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Le printemps de Libertad, roman suspense de politique fiction, Pierre JC Allard

 

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Le printemps de Libertad

Pierre JC Allard

roman suspense de politique fiction,

Fondation littéraire Fleur de Lys, Montréal, 2005, 288 pages.

 

ISBN 2-89612-050-5

 

Un roman de politique-fiction dans le contexte
du Québec post-référendaire

 

L'intrigue de ce livre se situe dans un Québec post-référendaire où le OUI a gagné. La conclusion peut sembler cynique, mais il y a eu des coïncidences troublantes et on peut se demander si on n'a pas ici une prophétie a demi réalisée...


Ce roman de "politique-fiction" est en fait un roman d'action; un polar dicté en six ( 6) semaines à Moscou à l'été 1995. Il ne s'agissait pas de viser le Goncourt, mais de tenir la gageure de produire rapidement un bouquin amusant qui recèlerait tout de même une parcelle de vérité sur ce qui se trame dans les coulisses des révolutions.


En fait, cette parcelle de vérité est devenue un énorme pavé quand on a vu, le soir du référendum, apparaître comme d'une boîte à surprise, en fin de soirée, les résultats d'UNE circonscription, qu'on avait occultés pendant des heures, et qui transformaient brutalement en défaite ce qui semblait une victoire du OUI.


Un regard sur les fluctuations du dollar canadien, au cours de cette même soirée, montre sans aucun doute raisonnable que quelqu'un qui aurait connu les résultats de cette circonscription dès qu'ils ont été compilés aurait pu, avant qu'ils ne soient annoncés (après quelques inexplicables heures de retard...), réaliser une opération tout à fait spectaculaire aux dépens des spéculateurs de Hong-Kong, de Tokyo et de Singapour qui ne pouvaient alors, statistiquement parlant, que prévoir une victoire du OUI et jouaient donc le dollar canadien à la baisse. La réalité rejoint la fiction.
 

Les lecteurs hors-Québec y découvriront une langue à multiples patois, plus proche de la réalité, je crois, que le "joual" stylisé et omniprésent qu'on leur présente souvent comme la "parlure" uniforme des Québécois. Il n'est pas facile d'écrire ces divers patois; ils devront donc se faire à des tournures telles que "c'était-tu toi",...
 

 

Extrait

Au sujet de l'auteur

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Autre titre du même auteur

 

 

Extrait

 

Avant-propos

Un roman de politique-fiction dans le contexte
du Québec post-référendaire

Ce n'est pas d'hier qu'on cherche à passer des messages sociaux ou politiques de façon plus alléchante en les mêlant à une intrigue littéraire, le cas le plus simple étant celui des fables d'Esope ou de Lafontaine et le plus complexe la Bible...

L'intrigue de ce livre se situe dans un Québec post-référendaire... où le OUI a gagné. La conclusion peut sembler cynique, mais il y a eu des coïncidences troublantes et on peut se demander si on n'a pas ici une prophétie a demi réalisée....

Ce roman de "politique-fiction" est en fait un roman d'action; un polar dicté en six (6) semaines à Moscou à l'été 1995. Il ne s'agissait pas de viser le Goncourt, mais de tenir la gageure de produire rapidement un bouquin amusant qui recèlerait tout de même une parcelle de vérité sur ce qui se trame dans les coulisses des révolutions.

En fait, cette parcelle de vérité est devenue un énorme pavé quand on a vu, le soir du référendum, apparaître comme d'une boîte à surprise, en fin de soirée, les résultats d'UNE circonscription, qu'on avait occultés pendant des heures, et qui transformaient brutalement en défaite ce qui semblait une victoire du OUI.

Un regard sur les fluctuations du dollar canadien, au cours de cette même soirée, montre sans aucun doute raisonnable que quelqu'un qui aurait connu les résultats de cette circonscription dès qu'ils ont été compilés aurait pu, avant qu'ils ne soient annoncés (après quelques inexplicables heures de retard...), réaliser une opération tout à fait spectaculaire aux dépens des spéculateurs de Hong-Kong, de Tokyo et de Singapour qui ne pouvaient alors, statistiquement parlant, que prévoir une victoire du OUI et jouaient donc le dollar canadien à la baisse. La réalité rejoint la fiction.

Les lecteurs hors-Québec y découvriront une langue à multiples patois, plus proche de la réalité, je crois, que le "joual" stylisé et omniprésent qu'on leur présente souvent comme la "parlure" uniforme des Québécois. Il n'est pas facile d'écrire ces divers patois; ils devront donc se faire à des tournures telles que "c'était-tu toi" ...

Bonne lecture.

Votre romancier

 

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Extrait du chapitre 1

 

La roue avant droite glissa dans une profonde ornière et un mélange d’eau brunâtre, de calcium et de saleté s’éleva en gerbe pour aller asperger copieusement les passants. Libertad connaissait déjà trop bien les règles du jeu pour tenter de freiner ou de changer brutalement de cap; elle jeta simplement un regard rapide pour tenter d’identifier les victimes et leur offrir, peut-être, d’éventuelles excuses. Peut-être. La vie maintenant filait trop vite pour les excuses. Trop vite pour les regrets. Trop vite pour les projets. Trop vite pour que le présent soit vraiment vécu et puisse laisser de véritables souvenirs. Le pouls de Montréal battait de plus en plus vite. Une anxiété, une tachycardie collective. Chacun, sans qu’il ait semblé nécessaire de le lui enseigner, vivait désormais ─ ou jouait à vivre ─ chaque jour comme si ce devait être le dernier. Comme si le jour de l’indépen-dance allait se lever, salué par les trompettes de Gabriel.

 

Pare-chocs à pare-chocs, maintenant. La procession des petites fourmis laborieuses. Chaque conducteur maugréant mais heureux, au fond, de faire encore partie du cortège. D’être encore au volant d’une voiture et en route vers un boulot, alors que tant d’autres... À la musique succéda la voix du commentateur et Libertad haussa légèrement le volume de la radio.

 

─ «Huit heures trente-sept minutes, 21 mars 1996. Oyez, Oyez, c’est le printemps! Vous n’y croyez pas? Faites comme monsieur Parizeau, IMAGINEZ que c’est le printemps. IMAGINEZ qu’il fait 18°, que le soleil brille, que les oiseaux chantent, que les premières fleurs vont sortir et que les petites filles jouent du cerceau sur des trottoirs bien secs, pendant que papa travaille et que maman poursuit son certificat en “oiseaulogie comparative” à l’UQAM pour la gloire et la culture d’un Québec souverain. Imaginez-vous... En attendant, pour les vrais automobilistes, dans les vraies rues de Montréal, la température est de 4°. La 13, la 15, la 20, la 25, la 30 et tous les ponts sont bloqués, comme d’habitude, et monsieur Bourque n’a toujours pas tenu sa promesse de nettoyer les rues de Montréal. Tous les départs de Dorval et de Mirabel ont été retardés, en raison du brouillard intense qui a remplacé la pluie verglaçante de la nuit dernière, de sorte que Montréal est aujourd’hui splendidement isolée. Une petite remarque à l’attention de monsieur Parizeau: remarquez bien, monsieur le Président-à-venir, que les avions ne décollent pas lorsqu’ils ne voient pas le bout de la piste. Et maintenant on retourne à la musique, avec le maître incontesté du funk...»

 

Libertad réussit à changer de station tout en se glissant dans la voie de gauche. Dans un cas comme dans l’autre, l’illusion plutôt que la réalité d’un changement.

 

─ «... Et donc, cette “genèse”, cette “mise au monde”, cet “accouchement normal et à terme”, en neuf mois, du “pays à la tête bien faite” que nous annonçait monsieur Parizeau en octobre dernier, tout ça semble aujourd’hui pour le moins bien compromis. Si, depuis six mois, les négociations avec Ottawa n’ont abouti à rien, comment peut-on nous faire croire que tout sera heureusement réglé dans les trois mois qui restent avant le jour Q? Les sondages de ce matin nous apprennent que 46,4% des Québécois, seulement, sont en faveur de la prétendue souveraineté liée à la très problématique association. Est-ce que c’est là la grande vague d’enthousiasme que nous avait promise le Père Fondateur? Qu’on ne vienne pas nous dire, comme monsieur Landry nous l’a dit il y a quelques minutes, qu’il s’agit d’une “fluctuation à l’intérieur des marges d’erreurs statistiques inhérentes à un sondage”. Est-ce que vous parliez d’erreurs statistiques en novembre dernier, monsieur Landry, quand les sondages prétendaient que l’idée d’indépendance avait progressé de 50,8, le jour du référendum, à 55,2 trois semaines plus tard? La vérité, monsieur Landry, et vous aussi monsieur le Père Fondateur, c’est que la baloune est crevée et que, même si vous le portez depuis six mois, l’enfant n’est pas viable. C’est le moment de vous faire avorter, monsieur Parizeau et ce dont le Québec a besoin, c’est d’un bon curetage de ses derniers éléments fanatiques. Au risque d’être brutal...»

 

Tout ça, en effet, risquait de devenir de plus en plus brutal, songea Libertad, et d’autant plus brutal qu’il n’y avait plus de femmes présentes au débat. Après le référendum, en octobre, on avait d’abord donné la parole aux femmes, aux jeunes, aux néo-Québécois «de souche». À ceux-ci, surtout, parce qu’il y en avait plus qu’on n’aurait pensé des Johnson, des Robinson, des Mackay de l’Estrie, des Italiens et des Grecs de Montréal, totalement francophones unilingues, apprenant, parfois avec surprise, qu’ils n’étaient pas exactement comme leurs voisins mais que c’était grâce à quelque arrière-grand-père moins irrédentiste qu’ils devaient d’être aujourd’hui devenus des «pures laines».

 

Au début, il y avait eu des femmes dans le débat. Plus maintenant. L’heure, de part et d’autre, était au langage viril. Même les jeunes mâles, rue Saint-Denis, marchaient d’un pas plus ferme. Draguaient avec plus d’assurance. Souriaient moins. Les jeunes ne divaguaient plus en regardant leur verre de bière; ils le faisaient maintenant l’œil fixe, tourné en haut, à gauche vers ce petit coin d’horizon où chacun voit ses rêves. Et maintenant, songea Libertad, c’étaient les hommes surtout qui rêvaient. Toutes les femmes, confusément, sentaient que les hommes rêvaient d’une bonne bagarre. Et elles s’étaient tues. Il n’y avait plus que les hommes qui parlaient.

 

Même thème à la station suivante.

 

─ «Moi je pense qu’en effet, on n’a pas effectivement fait le plein complet des voix qu’on aurait pu avoir pour faire ce qu’on aurait voulu faire... et que ce serait ben dangereux de vouloir continuer. Je pense qu’il faudrait qu’on conscientise plus le vrai besoin qu’on a d’être vraiment nous autres, avant d’essayer de le faire.

─ Donc, votre message à monsieur Parizeau, monsieur Tremblay, ce serait quoi?

─ De conscientiser, comme disait monsieur Bouchard, de conscientiser les Québécois et les Québécoises au besoin vital d’être vraiment la nation qu’on est et d’avoir les vrais pouvoirs d’une vraie nation.

─ Donc de ne pas la faire l’indépendance le 24 juin, c’est bien ça?

─ Je ne dirais pas: ne pas la faire. Mais la faire uniquement avec des garanties. Et la faire après les vacances d’été, un an après le référendum, comme on nous l’avait promis. La faire en neuf mois, ça a bousculé le monde. C’était pas prévu.

─ Merci monsieur Tremblay. Et maintenant nous passons à un autre auditeur...»

 

Libertad ferma la radio. Ils étaient tous de plus en plus décidés mais de moins en moins convaincus. De plus en plus prêts à en découdre, mais de moins en moins persuadés de la justesse de la cause. Les mâles voulaient vivre une super Coupe Gray, aller porter le ballon à Ottawa ou à Québec. Mieux, une super émeute de Coupe Stanley, avec beaucoup de vitrines à briser, beaucoup d’adversaires à humilier, beaucoup de jobs à prendre. L’uniforme des futurs officiers de la future armée du Québec était déjà dessiné... pendant qu’à Edmonton plus de vingt mille Albertains, autrement sains d’esprit, avaient déjà rejoint les rangs d’une milice volontaire pour la protection de la minorité loyaliste canadienne au Québec «sans distinction d’origine ethnique ni de langue, mais au vu de sa seule loyauté à l’idéal canadien...» Qu’était-elle venue faire dans cette galère!

 

Qu’est-ce que moi, Libertad Gomez, Salvadorienne, 26 ans, j’en ai à foutre de cette querelle pour rire entre l’équipe des Bûcherons du Saint-Laurent et celle des Cowboys du Far West, pour des enjeux que personne ne sait trop comment définir? Si mon couillon de père, songea-t-elle, avait présenté une image plus crédible à l’Ambassade américaine, c’est vers Miami, New York ou Los Angeles qu’ils auraient tous pu émigrer comme réfugiés politiques. Tout le monde au Salvador pouvait bien être un réfugié politique, puisqu’il fallait toujours se réfugier de quelque chose ou de quelqu’un et que la politique était partout! Son couillon de père s’était présenté à l’Ambassade américaine avec un sourire béat, avec la gueule d’imbécile heureux d’un pauvre, plutôt que la gueule tragique d’un type qui a souffert pour ses principes et sa foi inébranlable dans les valeurs démocratiques... pauvre con! Et s’il n’y avait pas eu cette mission canadienne arrêtée tout à fait par hasard dans leur village, s’il n’avait manqué quelques paysans pour compléter le profil socio-économique parfait de la dernière fournée de Salvadoriens à montrer aux journalistes, s’il n’y avait pas eu surtout ce jeune diplomate canadien qui louchait sur sa sœur Consuelo... Esteban Gomez, sa femme et ses deux filles auraient continué à rouler des tortillas de maïs au soleil sans jamais soupçonner qu’il pût exister, au nord des Gringos, non pas une mais DEUX tribus de quasi-Gringos, capables de se détester aussi cordialement que les Pipiles et les Catrachos.

 

Pourquoi était-elle là, dix ans plus tard, économiste diplômée mais en fait vendeuse de crêpes dans un restaurant du Plateau, vaguement inscrite à des cours de l’Université Concordia pour se donner l’illusion d’aller encore vers quelque chose, plutôt que d’admettre qu’elle était déjà rendue nulle part et qu’elle n’avait pas plus de problèmes ─ mais pas plus d’espoirs ni d’avenir ─ que le reste de la tribu des Bûcherons du Saint-Laurent? Elle était là parce que sa mère était une mégère, bien sûr!

 

C’est son père, le couillon, qui avait laissé filer les États-Unis et opté pour le Canada, un pays dont il ne savait même pas s’il était petit ou grand, froid ou chaud, amical ou hostile... mais c’est sa mère, la mégère, qui arrivée à Montréal et constatant qu’on y donnait périodiquement un chèque aux défavorisés, n’avait pas voulu courir le risque d’aller vers Toronto. Il avait fallu des années avant qu’elle CROIT que la tribu des Cowboys, à l’Ouest, était tout aussi généreuse avec les Latinos tout en leur offrant aussi de meilleures possibilités d’emploi.

 

Et c’est pour ça que Libertad Gomez, avec un père trop mou, une mère trop obstinée et une sœur trop belle se trouvait aujourd’hui, ce 21 mars 1996, dans le parfait brouillard d’une journée de printemps maussade de Montréal... et dans celui encore plus triste d’un avenir totalement bouché, partageant sans l’avoir demandé l’avenir des Québécois à trois mois de leur indépendance.

 

Le téléphone sonna sans que Libertad y prête attention. On ne répond pas aux appels quand on conduit, sans trop savoir si on en a bien le droit, la Jaguar d’un amant de sa sœur. Le tact vient avec l’habitude. Nouvelle sonnerie. Deux coups, un rappel... L’appel n’est pas pour Consuelo; c’est Consuelo qui appelle.

 

─Sí, dime, mana.

─ Libby? Prépare-toi au bonheur et à la joie!

─ Quelqu’un t’a donné quelque chose?

─ Non, à toi. Tu te souviens de ta demande d’emploi et de l’entrevue que tu avais passée?

─ Plus ou moins des vingt dernières, laquelle?

─ Ministère des Affaires étrangères du Canada, tonta. Ils t’acceptent.

─ Tu as ouvert mon courrier? Tu me fais une blague?

─ Généralement, j’ouvre tout ce qui ressemble à une lettre d’employeur. Je jette les refus, c’est moins lourd. Mais cette fois-ci, c’est oui. Tu commences à Ottawa à la mi-mai. Si tu veux, bien sûr. Tu peux aussi attendre en septembre. Ils te donnent le choix. Ils te parlent comme si tu avais une douzaine d’autres propositions et que tu allais leur faire une faveur. ¡Tios elegantes!

─ ¡Dios mio!

─ J’ai pensé que ça valait la peine de te le dire tout de suite. Où es-tu?

─ À deux minutes de chez Gérard. Je laisse la voiture au portier, comme d’habitude?

─ Oui, mais ne pars pas. Reste près de la voiture, il va descendre dans deux minutes. Dis-lui que tu es ma sœur et remercie-le.

─ Le remercier de quoi?

─ D’avoir obtenu le poste au Ministère, bien sûr.

─ Tu crois que c’est grâce à lui...

─ Certainement pas; je ne lui en avais pas parlé. Mais il comprend vite; tu n’auras pas fini ta phrase qu’il aura déjà pris un air mystérieux. D’ici une semaine, il pourra me raconter, en détails, tous les efforts qu’il a fait pour te faire embaucher. Après, il sera encore plus fier de lui et il me trouvera encore plus indispensable. Ne cherche pas à comprendre: si ça ne te semble pas évident, tu ne comprendras jamais.... ¡ Va, pues!.

 


*  *  *

 

Quand Libertad entra dans le hall de Concordia et se dirigea vers les escalateurs, il était déjà neuf heures. Il n’avait pas fallu, en effet, plus de deux minutes à Gérard pour comprendre qu’on voulait bien lui attribuer le mérite d’avoir fait dévier toute la machine de l’État, mais il avait jugé bon de se l’entendre répéter plusieurs fois. Il avait aussi cru indispensable de lui offrir de l’accompagner en voiture des Cours Mont-Royal jusqu’à la porte de l’Université ce qui, compte tenu de la circulation, l’avait retardée.

 

Gérard avait la parfaite assurance de l’homme de quarante ans qui sait que non seulement tout s’achète mais que tout peut s’obtenir à rabais si on paie comptant. Il ne l’avait pas dit, mais il avait manifesté, sans que puisse subsister le moindre doute, qu’il considérait que la jeune sœur de Consuelo ne pourrait que lui appartenir au jour et à l’heure qu’il lui conviendrait à lui de choisir, si par hasard l’envie lui en prenait ─ ce qui serait alors pour elle une chance exceptionnelle ─ en considération de quoi elle pouvait déjà conduire la Jaguar, obtenir un emploi à Ottawa et, de toute autre façon, faire de sa vie un succès. Gérard n’était pas vraiment déplaisant, en dépit de son arrogance, seulement à l’abri de tout doute. Libertad se surprit même à penser qu’elle ne saurait pas vraiment comment dire non à cet homme qui ne semblait même pas savoir que le mot put exister. Il faudrait demander conseil à Consuelo.

 

Se hâtant vers l’amphithéâtre, elle salua de la main Parsifal, un copain, tout en tapotant ostensiblement sa montre pour bien indiquer qu’il n’était pas question d’engager la conversation. Distraite, elle heurta un mur. Un roc. Elle heurta Paloma.

 

─ Salut, Libby!

─ Excuse-moi, pourtant, tu es visible..., dit-elle en riant.

─ Disons que j’ai été frappé par ta beauté, rétorqua-t-il.

 

C’était bien le style de Paloma. On ne savait jamais s’il plaisantait ou s’il était sérieux. Il ne voulait jamais qu’on sache s’il plaisantait ou s’il était sérieux. Libertad ne savait pas encore s’il la courtisait vraiment ou s’il faisait semblant de la courtiser. Ou si sa façon à lui de la courtiser était, justement, de faire semblant de la courtiser jusqu’à ce qu’elle donne un signe clair d’intérêt. Un homme dans sa situation ne pouvait pas se permettre une rebuffade. Il ne pouvait pas non plus se permettre de réagir à une rebuffade. Il attendait qu’elle fasse un geste.

 

─ Tu vas au cours de Mitchell, lui demanda-t-il?

─ Non, Mansfield. C’est plus contemporain...

─ OK, allons-y.

 

Il se retourna, la prit par l’épaule et marcha tranquillement vers le cours de Mansfield. Libertad se demanda si ceci voulait dire qu’il lui était indifférent d’assister à un cours plutôt qu’à un autre ou s’il tenait à souligner qu’il tenait à sa présence. Il était à la fois flatteur et un peu malvenu d’être vu avec Paloma.

 

Flatteur parce qu’il était beau, qu’il faisait 1,90 mètre et portait veston et cravate dans un environnement où même les chefs de département hésitaient à le faire. «Je suis un homme d’affaire», disait-il sans vraiment rire, mais avec l’ombre d’un haussement de sourcil, sans jamais pourtant donner l’impression de s’en excuser. Malvenu, parce que tout le monde savait qu’il ne se vendait pas un gramme de coke ni une once de hasch dans Concordia sans que Paloma n’en tirât un bénéfice. Tout le monde savait quelles étaient les «affaires» de Paloma. Comme tout le monde savait que le tatouage, plus ridicule qu’obscène, qu’il portait au majeur et à l’index de la main gauche, marquait sont appartenance à un groupe de motards.

 

Ce qu’on ne savait pas, c’est si Paloma, d’abord motard, avait infiltré l’Université pour y contrôler le trafic des stupéfiants ou si, au contraire, Julien Granger, dit Paloma, cherchait vraiment à poursuivre des études universitaires mais sans renoncer pour autant à ses activités plus lucratives. Agent double? Agent triple? On pouvait imaginer n’importe quoi au sujet de Paloma, ce qui laissait toujours une bonne raison de ne pas porter à son sujet de jugements trop hâtifs... et de s’éviter des embêtements. Pas que Paloma ait jamais manifesté d’agressivité envers qui que ce soit sur le campus, mais enfin... pourquoi chercher des ennuis, n’est-ce pas?

 

Le cours était commencé, ce qui n’empêcha pas Paloma de descendre lentement jusqu’à la première rangée et de ne s’y asseoir qu’après avoir courtoisement invité Libertad à le faire d’abord. Le professeur Mansfield ne s’était pas interrompu, n’avait pas jeté de regard en coin et n’avait pas perdu un mot de son exposé. C’est par ces gestes de grand seigneur que Paloma avait choisi de manifester son pouvoir sur son milieu.

 

Le professeur Mansfield avait aussi le sien, et sa façon de le manifester n’était pas si différente. La soixantaine, bien droit, bien coloré, le verbe clair, il s’affublait de cachemire et de tweed comme un franciscain porte la bure. Il habitait Hampstead, affichait une voiture de pauvre à la porte d’une maison de riche et n’avait jamais pris parti dans le débat pour ou contre la souveraineté du Québec au-delà de ce qu’une analyse objective aurait pu suggérer à ses collègues de Harvard ou de la Sorbonne.

 

De descendance anglo-irlandaise, il était intimement convaincu, sans jamais l’avouer, bien sûr, qu’il était juste et bon que lui-même et sa famille avant lui aient pu jouir de certains privilèges dans ces pays qu’ils avaient conquis sur des Blancs et des Chrétiens ─ fussent-ils papistes ─ et non pas sur des païens multicolores, cette dernière aventure étant un abus si manifeste d’une supériorité naturelle que le ciel avait voulu qu’elle se terminât dans la confusion et que l’on dût même s’abaisser à s’en excuser! C’est de cette façon que pensait le professeur Mansfield, en phrases complexes, principales et subordonnées, élégantes et sans émotion. Quand il parlait au commun des mortels, le professeur Mansfield simplifiait.

 

─ «... Et je dis, donc, qu’il ne s’agissait pas de générosité mais d’astuce lorsque, après la conquête, la Couronne permit aux colons français de conserver leur langue, leur religion et leurs usages. Ne l’aurait-elle pas fait qu’elle eut encouragé une alliance de fait entre ceux-ci et les tribus amérindiennes dont il ne faut pas sous-estimer le danger qu’elles représentaient alors pour le nouvel occupant. Imaginez Pontiac conseillé par les anciens officiers du Régiment de Carignan et armé clandestinement par la France; imaginez un métissage généralisé, et le phénomène Riel contemporain de la rébellion des colonies américaines; imaginez celles-ci trop heureuses de soutenir l’indépendance, au Nord, d’un État amérindien francophone ennemi de la Couronne britannique. Imaginez, une génération plus tard, Napoléon qui, plutôt que de céder la Louisiane, aurait alors pu songer à une Amérique française à l’ouest du Mississippi comme au nord du Saint-Laurent et des Grands lacs... et demeurant Espagnole ─ et donc bientôt soumise à son frère ─ au sud du Rio Grande... Refaites l’histoire dans votre tête, et vous comprendrez que Montréal valait bien une messe...»

 

Libertad n’a pas du tout le goût de refaire l’his-toire dans sa tête. Elle a d’autres sujets de préoccupation. D’abord, et par dessus tout, il y a ce désir en elle qu’elle doit contrôler, de se lever tout de suite, de balancer ses cahiers au visage de Mansfield et de courir vers la sortie en sachant qu’elle n’aura jamais plus à écouter les élucubrations de Mansfield, de Mitchell ou de qui que ce soit.

 

Elle comprend mieux, de minute en minute, que le monde vient de basculer par en haut; qu’elle ne vendra plus de crêpes, qu’elle ne déambulera pas de cours d’appoint en cours d’appoint jusqu’à quarante ans dans l’espoir que quelqu’un veuille bien lui donner un emploi. Elle est désormais une véritable économiste. Une véritable universitaire. Une presque-fonctionnaire. Une quasi-diplomate. De la graine d’ambassadeur. Et pas une diplomate de république de bananes, de café et de maïs; une véritable diplomate d’un vrai pays: le Canada. Son père cultivait pieds nus, sa mère était et demeure illettrée, sa sœur est une pute ─ même si on ne les appelle pas ainsi quand elles travaillent sur mesure, au cas par cas, sur des types qui ont du fric et des contacts ─ mais elle, Libertad Gomez, elle est une diplomate.

 

Libertad a une deuxième préoccupation: le Canada. Pourvu qu’on ne lui enlève pas SON pays! Elle se souvient qu’au moment de l’entrevue, on lui a demandé de réaffirmer son allégeance au Canada. En échange, on l’a assurée qu’elle était et pourrait toujours demeurer Canadienne, aussi longtemps qu’elle ne demanderait pas la citoyenneté d’un autre pays ─ comme le Québec par exemple ─ si par malheur on devait en arriver là. Canadienne? Bien sûr, elle est Canadienne! À Montréal, à Toronto, à Whitehorse, si on veut! Mais il vaudrait tout de même mieux que les choses n’en arrivent pas là...

 

Il vaudrait mieux que les chose n’en arrivent pas là. Pour le Canada... et pour Robert. Elle aime bien Robert. Robert a trente ans, il est sociologue, fonctionnaire, délégué syndical, sa famille est à l’aise et il est aussi québécois qu’on peut l’être. Robert a une belle gueule. Il s’exprime avec élégance. Surtout, il a des parents, des amis, toute une tradition. Il appartient au Québec et, dans une certaine mesure, le Québec lui appartient puisqu’il en connaît tous les méandres et qu’il en partage toutes les obsessions. Robert est de gauche et il est pour l’indépendance... comme tous ses amis. Robert, la famille de Robert, les amis de Robert... tout ça constitue son Québec à elle. Un Québec où elle est acceptée.

 

Il y a deux ans que Robert est dans sa vie. Il s’y est immiscé sans heurts, comme ils ont glissé entre deux draps de façon si naturelle et en avançant si bien par étapes la conquête mutuelle de leurs corps qu’ils ne sont même pas d’accord sur le jour anniversaire du début de leur intimité. À partir de quel geste peut-on dire: nous avons fait l’amour? Quand on a échappé au folklore de l’hymen, doit-on, comme les théologiens, placer le début de l’amour, comme le péché, là où le plaisir commence? Libertad aime bien Robert et tout ce qu’il représente, elle aime bien, aussi, que Robert l’aime. Jusqu’à ce jour, c’est l’amour de Robert qui a été son seul vrai passeport.

 

Depuis quelques heures, elle a un autre passeport: la lettre du Ministère. Peut-on faire carrière à Ottawa ─ ou dans des Ambassades canadiennes à travers le monde ─ tout en restant l’amie de Robert, l’amie des amis et de la famille de Robert? Peut-on le faire et espérer être la femme de Robert, la mère de petits Québécois et de petites Québécoises qui ne seront pas des immigrants, ni des apatrides, mais qui ont déjà leur petit nid préparé depuis des siècles dans le grand arbre des Desjardins dont Robert Desjardins n’est que la dernière branche?

 

C’est le bruit des étudiants se levant et sortant de la salle qui fit sortir Libertad de sa rêverie. Paloma, à ses côtés, lui fit un geste amical et sortit sans plus se préoccuper d’elle. Il avait trouvé opportun d’entrer au cours avec elle, il ne voyait pas, de toute évidence, un intérêt quelconque à en sortir de la même façon. Tant mieux, elle avait rendez-vous avec Robert.


 

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Au sujet de l'auteur

 

Avocat (1957), économiste (1965). Premier directeur général de la Main-d'oeuvre au gouvernement du Québec, directeur général de l'Institut de Recherches et de Normalisation Économique et Scientifique (IRNES) et vice-président adjoint (Finance /Administration) du Groupe SNC.

Vice-président aux Affaires internationales de la Société d'Exploitation des Ressources Éducatives du Québec (SEREQ).Collaborateur aux travaux du Conseil Scientifique de l'Évaluation (Paris).

Directeur de projet, négociateur ou expert-conseil au sein de nombreux projets privés et publics à financement multilatéral ou

bilatéral d'assistance au tiers-monde (OCDE, UNESCO, BIRD, ACDI, BAD, CEE) et membre du conseil d'administration de diverses OSBL : Club 2/3, APCI, Acer International.


* * *


Présentation de l'auteur par le journaliste Jacques Giroux, Journal de Québec à l'occasion du lancement du livre "Monde ordinaire, c'est à ton tour...", Avril 1993.

" Sa vie est un roman d'aventure. Ce globe-trotter, homme d'action et de réflexion, a parcouru plus de 100 pays. Polyglotte, humaniste, formé à l'école des Jésuites, il devient, fin des années 50, moine itinérant en Inde et disciple du gourou Sivananda. Conseiller juridique de Fidel Castro, expert-conseil en Espagne sous le régime Franco, il négocie des contrats en Iran, sous le règne du Shah. Membre du premier conseil exécutif national du NPD, il organise en 1962 la première campagne de financement du Rassemblement pour l'Indépendance Nationale.

Témoin privilégié des grands bouleversements politiques et sociaux, il a été plongé dans l'enfer de la guerre civile au Zaîre en 1962 et, 20 ans plus tard, vécu le désespoir du peuple Salvadorien, déchiré par une lutte fratricide. Il est à Paris lors des manifestations de Mai 68, fête en avril 1974 avec les Portugais, la "Révolution des Oeillets" et, quelques mois plus tard, assiste à la chute de la junte des Colonels à Athènes en Grèce.

Artiste dans l'âme, rationaliste mais adepte du I Ching, la sagesse millénaire de la Chine qu'il a aussi visitée, l'auteur est multidimensionnel: un homme de la Renaissance, il véhicule des idées du Troisième Millénaire. Il faut avoir vécu bien des "vies" en une, pour parler aussi simplement de choses aussi complexes au Monde Ordinaire.

 

 

* * *


 

Pierre JC Allard fut candidat du Nouveau Parti Démocratique (NPD) lors des dernières élections fédérales canadienne:

«Ayant l'occasion de passer quelques semaines au Canada au moment précis où s'y déroulait la campagne électorale fédérale, j'ai profité de l'occasion pour m'y porter candidat du Nouveau Parti Démocratique (NPD), parti de centre-gauche auquel vont mes sympathies au Canada et dont je suis membre depuis des décennies.

De celles qui restaient à pourvoir, j'ai choisi une candidature dans la circonscription de Shawinigan - Champlain, composée essentiellement d'une petite agglomération industrielle en déclin d'environ 60 000 âmes, d'une zone rurale à vocation laitière dont le peuplement remonte aux tous premiers temps de l'implantation française au XVIIe siècle et d'un immense

territoire forestier où l'on retrouve quelques milliers d'Amérindiens vivant en bandes et plusieurs centaines de milliers de caribous(rennes)et autres cervidés.

Le NPD prenant normalement moins de 5% des suffrages au Québec - et le candidat dans cette circonscription en ayant recueilli il y a 4 ans 0,3% ! - il semblait improbable que cette démarche puisse m'imposer d'annuler mes engagements de cet automne. C'est une expérience que je voulais vivre et dont j'ai appris beaucoup. Évidemment, il aurait été inadmissible d'utiliser cette tribune NPD pour promouvoir le programme NS et je m'en suis scrupuleusement abstenu.

Mon site de campagne comportait, en plus des éléments rituels de présentation, une «pensée quotidienne» et un descriptif archi-sommaire de mes activités. J'ai pensé que cette expérience in vivo pourrait intéresser certains des lecteurs de ce site, mais vous êtes prévenus qu'on n'y trouve aucune idée nouvelle.»

Pierre JC Allard


Site de la campagne électorale de Monsieur Allard :

http://www.pierrejcallard.org/frame803781.html 

 

 

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Autre titre du même auteur

 

Crisis and beyond


Second edition
Pierre JC Allard
essai, Fondation littéraire Fleur de Lys,

Montréal, 2005, 484 pages.
ISBN 2-89612-116-1

 

CRISIS AND BEYOND was written in the Seventies and published in 1987. At the time, most economists were convinced that there was nothing more to steadily growing unemployment than the competition from developing countries. The situation, they thought, would soon correct itself... It did not.

This optimistic view does not prevail anymore. Indeed, it can be said that Rifkin's bestseller “The End of Work” in the Nineties has nailed the coffin for this simplistic view...»»»

 

 

 

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