, dans l’étude/préface de 1902-04, la folie frapperait le
jeune poète seulement et peu à peu dans les "derniers temps"(p.v+ENSOR p.
69), soit sans doute à l’été ‘99;
*-ab der Halden, en 1907, la remonte au temps de «La Romance du Vin» du 26
mai ‘99 où le poète met "tout ce qu’il sentait (...) d’effroi en devinant la
maladie implacable qui se glissait dans son cerveau et qui allait
l’obscurcir" (HAL p.344);
*-mais chez Luc Lacourcière, en 1952, elle ne paraît pas avant ce qu’il
appelle "sa maladie" (p.307), soit "trois mois" après la «Romance du Vin»;
mais ce ne serait pas une folie soudaine, car selon lui Dantin aurait peu à
peu "constaté les premiers symptômes et les progrès de son mal" (LL p.18),
mais il ne précise pas où, ni quand;
*-enfin, chez Paul Wyczynski, dans la «Biographie» (1987) et officiellement,
il n’est pas question de folie avant l’asile (p.330), mais comme parfois
ailleurs, dans quelque concession exceptionnelle, le professeur affirme que
la folie apparaît dès la fin de 1898 (BIO p.293,déjà citée;idem BSN
p.222),ce qui en est la date publique,connue de l’École littéraire.
2-L’amour partagé d’Émile et de Françoise. De son vrai nom Robertine Barry
et de presque 17 ans son aînée, la célèbre journaliste féministe de «La
Patrie» est aux côtés du poète pour l’écouter et le conseiller depuis
octobre ‘98, mais surtout elle est dans son coeur, et lui dans le sien, en
avril ‘99, après une lutte d’influence entre elle et le Père Seers (Dantin).
Cet amour réciproque entraîne les péripéties suivantes:
*-leur idylle est publique et connue des membres de l’École littéraire;
*-Émile éprouve une brève rémission de sa maladie et il vit un épisode
mystique;
*-une brouille survient entre les amants à la mi-avril et dure bien après
« La Romance du Vin » du 26 mai;
*-suit la rupture violente et poétique d’Émile en juin ’99;
*- le chagrin d’amour subséquent d’Émile le ramène à sa folie due à
Gretchen, puis les deux le conduisent à l’asile en août août’ 99;
*-en décembre suivant, Françoise reconnaît implicitement faire une peine
d’amour, en publiant «Les Camélias roses».
3-Les ‘funestes amours’, soit la pratique occasionnelle du sexe entre
hommes/amis privés de femmes, qu’a découverte la Professeure Yvette Francoli
du collège de Sherbrooke en 2002 (YF I p.31s), lors d’analyses des textes de
Dantin, et que nous avons nous-mêmes observée dans les poèmes de Nelligan
d’à partir de septembre ‘98, sauf durant le règne de Françoise. Cette
conduite obsède l’imaginaire de l’adolescent, survolté par l’aliénation
anti-charnelle de son temps, et le thème universel de la faute marque alors
si fortement son écriture, toujours inspirée, qu’on ne saurait en faire
abstraction, si l’on ne veut pas amputer la biographie d’un drame majeur de
ce temps, puis si l’on désire l’interprétation suffisante de poésies
obscures de la dernière année, comme des conduites bizarres des biographes.
Il y avait là, je sais, de quoi faire rougir les anges de ce temps.
Cependant dès mars 1903 un Dantin décidé fait la promotion du livre en
annonçant d’abord prudemment Nelligan “sous des faces diverses”, puis
hardiment à la façon d’un “nouvel «enfant sublime»”(AN p.266), le comparant
ainsi au génial Arthur Rimbaud. L’année suivante 1905, Halden le présente
directement aux Français sous le titre familier là-bas d’«un poète maudit»
(AN p.277), soit à la mode de Verlaine et Rimbaud, poésie et bohème. Enfin,
Dantin reviendra à la charge à la mort du poète en 1941, lui rendant hommage
comme au «Rimbaud canadien» (AN p.331). On peut penser alors au commentaire
général de Claude Beausoleil sur tout poète maudit: «Transgressions, rages,
révoltes, exaltations”[1]. Et elles sont le lot des poètes libres et
absolus.
Cela ne fait cependant pas de lui un homophile pour autant, car
l’hétérosexualité domine chez lui, à preuve les nombreux cycles et deuils
amoureux depuis juin ‘96, et ce grand chagrin pour Françoise, tous relayés
dans ses poèmes.
Comment des choses aussi importantes et extraordinaires ont-elles pu rester
inconnues si longtemps? Il y a une réponse peu surprenante à cela:
4-Le silence et le secret. C’était inévitable en 1904 et par après aussi: il
fallait absolument taire toutes ces choses.
Surtout la dernière. Une question de vie ou de mort, dans ce cas, alors
qu’on vivait littéralement comme sous la ‘fatwa’ d’islam. Et c’est ainsi que
Louis Dantin instaure tacitement une politique du silence/secret sur ces 3
faits majeurs dans son étude/préface de 1902-1904 et cette consigne dure
jusqu’à nos jours, continuée diversement par MM.Lacourcière et Wyczynski, et
par Françoise elle-même. Un silence de plomb pèserait désormais sur ces
sujets délicats. Mais loin de nous l’idée d’un complot diachronique. Il
s’agit seulement de ce que les mêmes conditions sociales et morales ont
porté les divers biographes du siècle dernier à faire, selon les normes du
temps, les mêmes restrictions de base à l’information:
a)-ainsi, Louis Dantin compose sa fameuse étude / préface d’après le sévère
conformisme d’alors (1902-04), qui met un tabou sur la folie, le sexe et
l’amour malséant pour Françoise, et alors il se trouve à établir
implicitement une règle du secret lorsque:
-il situe la folie seulement dans les "derniers temps" (p. v+ENSOR p.69);
-au lieu du chagrin d’amour comme cause de l’internement, il propose
(hypothétiquement) que c’est plutôt l’effort pour créer de la poésie (p.i+p.65-67);
-au lieu des peines amoureuses des divers cycles, il parle d’une "tristesse
sans objet, sans cause" (p.xviis+p.85-90);
-il prétend amicalement que Nelligan n’avait pas «d’idées»(p.viii+p.74s), ce
qui évite d’avoir à commenter les idées délirantes du poète sur les femmes
et l’amour;
-il observe un mutisme absolu sur les autres cycles amoureux (Bergère et
Gretchen) et sur le sexe entre hommes;
-il donne une interprétation discutable à bien des poésies stratégiques
comme «Le Vaisseau d’Or», «La Romance du Vin», «Communion pascale»,
etc.,etc.
2-Luc Lacourcière (1952) ne peut suivre la consigne du maître en toutes ces
matières; il doit publier les 55 poèmes supplémentaires découverts, qu’il
présente avec les circonstances amoureuses importantes,- (comme pour
Françoise p.315 et pour Gretchen p.290; mais rien pour la Bergère),- puis il
déclare ne retenir des informations (p. ex. l’entrevue avec Eva Nelligan)
que lorsque les convenances sociales lui semblent l’imposer (PRPV p.55) et
il applique souvent ce postulat dans son Introduction, sa Chronologie et ses
Notes, ne révélant vraiment rien entre autres sur la folie anticipée (même
p.18).
3-Paul Wyczynski, ci-devant mon maître et mon collègue, aurait hérité du
système de secret établi par ses devanciers. Fraîchement arrivé au pays en
1951, avec en poche une licence en lettres et un diplôme d’études
supérieures de l’Université de Lille, où il a étudié entre autres les poètes
mêmes que Nelligan lisait[2]. Il dévore le recueil des «Poésies» de Nelligan
réédité par Fides en 1945, puis il devient professeur à l’Université
d’Ottawa, curieux de littérature "canadienne", comme on disait à l’époque Il
a ensuite la chance inouïe de rencontrer en ville un collègue de Nelligan et
co-fondateur de l’École littéraire de Montréal, Louvigny de Montigny, alors
traducteur au Sénat, qui l’initie aux arcanes de Nelligan et de l’École
littéraire, au cours de plusieurs rencontres. Le jeune professeur d’Ottawa,
qui se révélera aussi talentueux que Dantin, en sait déjà pas mal long quand
paraît en 1952 l’édition critique des «Poésies complètes» de Nelligan
compilée par Luc Lacourcière. Il voit tout de suite que cette édition est
loin de tout dire sur Nelligan et qu’elle cultive le secret sur bien des
choses, comme on le faisait à cette époque discrète. Puis il décide d’écrire
sa thèse de doctorat sur les "sources" françaises des poésies de Nelligan,
(ce qu’il est le seul bien préparé à faire), tout en amorçant de vastes
recherches sur la littérature "canadienne". Il soutient sa thèse
nelliganienne en 1957, devant Luc Lacourcière, Bernard Julien et Réjean
Robidoux, et la publie en 1960. Lacourcière en dira que c’est le livre “le
plus important qui ait jamais été consacré à une poète canadien“(2ede couv.).
Dès ce premier ouvrage et dans les suivants, il adopte et adapte les
techniques de silence/secret de ses prédécesseurs, multipliant les
interventions pour défendre la réputation littéraire de son jeune protégé.
Toujours de bonne foi, il est aussi consciencieux dans la retenue
d’information que dans le commentaire.
Pour mieux comprendre la position de M.Wyczynski, comme de Luc Lacourcière
il va sans dire, il nous faut faire une transposition culturelle,
c'est-à-dire que, partant de notre culture actuelle de 2004, il faut nous
transposer dans la culture janséniste des années ‘50, au temps de Maurice
Duplessis et de notre «Moyen-Age» québécois, alors que bien des choses sont
interdites par l'Église, par l'intelligentzia et par les biographies du
temps (comme celle de Françoise en 1949). Accepter le secret dans le cas de
Nelligan pouvait être alors la chose la plus naturelle du monde. M.Wyczynski
se trouverait en bien illustre compagnie. Qu' y avait-il de plus correct
alors que de faire comme les Dantin, Françoise et Lacourcière, encensés par
tous? Au moins pour un temps? Et si notre idée actuelle sur le secret est
négative, elle ne l'était pas dans les années '50, elle constituait alors
une tâche digne et respectable, à remplir avec fidélité. Il aurait donc
pratiqué le silence/secret avec la sérénité d'un intellectuel qui accomplit
un devoir tranquillement.
Courageusement aussi, car il prend forcément des libertés avec certaines
choses, il se met ainsi ‘au blanc’, et il risque tout le temps alors d'être
"incompris" et critiqué, pour avoir accompli son travail. Or, il accepte ce
danger, et c'est sans doute pour lui ‘à la guerre comme à la guerre’, pour
la cause de Nelligan. Et c'est lui qui pourrait perdre quelques plumes, si
on examinait de trop près. Aventureux métier! Et en fait, il ne l'a pas eue
si facile la carrière au début. Il a certes reçu de chaudes félicitations
des lecteurs, il a aussi connu une certaine réticence universitaire, sans
qu'on devine le secret pourtant. Et à moi il disait au milieu des années
'70: "Tu sais, Pierre, les plus grands ennemis de Nelligan, c’est les
Québécois," sans préciser. En reconnaissance de son oeuvre plus que
vaillante, il faut aujourd'hui lever respectueusement son chapeau, saluer un
énorme travail accompli, mais aussi admettre que cette époque troublante est
terminée.
d)-En plus de l'exemple éloquent de Dantin en matière de secret,
MM.Lacourcière et Wyczynski ont aussi eu, secondement,
celui de Françoise. Le 2 avril 1904, elle présente à ses lecteurs le recueil
poétique de Nelligan qui vient de sortir fin février, en se guidant sur la
«Préface» interdisante de Dantin. Elle publie donc dans son «Journal de
Françoise» une brève étude de ces poésies, utilisant la connaissance
absolument unique qu'elle en possède pour faire du poète une espèce d’ange
asexué (comme dit mon neveu) et pour omettre entièrement, avec une audace
stupéfiante, l'existence même de tout sentiment amoureux chez Emile,-(envers
"ses personnages de rêve",comme elle dit),- son amant qu'elle veut défendre
ainsi contre les rumeurs d'amour malséant qui circulent à Montréal et qui
peuvent aussi mettre en péril son jeune «Journal». Luc Lacourcière ne peut
toujours suivre cet exemple censurant de Françoise, car il doit révéler
l'amour pour Gretchen (p.290) et Françoise (p.315), mais M.Wyczynski en
adoptera couramment l'usage du terme "rêve", au sens restrictif
d'imaginations[3].
On devine, par ce résumé préliminaire des pratiques des quatre grands
commentateurs, que le secret a été une habitude et est devenu une tradition
séculaire dans le traitement de la poésie de Nelligan. On peut aussi en
inférer qu'il va compromettre l'interprétation de bien des textes et altérer
la biographie.
Pourtant, elle ne fait plus très sérieux, aujourd'hui, cette politique qui
s'applique à dissimuler des amours d'un jeune poète pour des jeunes filles
de son âge (que sont la Bergère et Gretchen), puis pour une femme libre dans
la trentaine, et même le sexe entre hommes, sujet habituel des nouvelles
mondiales. Mais parce que l'oeuvre de Nelligan est relativement brève, un
tel silence/secret cause des dommages très importants.
Cette consigne du secret était-elle tout le temps absolument nécessaire? La
question se pose d'elle-même pour nous, (car tout secret est devenu
suspect), et aussi du fait que le soir de «La Romance du Vin» le 26 mai '99,
celui que les gens de l'École littéraire vont ovationner est pour eux un
poète occasionnellement en folie depuis cinq mois et qui lance des appels à
son amante Françoise. La folie et l'amour inconvenant n'étaient donc pas des
obstacles au succès littéraire d'Emile dans son milieu.
Mais quand il s'agira de publier une étude et toute l’œuvre à l'intention
des Canadiens et des étrangers, Dantin estimera qu'il doit éviter d'en
parler, pour ménager les susceptibilités non seulement des lecteurs, mais
aussi celles de la famille Nelligan et de Françoise, directrice de journal.
Les gens de l'École littéraire de Montréal ont compris cela et l'ont
respecté tout au long du siècle. Lacourcière affirme qu'ils "se turent"
après la parution de l'étude de Dantin (PRPV p.49).
Remarquons ici que pour arriver à établir ces 4 faits majeurs je n'ai
disposé d'aucune source privilégiée de renseignements, n'ayant sous la main
que les événements biographiques,- (de chez Dantin, Françoise, Lacourcière,
Wyczynski, etc., avec leurs précieuses ‘concessions’ historiques),- plus les
poésies datables de Nelligan et les proses journalistiques toujours datées
de Françoise, soit le matériel accessible à tout chercheur, ainsi que les
éditions critiques, les coupures de presse, les articles de dictionnaires,
de revues, les scénarios de films, etc.
J'ai donc examiné les événements de la dernière année active, puis les
poèmes et proses impliqués, avec les commentaires là-dessus des biographes
et analystes, cherchant à les comprendre comme à savoir le pourquoi, et j'ai
découvert en eux ce que tout chercheur aurait pu trouver. Car il y a des
choses intéressantes laissées à deviner dans l'édition de 1952, entre
autres. Voyons-en un exemple capital.
Bien des lecteurs perspicaces ont dû soupçonner depuis longtemps des
facteurs de l'internement de Nelligan, car on n'a qu'à rapprocher deux pages
de Lacourcière et la vérité éclate:
1)-la page 35, où se trouve la Chronologie des événements de l'année 1899,
surtout de mai à août, avec:
*-la première date, cruciale pour notre sujet, qui est celle de la
récitation publique de «Rêve d'artiste» le 26 mai, ce qui indique qu'au
fameux soir de la «Romance du Vin», le poète est en plein milieu du cycle
amoureux de Françoise;
2)-et la page 315, avec sa première donnée, soit celle du poème de rupture
intitulé «A une femme détestée», écrit «pour» Françoise, nous assure
expressément Lacourcière, donc bien après «Rêve d’artiste» du 26 mai;
*-puis nous revenons à la page 35, pour la deuxième date capitale, six
lignes plus bas que l’autre, à celle de l'internement du 9 août, soit 2 mois
et 1/2 seulement après «Rêve d'artiste» (et non 6 mois, comme le dit
curieusement Dantin, p.xxix;ENSOR p.103).
Le poème de rupture de p.315 doit donc être situé entre le 26 mai et le 9
d’août. Mais quand, exactement, entre ces deux dates? Ce poème de rupture
n’est pas daté par le poète, ni par Lacourcière? Savoir le jour précis n'est
pas indispensable, mais pour le moment, disons quelque part après la mi-juin
environ, ou 3 semaines après la «Romance du Vin» du 26 mai. Dans ce cas, il
resterait seulement un mois et demi au poète pour absorber le choc
émotionnel d'un intense chagrin d'amour, peu de temps pour une personne déjà
mentalement atteinte par Gretchen.
Nous tenons là, dans la simple juxtaposition des données historiques de 2
pages de Lacourcière, une autre raison suffisante (après la déception de
Gretchen), de l'hospitalisation du poète, le 9 août suivant, car entre les 2
dates critiques mentionnées (mai et août), il n'y a pas eu d'autre événement
important, -sinon Lacourcière l'aurait ajouté à la Chronologie,- pas d'autre
que la rupture avec Françoise, qui est la dernière femme dans la vie active
du poète.
(Lacourcière aurait dû insérer dans sa Chronologie, p.35, la mention de ce
poème de rupture, il y était strictement tenu, car c'est un fait historique
indiscutable et suprêmement important, mais il s'en est abstenu, par secret.
Les autres Chronologies ont fait pareillement,C-S p.88, ENECA p.179, JMR
p.119, BIO p.533, RW p.63, ENSOR p.46. Et même si on invoquait une autre
raison pour l'internement, comme le conflit avec le père (chez M.Wyczynski)
ou la poésie cruelle (chez Dantin), la mention de la rupture, aggravant la
Névrose gretchenienne, demeurerait obligatoire, en tant que fait historique
majeur, et il faudrait tenir compte de toutes ses conséquences sur la
"maladie" finale.)
Voilà une des choses capitales que Lacourcière nous a laissées à entrevoir
dans l'édition de 1952. Trouver cela, c’est faire une induction seulement,
ou passer de l'implicite à l'explicite. Bien sûr, ce n'est qu'un premier
morceau du gros puzzle nelliganien, il faudra le confirmer par le contexte,
c-à-d. agencer d'autres morceaux du casse-tête, ensuite interpréter
soigneusement des poèmes et les dates fournies, buter contre le secret, se
débattre avec lui, etc. (Mais notons que cette politique du secret n'est pas
si banale, car elle sème heureusement ici et là des `concessions', qui
permettent au chercheur de mieux comprendre ce qui se passe et qui guident
celui qui a déjà découvert le secret.)
Maintenant, il est bien évident que la seule chose à faire, pour contrer les
conséquences très négatives à long terme du secret/silence, c'est de
travailler à l'éliminer, en révélant toutes les informations cachées. C'est
ce à quoi, au début, tendaient parallèlement certains efforts de Luc
Lacourcière, tout en maintenant ce secret. Voici les étapes de sa tentative
avortée:
A)-L'annonce. Lors de la sortie des «Poésies complètes» et à la fin de son
entrevue avec Jean-Thomas Larochelle, le 6 décembre 1952, dans «Notre
Temps», le chercheur habile qu'était le prof. de l'Université Laval laisse
savoir par le journaliste qu'il est loin d'avoir vidé tout son sac de
trouvailles dans cette édition critique, qu'il lui reste "certaines
surprises", qui sont des "révisions aussi importantes peut-être"[4] (je
souligne) que celles qu'il vient de faire dans son édition et qu'il a
données "discrètement" (ibid.) dans les Introduction+Chronologie+Notes.
Je cite au complet ce paragraphe (gardé inconnu) du journaliste briefé par
le littérateur:
"Sur ses travaux et recherches en cours, M. Lacourcière nous recommande la
discrétion. C'est qu'il nous réserve certaines surprises de nature à inviter
les curieux de littérature canadienne à des révisions aussi importantes
peut-être que celle d'aujourd'hui" (ibid.).
Lacourcière le précurseur annonçait une autre petite révolution pour
Nelligan. On penserait qu'une nouvelle de cette envergure se serait répandue
en traînée de poudre. Mais il n'en fut rien. La grande «Bibliographie»
critique de 1973 n.441 n'en parle même pas, ni aucun des autres ouvrages sur
Nelligan. Faut croire que l'édition 1952 rassasiait alors les lecteurs, qui
n’en demandaient pas plus, semble-t-il, ni alors, ni par après. Le secret a
fait le reste.
De quoi précisément se serait-il agi, dans ces "révisions aussi
importantes", sinon, au moins des 4 faits majeurs dont nous discutons? De
beaucoup plus aussi, car Lacourcière avait accumulé 500 pages de notes et il
laissait aussi espérer une ‘biogra-phie’ (‘exacte’ comme LLp.7?) qui
utiliserait sa documentation non employée, selon le même reporter (ibid.).
En outre, à la fin de son «Introduction», il a aussi mentionné "des
renseignements d'ordre biographique, des anecdotes et souvenirs que nous
n'avons pu utiliser dans le cadre de cette édition" (LL p.29), dit-il. Et
dans la Chronologie, à janvier 1899, il a parlé, sans plus, de "plusieurs
anecdotes" sur le "bohème extravagant"(p.35).
B)-Le secret et l'autre annonce. Lacourcière n'a pas donné suite à son
annonce du 6 décembre 1952, faite sans doute pour calmer les exigences des
gens de l'École littéraire de Montréal qui lui avaient donné de précieux
témoignages avec l'espoir de les voir publiés. (Leur avait-il promis de le
faire?)
Lacourcière lui-même, au Colloque Nelligan de McGill de 1966, ne peut
s'empêcher quand même de vouloir et de promettre encore des révélations, et
là il fait luire à nos esprits avides cette supère entrevue de 50 questions
faite avec Eva Nelligan, sœur benjamine d’Emile (PRPV p.54).Lisons ce
paragraphe jamais cité:
"J'imaginai plusieurs plans en vue de rencontrer Eva. Finalement, avec la
collaboration amicale du regretté Père Jean Corbeil, qu'il avait fallu, au
préalable, mettre au courant de toutes mes recherches, cette rencontre eut
lieu dans un climat de confiance et, je crois, de sympathie mutuelle.
J'avais préparé une liste d'une cinquantaine de questions que le Père Jean
et moi-même devions tour à tour glisser dans la conversation au cours d'un
déjeuner au Cercle universitaire de la rue Sherbrooke. Mais il faudrait,
pour vous rapporter toutes les circonstances de cet entretien mémorable avec
Eva Nelligan, l'occasion d'un autre anniversaire" (ibid.p.54).
Lacourcière nous fait habilement saliver, puis désespérer. Il souffle le
chaud et le froid, louvoyant avec adresse, pour nous faire comprendre 2
choses: qu'il ne peut livrer la marchandise, mais qu'il en a en masse. (On
comprendra facilement que la grande «Bibliographie critique» de 1973, no420,
ne mentionne même pas cette promesse de livrer l'entrevue d'Eva Nelligan).
Deux raisons ont pu amener Lacourcière à changer d'idée en 1966: 1)-la mort
des derniers poètes de l'École littéraire (et la fin de leurs
revendications) d'abord, puis 2)-la publication en 1960 de l'habile étude de
Paul Wyczynski sur les "sources" de Nelligan, lequel ouvrage a sans doute
paru aux yeux de Lacourcière comme démontrant qu'il y avait encore moyen de
moyenner pour un bout de temps, avec les seules données de l'édition de
1952.
Ces 2 motifs ont pu le porter à mettre la pédale douce aux révélations lors
du colloque de McGill en 1966. En effet, à cette rencontre, Lacourcière, par
un autre truchement, celui du professeur James-S. Tassie, de Carleton
University, met aussi un frein très net aux divulgations, prétextant soudain
qu'il avait déjà livré "l'essentiel"(PRPVp.55), "à part des données
particulières qui ne contribueraient en rien à élargir notre appréciation
littéraire" (ibid.). Encore une fois, Lacourcière nous parle par le détour
d'un interprète qui,cette fois, ajoute des détails intriguants:
"Certaines révélations qui dorment très bien dans le fichier du chercheur
seraient désobligeantes soit à la mémoire du poète, soit à celle des siens,
soit encore à d'autres intéressés" (ibid.).
C'est ce qui resterait à démontrer, cependant, car on le sait,
l'"appréciation littéraire" de bien des poèmes, défigurés aujourd'hui par
trop de détournements moyen-âgeux, appellerait toutes les lumières
disponibles. La grande «Bibliographie critique» de 1973 (no596), on le
prédirait, occulte complètement cet autre aveu d'informations
supplémentaires.
Et lorsque l'"occasion" de parler s'est présentée pour Lacourcière en 1979,
centenaire de la naissance du poète, il avait changé d’idée malheureusement
et il n’en dit rien. Il est vrai que plus le temps passait, plus c'était
difficile pour lui de faire des divulgations qui contrediraient les ouvrages
de plus en plus nombreux et populaires du collègue Wyczynski, publiés en
1965, 1967, 1971 et 1973, et qui se moquaient des difficultés du secret.
C'est donc en 1966, au temps fort de la Révolution tranquille, et en 1979, à
l'époque de la disparition de bien des tabous sociaux et moraux, que la
décision déplorable de Lacourcière, inspiré par un collègue qui n’a rien
promis, a été prise, et ses effets obscurantistes et anti-scientifiques
durent jusqu'à nos jours. On en resterait donc à la grande noirceur, quant
aux thèmes barrés.
Courte conclusion alors sur les "révisions (…) importantes" annoncées de
Lacourcière:
a)-par 3 fois en tout, dont 2 fois par des truchements (Larochelle et Tassie),
et l'autre fois, de lui-même à McGill en 1966, sur Éva, Lacourcière nous a
laissé savoir qu'il détenait encore des informations de la plus haute
importance sur Nelligan; choses qu'il n'a pas révélées, finalement, mais il
avait bien voulu qu'on le sache clairement, une fois en 1952 et 2 fois en
1966 (sur Éva et par Tassie); et au total c’est par 3 fois le secret
flagrant, 1 fois après 1952 et 2 fois à McGill en 1966;
b)-or, à propos de chacune de ces annonces cruciales et de leurs retraits,
la grande «Bibliographie critique» du Prof. Paul Wyczynski enterre ces
propos; encore du secret, par 3 fois de plus. De là à supposer une certaine
divergence d'opinion en 1966 entre Lacourcière et M.Wyczynski, à propos de
l'opportunité de continuer le secret sur des choses nelliganiennes
"importantes", il n'y a qu'un pas de polichinelle. L'autre pas, et encore un
truisme, ce serait de supposer que le point de vue du prof. Wyczynski a
prévalu, puisque Lacourcière s'est tu, là-dessus, en 1979.
Y avait-il en effet quelque chose de faisable, facilement, devant la montée
de popularité du doué promoteur d'un Nelligan asexué et amant de sa mère?
M.Wyczynski avait détaillé lui-même les réactions de plus en plus chaudes du
public devant ses travaux (surtout pour la «Bibliographie» savante de 1973),
dans un article de «Québec français», no 25, mars 1977, publié à Québec sous
les yeux de son collègue Lacourcière de l’Université Laval, deux ans avant
le 100e de la naissance du poète, une ‘prochaine occasion’ à éviter alors,
de toute évidence.
C)-Le précédent de Lacourcière. Mais le refus n’est plus la seule opinion
possible en la matière, de nos jours. La décision de MM.Lacourcière et
Wyczynski passe aujourd’hui pour autocratique et teintée par le conformisme
cachottier d’une époque ancienne. Nous nous appuyons, pour dire cela, sur
l’exemple que nous a donné un Lacourcière plus jeune, passant outre en 1952
au "raisonnement" de Louis Dantin qui tentait de justifier son refus de
publier les poèmes "posthumes", et Lacourcière déclarait ceci:
"Ce raisonnement, justifiable en 1904, ne l’est plus aujourd’hui que
Nelligan appartient à l’histoire littéraire. Quelques poèmes ébauchés, ou
quelques vers moins heureux ne peuvent pas nuire à sa réputation d’artiste.
Par contre, notre connaissance de son art y gagne beaucoup" (p.314).
Quelle habile argumentation que celle-là! et comme elle nous inspire! De nos
jours, c’est la "connaissance" de l’oeuvre et de la biographie qui y ‘gagne
beaucoup’. La "réputation d’artiste" de Nelligan ne peut guère y perdre non
plus, la sympathie éclairée du public lui étant largement acquise, grâce aux
travaux de MM. Lacourcière et Wyczynski, et elle devrait grandir encore par
le spectacle du courage du jeune poète qui, malgré les drames et les crises
de folie, travaille d’arrache-pied à édifier son recueil.
D)-Et il y a d’autres précédents. En 1938, écrivant à Germain Beaulieu, de
l’École littéraire, Louis Dantin met un point sur les i, en posant un doute
explicite sur l’équation "poésie=folie" de l’étude/préface:."je l’ai posée
là sous forme d’interrogation, et moins comme thèse que comme théorie
purement possible" (lettre du 5 mars [mai], fonds Gabriel Nadeau, BNQ, je
souligne). On lit cette trouvaille dans l’édition critique d’«Émile Nelligan
et son oeuvre», par Réjean Robidoux en 1997 (p.67) et elle vaut une pépite
d’or. C’est la 2e fois que Dantin touche au sujet. Il fallait qu’il soit
exaspéré par l’aveuglement des lecteurs de sa Préface, dont nous avons cité
le premier bémol dès le début de cette Introduction.
Louis Dantin redonnait là à ses successeurs un bel exemple de retrait du
secret, et il en fera d’autres ailleurs, ainsi que nous le verrons grâce à
Halden en 1907, puis grâce à Yvette Francoli en 2002 qui nous le montrera
clicant sur Verlaine.
En fait, il suivait là l’exemple de Françoise, qui en 1908 publiait les
poésies inconnues de rupture d’Émile (LL p.315). Les détenteurs n’ont donc
plus aucune raison de séquestrer encore des masses de témoignages, plus de
105 ans après les faits (et est-il assez long, ce moratoire jamais
justifié!).
Par ailleurs, les temps et les moeurs ont beaucoup changé ‘au pays de
Québec’ depuis les années ‘60. La folie n’est plus aussi effrayante et
infamante qu’alors, pour l’homme moderne qui a appris à se familiariser un
peu plus avec elle, qui l’a vue cohabiter avec le génie chez Van Gogh par
exemple et chez ce pianiste schizophrène de réputation internationale, David
Helfgott, qui donne des concerts de par le monde. Au Québec
particulièrement, le destin d’Alys Roby, de Claude Gauvreau, etc., nous a
enseigné à juger du mérite artistique indépendamment des contingences
individuelles.
Pareillement, l’amour d’un jeune poète pour une femme d’âge mûr n’est plus
aussi délicat de nos jours, tout comme l’homosexualité occasionnelle. Notre
époque est plus permissive à ce sujet, ayant connu plus d’une révolution, et
elle n’y voit pas facilement de quoi blâmer ou cacher.
Mais notre mentalité actuelle ne comprend rien au secret indûment prolongé
ou pour des motifs qui ne sont plus valables. C’est la règle du
secret/silence elle-même qui de nos jours est devenue suspecte et
"désobligeante", à cause des excès qu’elle entraîne, qui abîment l’oeuvre
même que les prédécesseurs ont voulu protéger et qui causent des embêtements
continus et inexplicables aux innocents lecteurs ou diffuseurs, lesquels ne
soupçonnent même pas que leur Nelligan a été ainsi altéré.
Comment veut-on que les jeunes et les étudiants, en particulier, se
débrouillent aujourd’hui devant les embrouillaminis causés par les
déplacements, les désinformations, les ‘oublis’ diplomatiques, les
subterfuges et les mensonges pieux que la consigne a super-multipliés, eux
qui ne se doutent même pas qu’il y aurait des pièges? Les poésies de
Nelligan étant déjà parfois assez malaisées à interpréter et à dater, si en
plus il faut déjouer les habiles manoeuvres du secret, la difficulté est
alors presque incommensurable, un vrai labyrinthe!
Comment veut-on que les études nelliganiennes progressent au nouveau siècle,
s’il est pratiquement surhumain de s’y retrouver maintenant, après cent ans
de cachettes, quand on ne dispose pas d’en masse de temps libre à y
consacrer entièrement et si on n’a pas la chance de tomber tout de suite sur
le filon?
Comment veut-on que la science nelliganienne avance quand c’est le secret
qui dicte l’opinion que l’on doit avoir? Par exemple, j’ai moi-même cru
pendant longtemps avoir d’ordinaires divergences d’opinions avec le prof.
Wyczynski sur le thème amoureux. Puis, petit à petit, je me suis rendu
compte que chez mon interlocuteur les réponses aux questions soulevées
étaient prédéterminées par la consigne. La simple discussion libre n’existe
plus alors, ni l’espoir du progrès ou de l’avancement de la science
nelliganienne par la libre discussion des sujets litigieux.
Comment, enfin, espérer que progressent les analyses médicales et
psychiatriques sur la folie de Nelligan,- (comme celle que vulgarise le film
de Claude Fournier, OFQ,1968),- si des faits très majeurs de son existence
amoureuse et de son environnement familial ou amical sont dissimulés au
chercheur psychiatre, pour des raisons maintenant indéfendables? Chez le
lecteur moderne, en effet, il n’y a plus aucune éthique au monde qui puisse
justifier l’altération de la biographie ou du commentaire des oeuvres. Cela
revient alors à penser ainsi: posons les faits d’abord, la morale s’ajustera
ensuite à la réalité, comme souvent par le passé. On n’est plus au temps de
Galilée. Et on a certes besoin du vrai Nelligan.
Donnons un autre exemple vécu, celui de Gérard Bessette. Il fait en 1961
l’évaluation érudite de l’ouvrage sur "les sources" de Nelligan par
M.Wyczynski (AR-1 p.305; nous y reviendrons dans le commentaire aux «Petits
Oiseaux»). Celui-ci, dirigeant de ce numéro spécial de la Revue (AR-1 p.136)
et ayant sans doute pris connaissance du compte rendu de Bessette, recense à
son tour le livre du collègue sur "les images" des poètes canadiens et de
Nelligan. Mais après les réserves générales et compliments d’usage,
surprise! il l’incite à délaisser le sujet nelliganien, pour des sujets plus
‘modernes’ et révélateurs: "Nous osons espérer qu’il continue ses enquêtes:
la poésie canadienne-française moderne - Saint-Denys Garneau, Alain
Grandbois, Anne Hébert, Rina Lasnier - rendra sa tâche plus agréable, ses
découvertes plus révélatrices" (AR-1 p.304). Ouf! C’est une invitation nette
à changer de port. On est renversé, le livre nous tombe des mains. Le secret
tournait-il à la censure? M.Wyczynski, quant à lui, n’aurait rien fait
d’autre que son devoir.
Mais Bessette, récidivant, poursuit son chemin et en réaction évidente à
l’ouvrage de 1960 malmenant les idylles, il publie en 1963 une étude très
novatrice du domaine amoureux chez Nelligan, intitulée "Nelligan et les
remous de son subconscient"(AR2 p.131-149,une revue que dirigent aussi
Bernard Julien Omi et Jean Ménard; =ULEE p.43-62). Puis il en livre une
autre au Colloque de McGill en 1966 sur le thème de la mort (et d’Œdipe),
intitulée "Le complexe parental chez Nelligan", qu’il publiera en 1968 (ULEE
p.63s). Bessette croyait encore au libre-échange des idées pour faire sortir
des choses. Il n’ignorait pas, mais faisait tout comme, l’existence du
secret chez son collègue nelliganiste.
Celui-ci, interpellé à son tour par les propositions imposantes de Bessette
sur les cycles amoureux, les présente autrement et en offre une longue
exégèse dans son ouvrage de 1967 (p.79s), mais dès la première phrase il
restreint drastiquement les limites du débat: "La vraie perspective dans
laquelle se situent l’amour et la femme chez Nelligan est celle du rêve"
(p.79). Cela reprenait la phrase-clé du secret en 1960: "L’amour de
Baudelaire est un amour à la fois vécu et rêvé; l’amour de Nelligan n’est
qu’un amour rêvé" (ENSEO p.84), prétention que Bessette avait rejetée (AR-2
p.142+ULEE p.53). Le sens négatif du mot "rêve" détruit en partant le côté
réaliste des cycles auquel tenait Bessette. Premièrement pour le cas de
Françoise dans le poème «A une femme détestée», sur lequel il avait écrit:
"Il s’agit bien ici d’un dépit amoureux, d’un dépit même très violent" (ULEE
p.53). Deuxièmement, pour le cas des poésies à Gretchen, dont il avait dit:
"Jamais le poète ne suggère qu’il s’agit-là de simples rêves, de simples
phantasmes" (ibid. p.56). Que veut-on que Bessette fasse alors après cette
seconde annulation du débat? Dans ces conditions, toute discussion sur ce
thème devient inutile. Et après le colloque McGill, Bessette ne donnera pas
suite aux propositions forcément ambiguës du Prof. Wyczynski en 1967, et
abandonnera le sujet amoureux chez Nelligan, laissant le Québec à son
obscurantisme en la matière.
Petite conclusion : Lacourcière ralenti, Bessette retourné à ses romans et
terres de Kingston, et tant de commentateurs décontenancés par les
dissimulations: le secret amoureux a déjà coûté cher à Nelligan à la fin des
années ‘60. Quelle perte! Trente autres années se sont ensuite passées de
même. Et rien dans l’attitude de l’auteur du si bel «Album Nelligan» de
2002, ne montre qu’à l’aube du 3e millénaire il ait modifié son évaluation
des exigences et capacités à comprendre d’un monde moderne, sur les thèmes
interdits de la folie, du sexe, des amours et des choses connexes.
Or, s’il y a eu un temps pour l’usage du secret, il y a aussi un temps pour
son retrait. Nous estimons que cette dernière heure est arrivée, depuis
longtemps, l’heure des "révisions... importantes", dont il y a 50 ans
parlait déjà Lacourcière au journaliste Jean-Thomas Larochelle en décembre
1952. Elle urge, cette heure, et elle presse plus que jamais, à un temps où
il serait indécent de se taire.
C’est pourquoi nous réclamons aujourd’hui avec insistance la divulgation de
ces témoignages des contemporains qu’on nous cache depuis ‘52, qui nous
donneraient les faits de la biographie exacte de Nelligan et nous aideraient
à formuler la situation de base de bien des poèmes. Nous estimons qu’en
cet-te matière, la France n’aurait pas toléré une telle rétention
d’informations littéraires sur un auteur majeur, et en plus dans des
éditions dites "critiques". Après tout, les renseignements étaient destinés
au public et non au classeur. Ces lecteurs ont des droits, (qu’on ne peut
impunément oublier), le secret n’en a plus aucun, et se taire aujourd’hui
sur ses abus constituerait une espèce de délit par omission commis contre le
poète, contre le public, les chercheurs, les psychiatres, les étudiants, les
fans, etc.
Nous laisserons tous ces derniers juger par eux-mêmes, tout au long du
présent ouvrage, si les "faits majeurs" révélés ici sont finalement
"désobligeants" pour la réputation littéraire de Nelligan, pour les siens et
les autres (comme Françoise, Dantin), et nous reprendrons le sujet en
Conclusion générale avec des lecteurs mis au courant de quelques secrets
bien gardés depuis plus d’un siècle.
Par ailleurs, quelques soient nos jugements sur les pratiques des grands
commentateurs, qui ont agi tout à fait de bonne foi et selon la conscience
professionnelle du temps, nous savons au fond du coeur la gratitude que nous
devons à ces fervents nelliganistes, Dantin, Lacourcière et Wyczynski, qui
ont été nos maîtres, par qui nous avons appris à aimer, goûter et admirer la
poésie d’Émile Nelligan. Les pages irremplaçables qu’ils ont écrites sur lui
vont demeurer au blason des décennies comme des instruments de travail
indispensables. M.Wyczynski, entre autres, ce géant de la critique
littéraire québécoise, et dont l’oeuvre immense inspire la plus vive
admiration, demeure toujours le leader maximo (mais non infaillible, et qui
a droit à l’erreur) de toutes les spécialités nelliganiennes.
Cela étant donné, il sera normal qu’au début de ce livre le lecteur trouve
incroyable de seulement penser que Louis Dantin et M.Wyczynski aient pu
faire du secret, même après ce que nous avons vu sur Lacourcière. Je sais,
je l’ai éprouvé, quelque chose comme un choc. C’est vrai que nous vivons
tous actuellement sous le charme indéniable des célèbres conteurs de
Nelligan, de l’auteur entre autres de cet admirable «Album», fruit de 50
années de cueillette patiente. Le charme agit en fait depuis plus de 100
ans. Et qui dit charme, dit aussi abandon aux narrateurs incomparables et
mise en veilleuse de la vigilance, ce qui fait qu’on peut parfois nous en
passer de toutes les couleurs, sous la raison pieuse de protection du poète.
Et qui est-ce qui a rechigné, assez fermement pour qu’on s’en souvienne? On
peut compter sur les doigts de la main les protestations des intellectuels
(Gérard Bessette, Gilles Marcotte,…), faites dans des ouvrages assez savants
et restées presque inopérantes.
Il est temps de susciter notre curiosité critique, de questionner un peu le
charme, de consentir à regarder les dégâts infligés à la biographie et à l’oeuvre,
dégâts qui ont tourné Nelligan en un eunuque inhumain et ont vidé les poèmes
de sa folie comme de tous ses amours. Notre ouvrage dresse une cinquantaine
de dossiers sur ces poésies et offre cinquante fois, et facilement, un
étalage cru de la politique du secret menée par Dantin, Françoise,
Lacourcière et M.Wyczynski.
Peu à peu, sous le poids de l’évidence accumulée, la résistance du lecteur
fléchira, forcément, et s’il faudra bien alors admettre que les célèbres
commentateurs du poète ont agi en critiques soucieux ‘de leur devoir envers
le public de leur temps’, comme nous avons dit justement, il sera nécessaire
aussi de comprendre que nous devons en faire autant..., pour celui de notre
temps.
Je signale ici, par rigueur, que le premier à parler de censure a été le
poète André Gaulin, dans le «Dictionnaire des oeuvres littéraires du
Québec», tome III, en 1982, traitant des «Poésies complètes» d’Émile
Nelligan (édition Lacourcière), et où il écrit ceci sur Dantin: "il devait
tenir compte d’une censure psychologique ou morale de la famille" (p.793).
Il se réfère sans doute aux efforts de Dantin lui-même contre la «Déraison»,
et à ceux de Mme Nelligan contre les textes irrévérencieux (LL p.313 et BIB
p.60). Réjean Robidoux a aussi brièvement parlé d’une "certaine censure"
familiale (ENSOR p.16). Le Père Yves Garon, expert de Dantin, a aussi
supposé chez lui une "discrétion nécessaire", soit dans la publication de
«Franges d’autel» (PRPV p.73). Mais on doit aujourd’hui faire état d’une
perspective énormément élargie du phénomène du secret et j’admets même qu’on
ne finit plus d’en voir les applications.
Tout au long des chapitres qui suivent, nous procédons et avançons de façon
chronologique, -automne‘98, hiver et printemps-été ‘99,- par l’analyse des
événements biographiques, des poèmes datables de Nelligan et des proses de
Françoise, les insérant tous dans leur contexte historique. À propos des
poésies, il est nécessaire de dire que ce sont elles que le secret a
davantage touchées et elles qu’il faut alors repositionner, car ce sont
elles que les lecteurs veulent arriver à comprendre. C’est en elles qu’à
l’occasion Nelligan transpose son moi présent et ses souvenirs, mais elles
ne sont évidemment pas "biographiques" au sens étroit du terme, comme le
précise Bessette (ULEE p.65). La poésie lyrique de l’époque était ainsi
faite, celle de Verlaine entre autres, dont Nelligan est ‘franchement le
disciple’,dit Halden(p.361). C’est pourquoi un sémioticien exemplaire comme
Jacques Michon dit en 1983 ne pouvoir nier la légitimité de l’herméneutique
biographique de M.Wyczynski et psycho-critique de Bessette (JMR p.57) et en
1997 il ajoute à propos des objets: “L’expérience intime et personnelle du
poète les abolit. Les objets et les lieux évoqués sont vaporisés par le
sentiment, par l’idée et par le regard qui les traversent. Ils servent
d’abord de symboles aux désirs et aux déboires affectifs du poète”[5].
Nous reconnaissons que la création poétique transforme les données de la vie
personnelle du poète de façon très complexe, créant des textes qui dépassent
de beaucoup ces particularités, mais nous croyons aussi que ces données
personnelles, transposées dans le poème, demeurent parfois assez
reconnaissables et que le travail de l’analyste consiste à les dégager de
leur écrin poétique pour étoffer la biographie. Cela donne, par exemple, une
‘souvenance amoureuse’ au sujet de l’amie dans « Jardin sentimental »(ENSEOp.252),
ou des "souvenirs stylisés", comme dit la « Biographie » à propos de
« Premiers remords » sur l’enfance de Nelligan (p.97), ou une "habile
hyperbole" d’un état d’âme suicidaire de Nelligan en l’hiver ‘99, à propos
du « Suicide d’Angel Valdor » (ibid.p.283). Il s’agit de voir si la bio a
influencé le poème et comment elle peut être utile pour en déterminer le
sens, p.ex. dans «Jardin d’antan».
Mais que dit la théorie, de nos jours? Je cite là-dessus l’avis du réputé
Dominique Combe: "Le débat, qui tourne souvent à la polémique, entre les
partisans de l’hypothèse «biographiste» et les défenseurs du «sujet lyrique
» paraît insoluble, mais l’idée d’une «re-description» rhétorique, figurale,
du sujet empirique par le sujet lyrique, qui en serait le «modèle»
épistémologique, pourrait sans doute aider à lever l’aporie"[6].
Puis D.Combe révèle l’origine de cette "idée": "Généralisant une définition
épistémologique de la métaphore en tant que modèle heuristique, susceptible
de «redécrire» l’univers, Paul Ricoeur [dans «La Métaphore vive» 1975]
défend la portée ontologique de la poésie (et de l’art en général) qui, loin
de s’enfermer dans le champ clos des signes, est en prise, sinon directe du
moins indirecte, sur le réel, dont elle s’avère en définitive plus proche
que les discours descriptifs de premier rang" (ibid.p.56).
Ensuite Dominique Combe distingue et réconcilie biographie et sujet lyrique:
"C’est ici qu’il convient de revenir à la distinction entre le fait
anecdotique de la biographie personnelle, inscrit dans le singulier, et la
quintessence de l’expérience vécue ouverte sur l’universel. À ce niveau, la
distinction d’un sujet lyrique ne semble nullement incompatible avec l’idée
que la poésie a malgré tout affaire avec la vie, qu’elle puise dans le fonds
autobiographique" (ibid.p.60).
Enfin, il conclut: "Au plan phénoménologique, cette double référence paraît
correspondre à une double intentionnalité de la part du sujet, à la fois
tourné vers lui-même et vers le monde, tendu à la fois vers le singulier et
vers l’universel" (ibid.p.62).
Un exemple patent de l’inclusion d’un fonds biographique à intentionnalité
universelle dans une poésie lyrique est celui que fournit un peu plus loin
le directeur de l’ouvrage, M. D.Rabaté, à propos de Paul Eluard dans la
poésie «Le Temps déborde», précédée par ce vers:
Vingt-huit novembre mil neuf cent quarante-six.
M.Rabaté ajoute aussitôt la référence:"le jour de la mort de Nusch". Et le
court poème d’Eluard suit son alexandrin:
Nous ne vieillirons pas ensemble
Voici le jour
En trop : le temps déborde (ibid.p.72).
Le poète a fait lui-même le commentaire bio-lyrique du vers d’en haut: un
jour trop tôt venu, le temps exagère.
Rappelons que l’oeuvre de Nelligan comporte plusieurs inscriptions
temporelles semblables à celle d’Éluard, quoique souvent plus courtes ou
réduites au mois ou à la saison:
- «musique mêlée aux lunes de septembre», de «Prière du Soir»;
- «l’Étendard triomphal des Octobres», dans «Soirs d’octobre»;
- «par vos soirs affreux, ô Décembres!», dans «Soirs hypocondriaques»;
-«en le parc hivernal», de «Confession nocturne»;
-«une neige de février», dans «Mon âme»;
-«oiseaux de février», dans «Soir d’hiver»;
-«Donnez-nous le mai de l’amour»,dans«Le Mai d’amour»;
-«O le beau soir de mai!», dans «La Romance du Vin»; etc.
Si l’interprétation peut en tirer des renseignements utiles ou uniques
parfois pour la datation, on ne pourrait alors rejeter l’exploitation égale
d’autres indices textuels, soit encore pour dater une poésie, soit pour en
tirer des détails biographiques acceptables et autrement inconnus. La
«Biographie» reprend d’ailleurs l’adage antique: "Ici l’homme est
inséparable du poète" (p.18), et si on peut les y distinguer
intellectuellement, on ne saurait les dissocier formalistement comme des
étrangers.
Mais notre méthode n’est pas qu’interprétative. Si Bessette écartait la
méthode historique, c’était après la supposition imperceptiblement ironique
de 1963: "il nous semble probable que, si ces documents [inédits] existaient
- ou ces témoins [contemporains]- un chercheur aussi consciencieux que
M.Wyczynski les eût découverts et eût publié le résultat de ses recherches."
Et il ajoutait, résigné: "Reste donc l’autre méthode: psychologique",
qu’avant il avait nommée ainsi: "l’analyse textuelle [...] soucieuse
d’étudier l’homme"(ULEE p.43 + AR p.132).
Or, en fait, au stade où nous en sommes de nos jours, alors que nous
attendons toujours la biographie ‘exacte’ de Lacourcière (LL p.7), nous
devons ramener la méthode historique en première place, car elle est très
loin d’avoir épuisé ses ressources, de sorte que nous combinons plutôt
constamment les méthodes. Ainsi:
a)-soit, en premier lieu, la méthode historique, c-à-d.. le commentaire
chronologique des événements datés de la dernière année active du poète; à
cette fin, nous utilisons à fond les ‘concessions’ des biographes,
lesquelles sont des témoignages historiques de premier ordre quant à la
folie et quant aux amours; nous usons aussi des documents historiques
disponibles pour mettre le poème "en situation", ou pour inférer des
conclusions, comme nous l’avons fait tantôt lors de la jonction des 2 pages
de l’édition de Lacourcière (p.35+315) pour établir un fait historique très
important de la destinée du poète, c’est-à-dire son internement pour folie
d’amour;
b)-et soit, en deuxième lieu, la méthode textuelle qui est la présentation
des opinions sur des poésies datées ou datables de Nelligan et des proses
toujours datées de Françoise, toutes deux insérées dans leur contexte
historique, et dont nous tirerons nous aussi des confidences délaissées et
des souvenirs admissibles mais occultés. Tout notre ouvrage, d’ailleurs,
s’organise autour du poème, à propos duquel et en bordure duquel nous
déballons les découvertes.
Nous démontrerons historiquement la folie-d’avant-août et les sentiments
réels du poète (dans les cycles amoureux) et celui de Françoise, d’abord par
les témoignages rares que sont les ‘concessions’ des biographes. Ensuite, la
plupart des étapes du sentiment chez Françoise, -(comme l’entichement de
février et d’avril ‘99, son aveu d’amour, à trois reprises, et la
provocation de la rupture),- viennent de ses phrases à mots couverts, alors
que les étapes d’Émile surgissent aussi de ses confidences transposées ou
poétisées, sauf la déclaration amoureuse qui est une déduction du compliment
historique de Françoise (le 15 avril ‘99). La brouille des amants et le
dépit d’Émile sont dus aux affirmations fondées des commentateurs. Le
secret, enfin, dans toutes ces matières, se démontre à chaque cas par
l’examen du poème et des commentaires des biographes traités en ordre
chronologique.
Mais pourquoi centrer l’ouvrage sur les poèmes? C’est que cela ne donnait
rien de seulement s’obstiner ou de contredire les biographes, à coups
d’arguments, sur les sujets interdits. Mais rien n’est plus compromettant
pour eux que de faire des commentaires de poésies, quant à leur
signification, leur datation, etc. Car c’est là que nous sommes souvent à
égalité avec eux, humblement toujours, et que nous pouvons questionner,
humblement encore, après avoir sursauté devant quelque détail carrément
insolite dans l’interprétation donnée. Ensuite, après fouilles et examens,
nous pouvons juger l’opinion officielle, puis trancher finalement, sur ces
thèmes occultés.
Nous apporterons donc, à chaque poésie, les citations qu’il faut, tirées de
Dantin, Françoise, Lacourcière, M.Wyczynski et d’autres, puis nous poserons
les questions pertinentes pour éclairer le débat ou l’enjeu du poème,
ensuite nous exposerons nos points de vue et nous déciderons, nous ayant
assuré constamment que le lecteur peut suivre et peut lui aussi, au fur et à
mesure, se faire une idée compétente, en toute connaissance de cause, quant
au texte examiné.
Chacun de ses positionnements sur un poème donné deviendra ainsi la conquête
personnelle du lecteur, quelle que soit sa décision.
Les poèmes de Nelligan: peut-on rêver d’une plus belle porte d’entrée dans
son univers global?
Quant à Françoise, nous avons entrepris de parler d’elle dans le cadre
restreint mais important de sa relation littéraire et amoureuse avec
Nelligan, avant et après l’internement. À cette fin nous avons couvert les
ouvrages sur son oeuvre et sa vie, de même que ses articles des rubriques
hebdomadaires « Causerie fantaisiste» du samedi et « Chronique du lundi »
dans « La Patrie », depuis le début de mars 1899 jusqu’au milieu de décembre
de la même année. Quel couple fabuleux pour l’histoire littéraire elle forme
avec Nelligan! Il y a là une belle histoire. Mais le silence fatidique qui
s’est abattu sur les amours de Nelligan, a aussi occulté une partie de son
existence à elle, et non la moindre. Nous tâcherons de l’en dégager dans la
modeste limite de nos moyens.
À propos de l’extension de l’ouvrage et du déploiement de l’exégèse,
précisons qu’au-delà de l’idylle Nelligan -Françoise, nous intéressent aussi
les principaux problèmes connexes, comme l’évolution de la
folie-d’avant-août-’99, les étapes de la pensée du poète avant et après
Françoise, le secret dont les biographes ont sévèrement entouré l’amour pour
Gretchen et pour la Bergère, ce qui cacherait mieux la relation d’Émile et
de Françoise, etc., en somme une bonne partie de la grande question
nelliganienne, biographie et œuvre.
Les propos sur la Bergère sont utiles entre autres parce qu’ils montrent
qu’Émile a liquidé son complexe d’Oedipe avant d’aimer Gretchen et
Françoise, une question qui hantait Bessette (ULEE p.45+61). Enfin, chacune
des sections illustre un épisode dans la dernière année poétique, comme un
maillon de la chaîne.
Qu’il soit bien compris, par ailleurs, que cet ouvrage ne dénonce ni
n’accuse personne, qu’il ne fait qu’établir, signaler, constater et révéler
des faits littéraires, dans un but qui se veut simplement didactique et
scolaire. Les moeurs de l’époque ayant longtemps nécessité les précautions
prises par les biographes, nous n’avons aucun reproche à leur faire, car ils
ont agi avec probité intellectuelle en accord avec les normes de leur temps.
Tout ce que nous pouvons relever, c’est un manque d’imagination dans
l’évaluation sous-estimée de la capacité des lecteurs ‘à utiliser la vérité’
(cf.Scott Peck, cité plus haut).
Nous faisons hautement confiance à l’intelligence du lecteur en lui
proposant des dossiers historiques de poèmes et nous nous fions à son sens
critique en lui offrant des arguments contrôlables. Le lecteur peut compter
sur nous pour apporter des preuves, des indices et des références que nous
soumettons à sa perspicacité, de sorte que c’est finalement lui qui, ayant
vérifié les citations dans les ouvrages dont il dispose et ayant soupesé le
tout, se trouve à être le juge suprême à chaque cas. Toutes les affirmations
ne seront pas des certitudes absolues, cela va sans dire, il y aura
forcément des suppositions emboîtées, des conjectures convergentes, en quel
cas la « Biographie » offre une excellente justification méthodologique :
"Si l’on emprunte parfois, pour fin de transition et de relief, les moyens
d’invention romanesque, on ne saurait pour autant déroger à la stricte règle
de la vraisemblance, en demeurant toujours dans les limites des indices
vérifiables" (p.16).
Nous citerons volontiers et plus souvent le Prof. Wyczynski, qui est celui
qui a le plus écrit, (10 volumes), ce qui illustrera combien ses nombreux
travaux demeurent absolument indispensables, même s’ils montrent
l’inévitable patine du temps et des méthodes de secret employées. Les
citations des passages marqués par ce secret aident à faire le tri
nécessaire et à apprécier les commentaires précieux, toujours cités aussi,
qui n’ont pas pris de ride, et dont notre ouvrage et l’Histoire montreront
qu’on ne saurait se priver. Une fois décodés, ces ouvrages hermétiques
seront toujours utilisables, et rien ne sera perdu pour Nelligan de l’effort
qui les fit naître. La remarque vaut enfin pour les études des Dantin,
Françoise (la délaissée du secret) et Lacourcière, pour lesquels elle est
aussi parfois une planche de salut.
Quand nous aurons alors à choisir entre l’opinion ‘étrange’ des biographes
et le témoignage indéniable du poète, nous prendrons parti pour Nelligan,
naturellement. Ses "sentiments ont de la vie″, écrivait Louis-Joseph
DeLaDurantaye en 1923[7] Et on ne saurait parler d’amour en poésie, disait
un maître écrivain, sans le ressentir. Les concessions ponctuelles des
biographes confirmeront la chose.
Au sortir de l’enquête, la présentation traditionnelle de la poésie de
Nelligan apparaîtra comme un gigantesque gruyère ou comme un rocher de
Gibraltar percé de centaines de trous et de tunnels, et gardé par une
artillerie multiforme de secrets, dont les ramifications parcourent toute
l’œuvre, ainsi fortifiée comme un inexpugnable bastion. La visite en est
impressionnante, tout au long des lieux de cette biographie reconstruite
d’un célèbre inconnu.
[1] Claude Beausoleil, dans «Préface» à «Emile Nelligan,Poésies complètes»,
Montréal, Typo, 1998, p.13.
[2] Voir Paul Wyczynski: "Nelligan devant la critique", dans «Québec
français», mars 1977, p.26.
[3] Dire ou taire la vérité est une opération à pondérer:“Selon les
circonstances, il faut savoir taire ses opinions, ses sentiments, ses idées
et même ses connaissances. Quelles règles doit-on suivre alors si on veut
vraiment se consacrer à la vérité? Tout d’abord, ne jamais dire ce qui n’est
pas vrai. Ensuite, garder en mémoire que taire une partie de la vérité est
toujours un mensonge potentiel, et qu’à chaque fois que la vérité est cachée
cela implique une importante décision morale. Celle-ci ne doit jamais être
prise sous la pression de besoins personnels –soif de pouvoir, désir de se
faire aimer ou de se protéger des critiques -mais guidée par les besoins de
la personne à qui on veut cacher la vérité. Estimer ceux-ci est une grande
responsabilité, relève d’une analyse très complexe, d’un jugement qui ne
peuvent être effectués avec sagesse qu’en étant inspirés par de l’amour
véritable. Ce qui aide à estimer les besoins de l’autre, c’est avant tout
d’évaluer sa capacité à utiliser la vérité pour sa propre évolution
spirituelle; et cela implique de garder toujours à l’esprit que nous avons
plutôt tendance à sous-estimer nos capacités”(Scott Peck,«Le chemin le moins
fréquenté» Paris, Éd. J’ai lu - New Age, 1990,p.65).
[4] "Luc Lacourcière nous parle de son travail sur Nelligan", dans «Notre
Temps», 6 décembre 1952, p.4.
[5] Dans la préface intitulée “L’avis d’un connaisseur”, à «Emile
Nelligan,Le Vaisseau d’Or et autres poèmes», par Luc Bouvier, Montréal, CEC
1997 p.6.
[6] "La référence dédoublée" dans «Figures du sujet lyrique», sous la
direction de M.D.Rabaté, Paris, PUF Perspectives littéraires, 1996, p.56, un
manuel reconnu.
[7] Dans “Les images et les procédés d’Emile Nelligan″, in «Les
Annales»,jan.1923, p.5,cité par Luc Bouvier, op.cit.206.
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