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Le printemps de Libertad
Pierre JC Allard
roman suspense de politique
fiction,
Fondation littéraire Fleur de Lys, Montréal, 2005,
288 pages.
ISBN 2-89612-050-5
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Un roman de politique-fiction dans le contexte
du Québec post-référendaire
L'intrigue de ce livre se situe dans un Québec
post-référendaire où le OUI a gagné. La conclusion
peut sembler cynique, mais il y a eu des
coïncidences troublantes et on peut se demander si
on n'a pas ici une prophétie a demi réalisée...
Ce roman de "politique-fiction" est en fait un roman
d'action; un polar dicté en six ( 6) semaines à
Moscou à l'été 1995. Il ne s'agissait pas de viser
le Goncourt, mais de tenir la gageure de produire
rapidement un bouquin amusant qui recèlerait tout de
même une parcelle de vérité sur ce qui se trame dans
les coulisses des révolutions.
En fait, cette parcelle de vérité est devenue un
énorme pavé quand on a vu, le soir du référendum,
apparaître comme d'une boîte à surprise, en fin de
soirée, les résultats d'UNE circonscription, qu'on
avait occultés pendant des heures, et qui
transformaient brutalement en défaite ce qui
semblait une victoire du OUI.
Un regard sur les fluctuations du dollar canadien,
au cours de cette même soirée, montre sans aucun
doute raisonnable que quelqu'un qui aurait connu les
résultats de cette circonscription dès qu'ils ont
été compilés aurait pu, avant qu'ils ne soient
annoncés (après quelques inexplicables heures de
retard...), réaliser une opération tout à fait
spectaculaire aux dépens des spéculateurs de
Hong-Kong, de Tokyo et de Singapour qui ne pouvaient
alors, statistiquement parlant, que prévoir une
victoire du OUI et jouaient donc le dollar canadien
à la baisse. La réalité rejoint la fiction.
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Les lecteurs hors-Québec y découvriront une langue à
multiples patois, plus proche de la réalité, je
crois, que le "joual" stylisé et omniprésent qu'on
leur présente souvent comme la "parlure" uniforme
des Québécois. Il n'est pas facile d'écrire ces
divers patois; ils devront donc se faire à des
tournures telles que "c'était-tu toi",...
Extrait
Au sujet de
l'auteur
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Autre titre du même auteur
Extrait
Avant-propos
Un roman de politique-fiction dans le contexte
du Québec post-référendaire
Ce n'est pas d'hier qu'on cherche à passer des
messages sociaux ou politiques de façon plus
alléchante en les mêlant à une intrigue littéraire,
le cas le plus simple étant celui des fables d'Esope
ou de Lafontaine et le plus complexe la Bible...
L'intrigue de ce livre se situe dans un Québec
post-référendaire... où le OUI a gagné. La
conclusion peut sembler cynique, mais il y a eu des
coïncidences troublantes et on peut se demander si
on n'a pas ici une prophétie a demi réalisée....
Ce roman de "politique-fiction" est en fait un roman
d'action; un polar dicté en six (6) semaines à
Moscou à l'été 1995. Il ne s'agissait pas de viser
le Goncourt, mais de tenir la gageure de produire
rapidement un bouquin amusant qui recèlerait tout de
même une parcelle de vérité sur ce qui se trame dans
les coulisses des révolutions.
En fait, cette parcelle de vérité est devenue un
énorme pavé quand on a vu, le soir du référendum,
apparaître comme d'une boîte à surprise, en fin de
soirée, les résultats d'UNE circonscription, qu'on
avait occultés pendant des heures, et qui
transformaient brutalement en défaite ce qui
semblait une victoire du OUI.
Un regard sur les fluctuations du dollar canadien,
au cours de cette même soirée, montre sans aucun
doute raisonnable que quelqu'un qui aurait connu les
résultats de cette circonscription dès qu'ils ont
été compilés aurait pu, avant qu'ils ne soient
annoncés (après quelques inexplicables heures de
retard...), réaliser une opération tout à fait
spectaculaire aux dépens des spéculateurs de
Hong-Kong, de Tokyo et de Singapour qui ne pouvaient
alors, statistiquement parlant, que prévoir une
victoire du OUI et jouaient donc le dollar canadien
à la baisse. La réalité rejoint la fiction.
Les lecteurs hors-Québec y découvriront une langue à
multiples patois, plus proche de la réalité, je
crois, que le "joual" stylisé et omniprésent qu'on
leur présente souvent comme la "parlure" uniforme
des Québécois. Il n'est pas facile d'écrire ces
divers patois; ils devront donc se faire à des
tournures telles que "c'était-tu toi" ...
Bonne lecture.
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gratuit de ce livre
Extrait du chapitre 1
La roue
avant droite glissa dans une profonde ornière et un
mélange d’eau brunâtre, de calcium et de saleté
s’éleva en gerbe pour aller asperger copieusement
les passants. Libertad connaissait déjà trop bien
les règles du jeu pour tenter de freiner ou de
changer brutalement de cap; elle jeta simplement un
regard rapide pour tenter d’identifier les victimes
et leur offrir, peut-être, d’éventuelles excuses.
Peut-être. La vie maintenant filait trop vite pour
les excuses. Trop vite pour les regrets. Trop vite
pour les projets. Trop vite pour que le présent soit
vraiment vécu et puisse laisser de véritables
souvenirs. Le pouls de Montréal battait de plus en
plus vite. Une anxiété, une tachycardie collective.
Chacun, sans qu’il ait semblé nécessaire de le lui
enseigner, vivait désormais ─ ou jouait à vivre ─
chaque jour comme si ce devait être le dernier.
Comme si le jour de l’indépen-dance allait se lever,
salué par les trompettes de Gabriel.
Pare-chocs à
pare-chocs, maintenant. La procession des petites
fourmis laborieuses. Chaque conducteur maugréant
mais heureux, au fond, de faire encore partie du
cortège. D’être encore au volant d’une voiture et en
route vers un boulot, alors que tant d’autres... À
la musique succéda la voix du commentateur et
Libertad haussa légèrement le volume de la radio.
─ «Huit
heures trente-sept minutes, 21 mars 1996. Oyez,
Oyez, c’est le printemps! Vous n’y croyez pas?
Faites comme monsieur Parizeau, IMAGINEZ que c’est
le printemps. IMAGINEZ qu’il fait 18°, que le soleil
brille, que les oiseaux chantent, que les premières
fleurs vont sortir et que les petites filles jouent
du cerceau sur des trottoirs bien secs, pendant que
papa travaille et que maman poursuit son certificat
en “oiseaulogie comparative” à l’UQAM pour la gloire
et la culture d’un Québec souverain.
Imaginez-vous... En attendant, pour les vrais
automobilistes, dans les vraies rues de Montréal, la
température est de 4°. La 13, la 15, la 20, la 25,
la 30 et tous les ponts sont bloqués, comme
d’habitude, et monsieur Bourque n’a toujours pas
tenu sa promesse de nettoyer les rues de Montréal.
Tous les départs de Dorval et de Mirabel ont été
retardés, en raison du brouillard intense qui a
remplacé la pluie verglaçante de la nuit dernière,
de sorte que Montréal est aujourd’hui splendidement
isolée. Une petite remarque à l’attention de
monsieur Parizeau: remarquez bien, monsieur le
Président-à-venir, que les avions ne décollent pas
lorsqu’ils ne voient pas le bout de la piste. Et
maintenant on retourne à la musique, avec le maître
incontesté du funk...»
Libertad
réussit à changer de station tout en se glissant
dans la voie de gauche. Dans un cas comme dans
l’autre, l’illusion plutôt que la réalité d’un
changement.
─ «... Et
donc, cette “genèse”, cette “mise au monde”, cet
“accouchement normal et à terme”, en neuf mois, du
“pays à la tête bien faite” que nous annonçait
monsieur Parizeau en octobre dernier, tout ça semble
aujourd’hui pour le moins bien compromis. Si, depuis
six mois, les négociations avec Ottawa n’ont abouti
à rien, comment peut-on nous faire croire que tout
sera heureusement réglé dans les trois mois qui
restent avant le jour Q? Les sondages de ce matin
nous apprennent que 46,4% des Québécois, seulement,
sont en faveur de la prétendue souveraineté liée à
la très problématique association. Est-ce que c’est
là la grande vague d’enthousiasme que nous avait
promise le Père Fondateur? Qu’on ne vienne pas nous
dire, comme monsieur Landry nous l’a dit il y a
quelques minutes, qu’il s’agit d’une “fluctuation à
l’intérieur des marges d’erreurs statistiques
inhérentes à un sondage”. Est-ce que vous parliez
d’erreurs statistiques en novembre dernier, monsieur
Landry, quand les sondages prétendaient que l’idée
d’indépendance avait progressé de 50,8, le jour du
référendum, à 55,2 trois semaines plus tard? La
vérité, monsieur Landry, et vous aussi monsieur le
Père Fondateur, c’est que la baloune est crevée et
que, même si vous le portez depuis six mois,
l’enfant n’est pas viable. C’est le moment de vous
faire avorter, monsieur Parizeau et ce dont le
Québec a besoin, c’est d’un bon curetage de ses
derniers éléments fanatiques. Au risque d’être
brutal...»
Tout ça, en
effet, risquait de devenir de plus en plus brutal,
songea Libertad, et d’autant plus brutal qu’il n’y
avait plus de femmes présentes au débat. Après le
référendum, en octobre, on avait d’abord donné la
parole aux femmes, aux jeunes, aux néo-Québécois «de
souche». À ceux-ci, surtout, parce qu’il y en avait
plus qu’on n’aurait pensé des Johnson, des Robinson,
des Mackay de l’Estrie, des Italiens et des Grecs de
Montréal, totalement francophones unilingues,
apprenant, parfois avec surprise, qu’ils n’étaient
pas exactement comme leurs voisins mais que c’était
grâce à quelque arrière-grand-père moins
irrédentiste qu’ils devaient d’être aujourd’hui
devenus des «pures laines».
Au début, il
y avait eu des femmes dans le débat. Plus
maintenant. L’heure, de part et d’autre, était au
langage viril. Même les jeunes mâles, rue
Saint-Denis, marchaient d’un pas plus ferme.
Draguaient avec plus d’assurance. Souriaient moins.
Les jeunes ne divaguaient plus en regardant leur
verre de bière; ils le faisaient maintenant l’œil
fixe, tourné en haut, à gauche vers ce petit coin
d’horizon où chacun voit ses rêves. Et maintenant,
songea Libertad, c’étaient les hommes surtout qui
rêvaient. Toutes les femmes, confusément, sentaient
que les hommes rêvaient d’une bonne bagarre. Et
elles s’étaient tues. Il n’y avait plus que les
hommes qui parlaient.
Même thème à
la station suivante.
─ «Moi je
pense qu’en effet, on n’a pas effectivement fait le
plein complet des voix qu’on aurait pu avoir pour
faire ce qu’on aurait voulu faire... et que ce
serait ben dangereux de vouloir continuer. Je pense
qu’il faudrait qu’on conscientise plus le vrai
besoin qu’on a d’être vraiment nous autres, avant
d’essayer de le faire.
─ Donc,
votre message à monsieur Parizeau, monsieur
Tremblay, ce serait quoi?
─ De
conscientiser, comme disait monsieur Bouchard, de
conscientiser les Québécois et les Québécoises au
besoin vital d’être vraiment la nation qu’on est et
d’avoir les vrais pouvoirs d’une vraie nation.
─ Donc de ne
pas la faire l’indépendance le 24 juin, c’est bien
ça?
─ Je ne
dirais pas: ne pas la faire. Mais la faire
uniquement avec des garanties. Et la faire après les
vacances d’été, un an après le référendum, comme on
nous l’avait promis. La faire en neuf mois, ça a
bousculé le monde. C’était pas prévu.
─ Merci
monsieur Tremblay. Et maintenant nous passons à un
autre auditeur...»
Libertad
ferma la radio. Ils étaient tous de plus en plus
décidés mais de moins en moins convaincus. De plus
en plus prêts à en découdre, mais de moins en moins
persuadés de la justesse de la cause. Les mâles
voulaient vivre une super Coupe Gray, aller porter
le ballon à Ottawa ou à Québec. Mieux, une super
émeute de Coupe Stanley, avec beaucoup de vitrines à
briser, beaucoup d’adversaires à humilier, beaucoup
de jobs à prendre. L’uniforme des futurs officiers
de la future armée du Québec était déjà dessiné...
pendant qu’à Edmonton plus de vingt mille
Albertains, autrement sains d’esprit, avaient déjà
rejoint les rangs d’une milice volontaire pour la
protection de la minorité loyaliste canadienne au
Québec «sans distinction d’origine ethnique ni de
langue, mais au vu de sa seule loyauté à l’idéal
canadien...» Qu’était-elle venue faire dans cette
galère!
Qu’est-ce
que moi, Libertad Gomez, Salvadorienne, 26 ans, j’en
ai à foutre de cette querelle pour rire entre
l’équipe des Bûcherons du Saint-Laurent et celle des
Cowboys du Far West, pour des enjeux que personne ne
sait trop comment définir? Si mon couillon de père,
songea-t-elle, avait présenté une image plus
crédible à l’Ambassade américaine, c’est vers Miami,
New York ou Los Angeles qu’ils auraient tous pu
émigrer comme réfugiés politiques. Tout le monde au
Salvador pouvait bien être un réfugié politique,
puisqu’il fallait toujours se réfugier de quelque
chose ou de quelqu’un et que la politique était
partout! Son couillon de père s’était présenté à
l’Ambassade américaine avec un sourire béat, avec la
gueule d’imbécile heureux d’un pauvre, plutôt que la
gueule tragique d’un type qui a souffert pour ses
principes et sa foi inébranlable dans les valeurs
démocratiques... pauvre con! Et s’il n’y avait pas
eu cette mission canadienne arrêtée tout à fait par
hasard dans leur village, s’il n’avait manqué
quelques paysans pour compléter le profil
socio-économique parfait de la dernière fournée de
Salvadoriens à montrer aux journalistes, s’il n’y
avait pas eu surtout ce jeune diplomate canadien qui
louchait sur sa sœur Consuelo... Esteban Gomez, sa
femme et ses deux filles auraient continué à rouler
des tortillas de maïs au soleil sans jamais
soupçonner qu’il pût exister, au nord des Gringos,
non pas une mais DEUX tribus de quasi-Gringos,
capables de se détester aussi cordialement que les
Pipiles et les Catrachos.
Pourquoi
était-elle là, dix ans plus tard, économiste
diplômée mais en fait vendeuse de crêpes dans un
restaurant du Plateau, vaguement inscrite à des
cours de l’Université Concordia pour se donner
l’illusion d’aller encore vers quelque chose, plutôt
que d’admettre qu’elle était déjà rendue nulle part
et qu’elle n’avait pas plus de problèmes ─ mais pas
plus d’espoirs ni d’avenir ─ que le reste de la
tribu des Bûcherons du Saint-Laurent? Elle était là
parce que sa mère était une mégère, bien sûr!
C’est son
père, le couillon, qui avait laissé filer les
États-Unis et opté pour le Canada, un pays dont il
ne savait même pas s’il était petit ou grand, froid
ou chaud, amical ou hostile... mais c’est sa mère,
la mégère, qui arrivée à Montréal et constatant
qu’on y donnait périodiquement un chèque aux
défavorisés, n’avait pas voulu courir le risque
d’aller vers Toronto. Il avait fallu des années
avant qu’elle CROIT que la tribu des Cowboys, à
l’Ouest, était tout aussi généreuse avec les Latinos
tout en leur offrant aussi de meilleures
possibilités d’emploi.
Et c’est
pour ça que Libertad Gomez, avec un père trop mou,
une mère trop obstinée et une sœur trop belle se
trouvait aujourd’hui, ce 21 mars 1996, dans le
parfait brouillard d’une journée de printemps
maussade de Montréal... et dans celui encore plus
triste d’un avenir totalement bouché, partageant
sans l’avoir demandé l’avenir des Québécois à trois
mois de leur indépendance.
Le téléphone
sonna sans que Libertad y prête attention. On ne
répond pas aux appels quand on conduit, sans trop
savoir si on en a bien le droit, la Jaguar d’un
amant de sa sœur. Le tact vient avec l’habitude.
Nouvelle sonnerie. Deux coups, un rappel... L’appel
n’est pas pour Consuelo; c’est Consuelo qui appelle.
─Sí, dime,
mana.
─ Libby?
Prépare-toi au bonheur et à la joie!
─ Quelqu’un
t’a donné quelque chose?
─ Non, à
toi. Tu te souviens de ta demande d’emploi et de
l’entrevue que tu avais passée?
─ Plus ou
moins des vingt dernières, laquelle?
─ Ministère
des Affaires étrangères du Canada, tonta. Ils
t’acceptent.
─ Tu as
ouvert mon courrier? Tu me fais une blague?
─
Généralement, j’ouvre tout ce qui ressemble à une
lettre d’employeur. Je jette les refus, c’est moins
lourd. Mais cette fois-ci, c’est oui. Tu commences à
Ottawa à la mi-mai. Si tu veux, bien sûr. Tu peux
aussi attendre en septembre. Ils te donnent le
choix. Ils te parlent comme si tu avais une douzaine
d’autres propositions et que tu allais leur faire
une faveur. ¡Tios elegantes!
─ ¡Dios
mio!
─ J’ai pensé
que ça valait la peine de te le dire tout de suite.
Où es-tu?
─ À deux
minutes de chez Gérard. Je laisse la voiture au
portier, comme d’habitude?
─ Oui, mais
ne pars pas. Reste près de la voiture, il va
descendre dans deux minutes. Dis-lui que tu es ma
sœur et remercie-le.
─ Le
remercier de quoi?
─ D’avoir
obtenu le poste au Ministère, bien sûr.
─ Tu crois
que c’est grâce à lui...
─
Certainement pas; je ne lui en avais pas parlé. Mais
il comprend vite; tu n’auras pas fini ta phrase
qu’il aura déjà pris un air mystérieux. D’ici une
semaine, il pourra me raconter, en détails, tous les
efforts qu’il a fait pour te faire embaucher. Après,
il sera encore plus fier de lui et il me trouvera
encore plus indispensable. Ne cherche pas à
comprendre: si ça ne te semble pas évident, tu ne
comprendras jamais.... ¡ Va, pues!.
* * *
Quand
Libertad entra dans le hall de Concordia et se
dirigea vers les escalateurs, il était déjà neuf
heures. Il n’avait pas fallu, en effet, plus de deux
minutes à Gérard pour comprendre qu’on voulait bien
lui attribuer le mérite d’avoir fait dévier toute la
machine de l’État, mais il avait jugé bon de se
l’entendre répéter plusieurs fois. Il avait aussi
cru indispensable de lui offrir de l’accompagner en
voiture des Cours Mont-Royal jusqu’à la porte de
l’Université ce qui, compte tenu de la circulation,
l’avait retardée.
Gérard avait
la parfaite assurance de l’homme de quarante ans qui
sait que non seulement tout s’achète mais que tout
peut s’obtenir à rabais si on paie comptant. Il ne
l’avait pas dit, mais il avait manifesté, sans que
puisse subsister le moindre doute, qu’il considérait
que la jeune sœur de Consuelo ne pourrait que lui
appartenir au jour et à l’heure qu’il lui
conviendrait à lui de choisir, si par hasard l’envie
lui en prenait ─ ce qui serait alors pour elle une
chance exceptionnelle ─ en considération de quoi
elle pouvait déjà conduire la Jaguar, obtenir un
emploi à Ottawa et, de toute autre façon, faire de
sa vie un succès. Gérard n’était pas vraiment
déplaisant, en dépit de son arrogance, seulement à
l’abri de tout doute. Libertad se surprit même à
penser qu’elle ne saurait pas vraiment comment dire
non à cet homme qui ne semblait même pas savoir que
le mot put exister. Il faudrait demander conseil à
Consuelo.
Se hâtant
vers l’amphithéâtre, elle salua de la main Parsifal,
un copain, tout en tapotant ostensiblement sa montre
pour bien indiquer qu’il n’était pas question
d’engager la conversation. Distraite, elle heurta un
mur. Un roc. Elle heurta Paloma.
─ Salut,
Libby!
─
Excuse-moi, pourtant, tu es visible..., dit-elle en
riant.
─ Disons que
j’ai été frappé par ta beauté, rétorqua-t-il.
C’était bien
le style de Paloma. On ne savait jamais s’il
plaisantait ou s’il était sérieux. Il ne voulait
jamais qu’on sache s’il plaisantait ou s’il était
sérieux. Libertad ne savait pas encore s’il la
courtisait vraiment ou s’il faisait semblant de la
courtiser. Ou si sa façon à lui de la courtiser
était, justement, de faire semblant de la courtiser
jusqu’à ce qu’elle donne un signe clair d’intérêt.
Un homme dans sa situation ne pouvait pas se
permettre une rebuffade. Il ne pouvait pas non plus
se permettre de réagir à une rebuffade. Il attendait
qu’elle fasse un geste.
─ Tu vas au
cours de Mitchell, lui demanda-t-il?
─ Non,
Mansfield. C’est plus contemporain...
─ OK,
allons-y.
Il se
retourna, la prit par l’épaule et marcha
tranquillement vers le cours de Mansfield. Libertad
se demanda si ceci voulait dire qu’il lui était
indifférent d’assister à un cours plutôt qu’à un
autre ou s’il tenait à souligner qu’il tenait à sa
présence. Il était à la fois flatteur et un peu
malvenu d’être vu avec Paloma.
Flatteur
parce qu’il était beau, qu’il faisait 1,90 mètre et
portait veston et cravate dans un environnement où
même les chefs de département hésitaient à le faire.
«Je suis un homme d’affaire», disait-il sans
vraiment rire, mais avec l’ombre d’un haussement de
sourcil, sans jamais pourtant donner l’impression de
s’en excuser. Malvenu, parce que tout le monde
savait qu’il ne se vendait pas un gramme de coke ni
une once de hasch dans Concordia sans que Paloma
n’en tirât un bénéfice. Tout le monde savait quelles
étaient les «affaires» de Paloma. Comme tout le
monde savait que le tatouage, plus ridicule
qu’obscène, qu’il portait au majeur et à l’index de
la main gauche, marquait sont appartenance à un
groupe de motards.
Ce qu’on ne
savait pas, c’est si Paloma, d’abord motard, avait
infiltré l’Université pour y contrôler le trafic des
stupéfiants ou si, au contraire, Julien Granger, dit
Paloma, cherchait vraiment à poursuivre des études
universitaires mais sans renoncer pour autant à ses
activités plus lucratives. Agent double? Agent
triple? On pouvait imaginer n’importe quoi au sujet
de Paloma, ce qui laissait toujours une bonne raison
de ne pas porter à son sujet de jugements trop
hâtifs... et de s’éviter des embêtements. Pas que
Paloma ait jamais manifesté d’agressivité envers qui
que ce soit sur le campus, mais enfin... pourquoi
chercher des ennuis, n’est-ce pas?
Le cours
était commencé, ce qui n’empêcha pas Paloma de
descendre lentement jusqu’à la première rangée et de
ne s’y asseoir qu’après avoir courtoisement invité
Libertad à le faire d’abord. Le professeur Mansfield
ne s’était pas interrompu, n’avait pas jeté de
regard en coin et n’avait pas perdu un mot de son
exposé. C’est par ces gestes de grand seigneur que
Paloma avait choisi de manifester son pouvoir sur
son milieu.
Le
professeur Mansfield avait aussi le sien, et sa
façon de le manifester n’était pas si différente. La
soixantaine, bien droit, bien coloré, le verbe
clair, il s’affublait de cachemire et de tweed comme
un franciscain porte la bure. Il habitait Hampstead,
affichait une voiture de pauvre à la porte d’une
maison de riche et n’avait jamais pris parti dans le
débat pour ou contre la souveraineté du Québec
au-delà de ce qu’une analyse objective aurait pu
suggérer à ses collègues de Harvard ou de la
Sorbonne.
De
descendance anglo-irlandaise, il était intimement
convaincu, sans jamais l’avouer, bien sûr, qu’il
était juste et bon que lui-même et sa famille avant
lui aient pu jouir de certains privilèges dans ces
pays qu’ils avaient conquis sur des Blancs et des
Chrétiens ─ fussent-ils papistes ─ et non pas sur
des païens multicolores, cette dernière aventure
étant un abus si manifeste d’une supériorité
naturelle que le ciel avait voulu qu’elle se
terminât dans la confusion et que l’on dût même
s’abaisser à s’en excuser! C’est de cette façon que
pensait le professeur Mansfield, en phrases
complexes, principales et subordonnées, élégantes et
sans émotion. Quand il parlait au commun des
mortels, le professeur Mansfield simplifiait.
─ «... Et je
dis, donc, qu’il ne s’agissait pas de générosité
mais d’astuce lorsque, après la conquête, la
Couronne permit aux colons français de conserver
leur langue, leur religion et leurs usages. Ne
l’aurait-elle pas fait qu’elle eut encouragé une
alliance de fait entre ceux-ci et les tribus
amérindiennes dont il ne faut pas sous-estimer le
danger qu’elles représentaient alors pour le nouvel
occupant. Imaginez Pontiac conseillé par les anciens
officiers du Régiment de Carignan et armé
clandestinement par la France; imaginez un métissage
généralisé, et le phénomène Riel contemporain de la
rébellion des colonies américaines; imaginez
celles-ci trop heureuses de soutenir l’indépendance,
au Nord, d’un État amérindien francophone ennemi de
la Couronne britannique. Imaginez, une génération
plus tard, Napoléon qui, plutôt que de céder la
Louisiane, aurait alors pu songer à une Amérique
française à l’ouest du Mississippi comme au nord du
Saint-Laurent et des Grands lacs... et demeurant
Espagnole ─ et donc bientôt soumise à son frère ─ au
sud du Rio Grande... Refaites l’histoire dans votre
tête, et vous comprendrez que Montréal valait bien
une messe...»
Libertad n’a
pas du tout le goût de refaire l’his-toire dans sa
tête. Elle a d’autres sujets de préoccupation.
D’abord, et par dessus tout, il y a ce désir en elle
qu’elle doit contrôler, de se lever tout de suite,
de balancer ses cahiers au visage de Mansfield et de
courir vers la sortie en sachant qu’elle n’aura
jamais plus à écouter les élucubrations de
Mansfield, de Mitchell ou de qui que ce soit.
Elle
comprend mieux, de minute en minute, que le monde
vient de basculer par en haut; qu’elle ne vendra
plus de crêpes, qu’elle ne déambulera pas de cours
d’appoint en cours d’appoint jusqu’à quarante ans
dans l’espoir que quelqu’un veuille bien lui donner
un emploi. Elle est désormais une véritable
économiste. Une véritable universitaire. Une
presque-fonctionnaire. Une quasi-diplomate. De la
graine d’ambassadeur. Et pas une diplomate de
république de bananes, de café et de maïs; une
véritable diplomate d’un vrai pays: le Canada. Son
père cultivait pieds nus, sa mère était et demeure
illettrée, sa sœur est une pute ─ même si on ne les
appelle pas ainsi quand elles travaillent sur
mesure, au cas par cas, sur des types qui ont du
fric et des contacts ─ mais elle, Libertad Gomez,
elle est une diplomate.
Libertad a
une deuxième préoccupation: le Canada. Pourvu qu’on
ne lui enlève pas SON pays! Elle se souvient qu’au
moment de l’entrevue, on lui a demandé de réaffirmer
son allégeance au Canada. En échange, on l’a assurée
qu’elle était et pourrait toujours demeurer
Canadienne, aussi longtemps qu’elle ne demanderait
pas la citoyenneté d’un autre pays ─ comme le Québec
par exemple ─ si par malheur on devait en arriver
là. Canadienne? Bien sûr, elle est Canadienne! À
Montréal, à Toronto, à Whitehorse, si on veut! Mais
il vaudrait tout de même mieux que les choses n’en
arrivent pas là...
Il vaudrait
mieux que les chose n’en arrivent pas là. Pour le
Canada... et pour Robert. Elle aime bien Robert.
Robert a trente ans, il est sociologue,
fonctionnaire, délégué syndical, sa famille est à
l’aise et il est aussi québécois qu’on peut l’être.
Robert a une belle gueule. Il s’exprime avec
élégance. Surtout, il a des parents, des amis, toute
une tradition. Il appartient au Québec et, dans une
certaine mesure, le Québec lui appartient puisqu’il
en connaît tous les méandres et qu’il en partage
toutes les obsessions. Robert est de gauche et il
est pour l’indépendance... comme tous ses amis.
Robert, la famille de Robert, les amis de Robert...
tout ça constitue son Québec à elle. Un Québec où
elle est acceptée.
Il y a deux
ans que Robert est dans sa vie. Il s’y est immiscé
sans heurts, comme ils ont glissé entre deux draps
de façon si naturelle et en avançant si bien par
étapes la conquête mutuelle de leurs corps qu’ils ne
sont même pas d’accord sur le jour anniversaire du
début de leur intimité. À partir de quel geste
peut-on dire: nous avons fait l’amour? Quand on a
échappé au folklore de l’hymen, doit-on, comme les
théologiens, placer le début de l’amour, comme le
péché, là où le plaisir commence? Libertad aime bien
Robert et tout ce qu’il représente, elle aime bien,
aussi, que Robert l’aime. Jusqu’à ce jour, c’est
l’amour de Robert qui a été son seul vrai passeport.
Depuis
quelques heures, elle a un autre passeport: la
lettre du Ministère. Peut-on faire carrière à Ottawa
─ ou dans des Ambassades canadiennes à travers le
monde ─ tout en restant l’amie de Robert, l’amie des
amis et de la famille de Robert? Peut-on le faire et
espérer être la femme de Robert, la mère de petits
Québécois et de petites Québécoises qui ne seront
pas des immigrants, ni des apatrides, mais qui ont
déjà leur petit nid préparé depuis des siècles dans
le grand arbre des Desjardins dont Robert Desjardins
n’est que la dernière branche?
C’est le
bruit des étudiants se levant et sortant de la salle
qui fit sortir Libertad de sa rêverie. Paloma, à ses
côtés, lui fit un geste amical et sortit sans plus
se préoccuper d’elle. Il avait trouvé opportun
d’entrer au cours avec elle, il ne voyait pas, de
toute évidence, un intérêt quelconque à en sortir de
la même façon. Tant mieux, elle avait rendez-vous
avec Robert.
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Au sujet de
l'auteur
 |
Avocat (1957), économiste
(1965). Premier directeur général de la
Main-d'oeuvre au gouvernement du Québec,
directeur général de l'Institut de
Recherches et de Normalisation Économique et
Scientifique (IRNES) et vice-président
adjoint (Finance /Administration) du Groupe
SNC.
Vice-président aux Affaires internationales
de la Société d'Exploitation des Ressources
Éducatives du Québec (SEREQ).Collaborateur
aux travaux du Conseil Scientifique de
l'Évaluation (Paris).
Directeur de projet, négociateur ou
expert-conseil au sein de nombreux projets
privés et publics à financement multilatéral
ou
|
bilatéral d'assistance au tiers-monde
(OCDE, UNESCO, BIRD, ACDI, BAD, CEE) et membre du
conseil d'administration de diverses OSBL : Club
2/3, APCI, Acer International.
* * *
Présentation de l'auteur par le journaliste Jacques
Giroux, Journal de Québec à l'occasion du lancement
du livre "Monde ordinaire, c'est à ton tour...",
Avril 1993.
" Sa vie est un roman d'aventure. Ce globe-trotter,
homme d'action et de réflexion, a parcouru plus de
100 pays. Polyglotte, humaniste, formé à l'école des
Jésuites, il devient, fin des années 50, moine
itinérant en Inde et disciple du gourou Sivananda.
Conseiller juridique de Fidel Castro, expert-conseil
en Espagne sous le régime Franco, il négocie des
contrats en Iran, sous le règne du Shah. Membre du
premier conseil exécutif national du NPD, il
organise en 1962 la première campagne de financement
du Rassemblement pour l'Indépendance Nationale.
Témoin privilégié des grands bouleversements
politiques et sociaux, il a été plongé dans l'enfer
de la guerre civile au Zaîre en 1962 et, 20 ans plus
tard, vécu le désespoir du peuple Salvadorien,
déchiré par une lutte fratricide. Il est à Paris
lors des manifestations de Mai 68, fête en avril
1974 avec les Portugais, la "Révolution des
Oeillets" et, quelques mois plus tard, assiste à la
chute de la junte des Colonels à Athènes en Grèce.
Artiste dans l'âme, rationaliste mais adepte du I
Ching, la sagesse millénaire de la Chine qu'il a
aussi visitée, l'auteur est multidimensionnel: un
homme de la Renaissance, il véhicule des idées du
Troisième Millénaire. Il faut avoir vécu bien des
"vies" en une, pour parler aussi simplement de
choses aussi complexes au Monde Ordinaire.
* * *
 |
Pierre JC Allard fut candidat du Nouveau
Parti Démocratique (NPD) lors des dernières
élections fédérales canadienne:
«Ayant l'occasion de passer quelques
semaines au Canada au moment précis où s'y
déroulait la campagne électorale fédérale,
j'ai profité de l'occasion pour m'y porter
candidat du Nouveau Parti Démocratique (NPD),
parti de centre-gauche auquel vont mes
sympathies au Canada et dont je suis membre
depuis des décennies.
De celles qui restaient à pourvoir, j'ai
choisi une candidature dans la
circonscription de Shawinigan - Champlain,
composée essentiellement d'une petite
agglomération industrielle en déclin
d'environ 60 000 âmes, d'une zone rurale à
vocation laitière dont le peuplement remonte
aux tous premiers temps de l'implantation
française au XVIIe siècle et d'un immense
|
territoire forestier où l'on retrouve quelques
milliers d'Amérindiens vivant en bandes et plusieurs
centaines de milliers de caribous(rennes)et autres
cervidés.
Le NPD prenant normalement moins de 5% des suffrages
au Québec - et le candidat dans cette
circonscription en ayant recueilli il y a 4 ans 0,3%
! - il semblait improbable que cette démarche puisse
m'imposer d'annuler mes engagements de cet automne.
C'est une expérience que je voulais vivre et dont
j'ai appris beaucoup. Évidemment, il aurait été
inadmissible d'utiliser cette tribune NPD pour
promouvoir le programme NS et je m'en suis
scrupuleusement abstenu.
Mon site de campagne comportait, en plus des
éléments rituels de présentation, une «pensée
quotidienne» et un descriptif archi-sommaire de mes
activités. J'ai pensé que cette expérience in vivo
pourrait intéresser certains des lecteurs de ce
site, mais vous êtes prévenus qu'on n'y trouve
aucune idée nouvelle.»
Pierre JC Allard
Site de la campagne électorale de Monsieur Allard :
http://www.pierrejcallard.org/frame803781.html
Communiquer avec l'auteur
Pierre JC Allard
se fera un plaisir de lire et de répondre
personnellement à vos courriels.
Voici son adresse électronique :
pjca@iname.com
Site Internet personnel de
l'auteur
http://www.geocities.com/newsociety_2000/
ou
http://site.voila.fr/nouvellesociete
Autre titre du même auteur
 |
Crisis and beyond
Second edition
Pierre JC Allard
essai, Fondation littéraire Fleur de Lys,
Montréal, 2005, 484 pages.
ISBN 2-89612-116-1
CRISIS AND BEYOND was written
in the Seventies and published in 1987. At
the time, most economists were convinced
that there was nothing more to steadily
growing unemployment than the competition
from developing countries. The situation,
they thought, would soon correct itself...
It did not.
This optimistic view does not prevail
anymore. Indeed, it can be said that
Rifkin's bestseller “The End of Work” in the
Nineties has nailed the coffin for this
simplistic view...»»»
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