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... Des temps immobiles, récit, Roger Simon

 

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... Des temps immobiles

 

ROGER SIMON,

Récit, Montréal,

Fondation littéraire Fleur de Lys,

2007, 238 pages.

 

 

ISBN 978-2-89612-227-1

 

Résumé

 

Le passé, vous l’aviez laissé très loin figé dans le temps immobile, avec ses démons, ses anges, ses bruits et ses silences, ses odeurs et ses parfums, ses amours et ses haines, ses espoirs et ses déceptions…

…toutes ces strates accumulées constituant le substratum, la roche mère de votre vie.


Et un événement surgit qui ouvre les portes du temps.

Il vous est permis de regarder derrière les portes, d’ouvrir des tiroirs que vous pensiez fermés à jamais, de regarder en face de votre passé.

 

Tables des matières

 

Extrait

 

Au sujet de l'auteur

 

Communiquer avec l'auteur

 

Du même auteur

 

 

Table des matières

 

Chapitre 1 − Les orages

Chapitre 2 − La serre

Chapitre 3 − Claude le Lyonnais

Chapitre 4 − Voyages

I −   Reise nach Deutchland

       Voyage vers l'Allemagne

II −   Voyage vers l'Algérie

III −  Le long voyage vers la Guyane

Au sujet de l’auteur

Communiqué avec l’auteur

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Extrait du premier chapitre

 

Je les ai vues monter ces étranges montagnes moutonnées se déformant sans cesse, envahissant le paysage de vignes et de bois, de blanches devenant de plus en plus sombres et houleuses dans leur bouillonnement incessant.

Au-dessus de moi, le ciel restait bleu. Un bleu de ciel d'été, bien trop bleu, contrastant avec l'horizon enflant sans cesse d'où commençait à émerger une boursouflure sombre grimpant haut dans le ciel, formant une gigantesque enclume.

Les deux petits avions d'entraînement à hélice de la base de Paban, près de Saintes, s'étaient enfuis depuis longtemps et moi, je continuais à tirer des photos du phénomène d'été, très vite chassé par des vents tourbillonnants en tous sens alors que la masse nuageuse s'approchait de la propriété, envahissant le bleu du ciel.

Les branches de mes catalpas se cassaient sous les rafales; des feuilles vertes volaient, d'énormes gouttes pas encore trop serrées ni pressées tombaient sur les dalles; des pièces de cent sous, disait autrefois grand-père.

Skidoo, mon setter anglais, abandonnant sa place favorite sous le grand marronnier blanc, s'était réfugié dans sa niche, ne montrant que le bout de sa truffe.

C'est alors que les éclairs sont apparus, brutaux, nets, presque verticaux; que les gouttes d'eau ont précipité leur rythme, m'obligeant à remiser le Minolta dans son étui puis à fuir dans la serre dont je fermais hâtivement les portes coulissantes vitrées, ne laissant que les aérateurs envoyer à mes oreilles les sifflements des turbulences de l'air et les grondements du tonnerre de l'orage commençant.

J'avais bien connu des orages, celui-là était le père de tous par la vitesse des vents et ses énormes nuages. Je reconnaissais sans peine le cumulo-nimbus qui les accompagnait, très haut dans le ciel avec son enclume envahissante porteuse de foudre, de grêle, de puissants courants ascendants ou rabattants qui font peur aux plus endurcis des pilotes d'avions et de planeurs.

D'un seul coup, le vent cessa, quelques secondes, quelques minutes peut-être. La nuit était presque tombée sur la serre.

Alors les arbres du verger se tordirent en tous sens, le toit de polycarbonate de la serre se transforma en un gigantesque tambour bourdonnant de grêlons rebondissant sur la pelouse en noisettes blanches, par millions, dans les lueurs blanches, orangées ou dorées de la foudre augmentant son bombardement incessant de fin de monde.

A trois reprises, elle frappa. Difficile de préciser le but, mais très près. Pour mes oreilles, éclatement d'un obus. Odeur de silex frotté, d'ozone. Je ne craignais rien dans la serre construite d'aluminium anodisé, avec un double vitrage, m'offrant la protection d'une cage de Faraday.

Maintenant, tout ce que je pouvais distinguer n'était plus qu'une épaisse couche blanchâtre de grêlons de toutes tailles envahissant ma pelouse. Les sifflements des vents de l'orage me parvenaient par les aérateurs, formant un incroyable concert avec les grondements et les claquements de la foudre.

Cela durait, j'étais en sueur; j'enlevais ma chemisette, posant mon front contre le vitrage, espérant le rafraîchir, ce qui était impossible avec le double-vitrage.

L'odeur d'ozone envahissait la serre, mêlée à celle, entêtante, des lauriers roses, des bougainvillées, des hibiscus et des autres fleurs restant calmes sous la triple épaisseur de polycarbonate, indifférentes à la tempête extérieure.

Il n'en finissait pas, cet orage; même pas prévu par la météo. Je regardais le baromètre, très bas, pensant aux amis pêchant le bar sur le Gyspier, en mer, en face de Montalivet. Normalement, j'aurais dû être avec eux.

Je tournais les boutons de mon poste radio, cherchant la fréquence marine, ne récoltant que des crépitements bruyants sans fin, inutiles. La grêle se transforma en averses violentes, si denses que je ne voyais plus rien de l'extérieur. C'était un orage, rien de plus; superbe, qui allait dévaster son secteur sans vergogne. Un de plus dans la vie d'un homme.

Je restais debout contre le vitrage, revivant les orages passés, aidé par le fracas de la foudre, la lueur de chaque éclair, le roulement des averses fouettant le toit de la serre, faisant jaillir de la masse des grêlons la boue terreuse de la pelouse jusqu'à un mètre de hauteur le long du vitrage extérieur; vite sali, vite lavé, puis à nouveau envahi de boue. La buée commença à s'emparer du vitrage intérieur; je n'eus bientôt plus comme compagnons que les lueurs et les bruits.

Je m'assis sur le petit siège de la serre, torse nu, pieds nus sur les dalles. C'est alors que surgirent les orages du passé.

 

 

* * *

 

 

C'était un beau dimanche savoyard, un dimanche ensoleillé, me trouvant à l'aéro-club d'Annemasse avec trois amis. Nous avions projeté de nous rendre à Montélimar avec les deux Jodels 112 du club, par petites étapes: Annecy, puis Chambery et quelques autres clubs, histoire de nous promener tranquilles plutôt que de ramper sur les routes de la vallée du Rhône encombrées de voitures. Diaz, le président de l'aéro-club, nous avait réservé les deux Jodels de l'école de pilotage, tous les autres avions étant retenus et partis avec les vacanciers du club. J'avais pour compagnon Ho-Chi-Minh; surtout ne le croyez pas asiatique car c'était un authentique citoyen helvétique habitant Lausanne, propriétaire de salles de spectacles dont je ne vous donnerai pas le nom exact, que sa particularité physique avait fait dénommer ainsi par les membres du club. Il était mince, présentait des yeux légèrement bridés, une peau tannée, un visage orné d'une fine moustache longue et tombante accompagnant une barbichette grisâtre. Il n'en fallait pas davantage pour le baptiser. C'était un excellent compagnon, un bon pilote.

Nos deux Jodels décollèrent de concert, prirent de l'altitude pour, après un vol assez court, se poser à Meythet, l'aérodrome d'Annecy. Là, je re-trouvais le chef pilote Bazin, pour moi un vieil ami car je l'avais connu de 1962 à 1964 au club de Romorantin, en Sologne où il était chef du club, moniteur, célibataire, vivant alors seul dans une petite maison entre le hangar des planeurs et le hangar des avions, nos pièges. Je le réveillais assez souvent de très bonne heure afin qu'il m'aide à sortir le QC, un piper-cub de soixante chevaux. Toujours gentil, il brassait l'hélice puis regagnait son lit après mon décollage, me laissant faire ma promenade sur la Sologne, promenade courte car il fallait penser au travail. A mon retour, nous rangions le Piper puis buvions ensemble le café. C'était un excellent moniteur; il m'avait appris les décrochages avec et sans moteur, son grand succès étant la panne au décollage où il excellait pour me couper les gaz lors de la montée, me plaçant en périlleuse situation d'atterrissage en catastrophe dans le champ voisin toujours occupé par un troupeau de vaches, ne remettant les gaz qu'à l'ultime seconde où j'avais réussi à trouver une place entre deux vaches! Son grand désappointement fut mon absence le jour du Brevet de pilote, mon fils étant né ce matin-là: j'avais autre chose à faire!

A Annecy, Bazin était marié, père de famille, barbu de surcroît. Toujours gentil. Il devait trouver la mort en plein ciel au-dessus du lac d'Annecy, face au soleil couchant, dans une collision avec un appareil rendu invisible par l'éblouissement.

A Meythet, nous décollâmes pour nous poser à Chambéry; là, il y avait beaucoup d'amis. Puis nous décollâmes à nouveau; seulement la météo s'étant subitement gâtée, la montagne que nous devions passer se couvrait de nuages menaçants. Il était nécessaire de la franchir rapidement pour obliquer ensuite sur la vallée du Rhône, meilleure d'après la météo. Si le premier Jodel, équipé d'une hélice petit pas, put le faire sans peine, nous nous retrouvâmes avec notre hélice grand pas loin derrière, rattrapés par les nuages, sans visibilité aucune; notre seule ressource fut de faire un 180 degrés pour nous dégager du coton. Le mieux eut été de nous poser à Challes-les-Eaux et d'attendre, mais Ho-Chi-Minh déclara que nous irions à Albertville où il avait des amis au club, qu'il prenait le manche, connaissant bien ce secteur.

Le voyage devint rapidement un cauchemar car, après avoir franchi la montagne, si nous nous retrouvâmes bien sur la vallée menant à Albertville, les nuages furent très vite de la partie; nous fûmes rapidement en plein orage, même un double orage, nuages en haut et nuages en bas, avec de sévères turbulences secouant le pauvre Jodel, nous obligeant à réduire les gaz à la limite du décrochage. Ho-Chi-Minh chantait à tue-tête, l'œil sur le cap, l'altimètre et la bulle au milieu des éclairs jaillissant à la verticale entre les deux couches nuageuses, la grêle cognant sévèrement cockpit et plans.

J'ignorais ce qu'un Jodel pouvait endurer; j'avoue que les minutes furent longues. A l'éblouissement des éclairs succédait un temps mort dans la vision; Ho-Chi-Minh chantait. Note pour la postérité: il faisait partie d'une chorale suisse.

Soudain, devant nous, il n'y eut plus qu'une vallée ensoleillée, merveilleuse à survoler, nos orages abandonnés à l'arrière; et ce fut l'atterrissage brutal sur une piste inondée, déserte, les avions étant rangés, leurs pilotes au restaurant. Ho-Chi-Minh retrouva ses amis; après avoir téléphoné à Montélimar où nos deux amis étaient bien arrivés, venant d'atterrir sans orage. Nous déjeunâmes au restaurant du club.

En fait, l'orage, ou plutôt les deux orages, avaient été locaux et brefs. Ce désagréable épisode du voyage fut vite oublié, l'après-midi étant employé à survoler les merveilleuses montagnes de la région, après que la piste en herbe soit redevenue praticable.

Nous rentrâmes à Annemasse en survolant le désert de Platée puis, piquant sur le lac Léman, longeâmes la rive française de Meillerie à Excenevex pour virer sur la Tour de Langin, non loin du terrain du club où nous nous posâmes. Ne restait plus qu'à modifier la "planche" où sont inscrits les vols du jour.

 

 

* * *

 

 

La pluie continue à marteler la serre à présent fortement embuée; éclairs et tonnerre s'espacent. Bah! Ce n'est qu'un orage d'été. Restera à constater les dégâts sur la propriété! La buée forme des ruisselets dégoulinant des vitrages, s'évacuant en bas par les ouvertures prévues. Chaleur accablante. Pas question d'ouvrir ou de sortir, un coup de vent subit risquant de lever le toit. Attendre sagement dans mon fauteuil d'osier.

 

 

* * *

 

 

Je revis alors ce voyage en DC 10 de juillet 1959, voyage de vacances. Partis de Cayenne en DC3, nous avions gagné la Guadeloupe par sauts de puce, emmenant avec nous deux petites filles d'un exploitant forestier de Saint-Laurent du Maroni. Elles devaient passer leurs vacances chez leur grand-mère à Paris; nous devions les quitter à Orly.

Manque de chance, à l'arrivée en Guadeloupe, le DC 10 n'était pas là, s'étant embourbé en bout de piste à Bogota. Nous devons l'attendre huit jours à Pointe-à-Pitre, à l'Hôtel de France, réservé en priorité pour les passagers d'Air France. La compagnie met à notre disposition une voiture afin d'ex-cursionner dans une île qui n'a rien de comparable avec celle de 1999.

Merveilleuses promenades, visites et baignades, juste en face de la Désirade, alors déserte; flamboyants en fleurs, des fleurs partout; les petites filles s'extasient sur l'herbe locale qui est en réalité un tapis de sensitives dont les feuilles se replient après votre passage pour se déplier ensuite.

Tiens, il n'y en a pas dans la serre! Ces sensitives répondaient en Guadeloupe et en Martinique au joli nom de "Marie-couche-toi-là".

Huit jours plus tard, ce sera le départ, avec escale aux Açores puis à Lisbonne où nous déjeunons et retrouvons des fruits d'Europe. C'était la belle époque avec des escales et de belles vues depuis le ciel. Et des cadeaux généreux aux passagers: parfums, échantillons d'argenterie Christofle et j'en passe. Des repas à bord somptueux. A l'escale de Lisbonne, des hôtesses empressées offrent des sacs d'échantillons de vin de Porto.

Notre hôtesse de l'air manque de sacs vomitoires; elle en emprunte à une hôtesse de la Lufthansa, sacs jaunes hélas, remplaçant les bleus d'Air France. Dès le décollage, nous apprenons qu'un violent orage sévit sur toute la chaîne des Pyrénées, que nous sommes déviés sur Nice, donc retard à prévoir. Je souris car l'une des petites filles supporte mal l'avion et régurgite sans arrêt dans les sacs bleus de la compagnie. Comme ça "turbule" pas mal en altitude, je lui offre un sac jaune mais elle en veut un bleu! C'est un monsieur âgé, assis de l'autre côté de l'allée, qui va en découvrir un dans l'épaisse liasse de documentation que la compagnie case devant chaque passager. La petite peut restituer enfin son excellent repas de Lisbonne.

Par mon hublot, j'aperçois toute la chaîne des Pyrénées, enfin presque car elle est sous un gigantesque orage dont le cumulonimbus, en enclume, strié d'éclairs, monte beaucoup plus haut que notre DC 10. Spectacle extraordinaire que je ne pourrai fixer sur pellicules, mon stock étant épuisé. Ce sera Nice, l'atterrissage, un interminable arrêt puis une merveilleuse remontée sur Paris en survolant les Alpes et une grande partie de la France.

 

 

* * *

 

 

L'averse continue mais je suis confortable dans mon fauteuil de rotin. Fauteuil de rotin me faisant penser à ceux du Dragon de Havilland de la Satga, avion bimoteur entoilé d'avant-guerre qui équipe alors la seule compagnie locale de Guyane, faisant la liaison bihebdomadaire Cayenne/Saint-Laurent. La piste en latérite, ouverte au Bull en forêt, avec des bacs à prendre sur les rivières, nécessite parfois deux bonnes journées éreintantes de conduite. Le Dragon ne met qu'une heure, sans risque d'embourbement!

Ce jour-là je me rendais à Cayenne, désigné comme jury pour un concours administratif; j'étais assis derrière Nicolas, le pilote. Tout au fond, deux bonnes sœurs récitaient leurs prières. Au milieu, un âne entravé.

Je connaissais bien Nicolas, hongrois d'origine, ancien pilote de chasse. Pour les Russes ou les Allemands? On ne se posait pas de questions sur l'origine des personnes à cette époque en Amérique du Sud. Il valait mieux ne rien dire de son passé.

Nicolas était cardiaque; il est d'ailleurs décédé d'une crise mais à son hôtel (des palmistes) à Cayenne. Il lui arrivait d'être obligé de prendre des drogues en vol et un jour, il me demanda de prendre les commandes, sachant que je "pilotaillais" un peu. C'est d'ailleurs la seule fois de ma vie où j'ai tenu les commandes d'un bimoteur, pendant dix minutes, me contentant de laisser voler le Dragon avec un cap facile: 180 − 360 Cayenne/Saint-Laurent et vice versa à peu de chose près. J'ai eu très peur ce jour-là car la crise de Nicolas, si elle se prolongeait, me mettrait dans une drôle de situation pour l'atterrissage. Il reprit les commandes au-dessus de la rivière Sinnamary.

Devant nous, je voyais arriver un épais mur de nuages striés d'éclairs. Nicolas se tourna vers moi et me cria en allemand: "impossible, baïonnette".

Faire une baïonnette en aviation consiste à virer à angle droit pour éviter une zone, la contourner pour reprendre ensuite le cap initial, donc calculs des temps.

Le cumulonimbus fut fort long à contourner et des rafales violentes secouaient le biplan; la pluie interdisait toute visibilité. Nous volâmes sur l'Atlantique jusqu'à ce que la météo devienne meilleure. Dans le fond de la cabine, les bonnes sœurs priaient à voix haute, mains jointes et l'âne valsait au gré des turbulences; je dus, à plat ventre, aller l'attacher à deux sièges.
Le temps s'était écoulé, trop long hélas! Nicolas se retourna vers moi en criant: Benzine! Je regardai les jauges; l'une était carrément sur zéro et passé la rivière Monsinery, le moteur droit s'arrêta subitement, réservoir vide. Le moteur gauche tint jusqu'à l'atterrissage sur la piste de Rochambeau et nous laissa là, en bout de piste. Sous une belle averse guyanaise, on vint nous chercher en voiture, remorquant le Dragon.

Le collègue forestier, venu m'attendre, s'étonna de ce retard. Flegmatique, Nicolas lui fit comprendre que nous avions évité l'orage mais que pour la benzine, ç'avait été juste! Le collègue fit remarquer qu'il s'était fait du souci parce que nous avions une heure et demie de retard! Effectivement, la nuit tomba alors que nous n'étions qu'à mi-chemin de Cayenne après l'atterrissage.

 

 

* * *

 

 

Cette saleté d'orage paraissait s'arrêter mais voilà qu'il éclaire et tonne à tout va. Ce n'est pas vrai, il est à nouveau sur nous avec toute la violence du début. Il a simplement tourné et continue avec sa grêle, ses vents, sa foudre, comme au début. Je m'en moque. Je suis bien dans mon fauteuil d'osier, j'ai tout mon temps. Je suis au spectacle de la nature. L'électricité est coupée depuis le début mais il y a de l'eau claire dans le réservoir pour les arrosages, de l'eau du puits; j'en bois.
 


 

* * *

 

 

A mon retour d'Allemagne, j'avais retrouvé, de retour de là-bas aussi, un vieil ami, Jérôme des Bossons. Je l'avais connu sur le Plateau des Glières où il faisait l'admiration de notre chef Tom Morel; il était notre passeur et facteur, réussissant à passer comme il le disait lui-même là où seuls, les chamois passent. Sa résistance et sa force étaient incroyables; un jour, il monta sur son dos, depuis Petit-Bornand, une cuisinière en fonte complète de quatre-vingts kilos, ceci bien qu'amputé de tous ses orteils. C'était un cas, il avait été guide après avoir été porteur et sa vie a inspiré Frison Roche pour son livre "Premier de cordée".

Il était rentré d'Allemagne avec Paul Serignat, hôtelier du Petit-Bornand chez qui il vivait, qui avait été son compagnon de misère en Allemagne.

Jérôme avait juré de me déniaiser, question montagne j'entends, de me faire connaître le vrai rocher alors que je commençais à peine à pratiquer la varappe en amateur à l'école du Club Alpin Français de Chavoires, près du lac d'Annecy, puis aux Dents de Lanfon. Il avait visé haut, Jérôme, pas moins que le Dru et avait mobilisé deux camarades plus jeunes que lui. J'étais heureux, j'allais déchanter…

Au début, tout alla bien car nous étions cinq pour la soi-disant promenade. J'ignorais ce doigt géant pointé vers le ciel, pas ma tendance au vertige. Dans la falaise de granit à pic, bien qu'ayant deux amis en haut et deux en bas, je paniquais, collé au rocher comme une arapède, ne pouvant plus bouger.

Jérôme tint parole; on me hissa sans gloire jusqu'à la statue de la Vierge, enfin ce qui était appelé ainsi parce que la foudre l'avait bien abîmée; il n'y avait guère de place là-haut sur ce célèbre caillou où je m'assis, cramponné à la statue, regardant des kilomètres plus bas un paysage tournoyant. Jérôme me fit boire un coup de bideulion, l'atroce mélange gniole et vin sensé guérir du vertige, mais en vain. La descente fut difficile. Les cordes, alors en chanvre, m'entaillaient les cuisses, le dos et les épaules. Je n'étais pas fier du tout en bas. Jérôme et ses amis n'en tinrent pas compte. J'appris beaucoup plus tard que ma course (on appelle ça comme ça) étant commandée, il était de règle de mener le client, même occasionnel, jusqu'au bout. Je retrouvais un peu le sourire pour déclarer: "si j'avais su, je serais pas venu".

D'après Jérôme, mon vertige passerait à l'usage; hélas, il ne passa jamais et si un pilote en vrille se stabilise au palonnier, en montagne il n'y a que la corde pour se cramponner.

Dans les Grépons, je vécus un extraordinaire orage de montagne. Jérôme avait abandonné les grandes parois et m'invitait à excursionner avec ses amis, sur de petites parois, bien petites pour lui mais encore trop grandes pour moi. L'orage nous surprit tous les quatre en pleine ascension d'une petite arête. En fait, il nous attendait sournoisement de l'autre côté. D'un seul coup ce fut presque la nuit et la tempête, la grêle, la neige et le grésil qui nous sautèrent dessus avec leur inséparable compagne la foudre.

Péniblement, nous nous réfugiâmes sous un surplomb, laissant les ficelles pendre car, me dit Jérôme, elles sont mouillées et le fluide va les suivre.

Odeur d'ozone, bruissements bizarres dans les oreilles, claquements secs de la foudre; que des coups au but, rien ne nous fut épargné!

Sous le feu du ciel, les copains et Jérôme déballèrent les provisions de leurs sacs, de quoi boire et se mirent à casser la croûte. Le plus jeune des gars me dit: "Mets ton couteau la pointe en haut"; non seulement l'Opinel grésillait, mais à sa pointe se formaient une étrange lueur et de petites étincelles. Je le pliais et le remis en poche. Ma montre d'acier grésillait à mon poignet.

"Tu vois, gars, c'est ça la montagne; ça fait partie de la vie; ça peut durer une heure, un jour et si le gel s'y met, la descente devient une partie de rigolade".

Là, ce fut une affaire de deux heures, interminables pour moi, la nuit nous retrouvant au refuge du départ où je m'endormis sans prendre la moindre nourriture.

Désormais je me consacrais à ce que Jérôme appelait "les montagnes à vaches". Montagnes alors merveilleuses car j'ai pu, un quatorze juillet, ramener du col du Lindion, entre la Dent du Cruet et la Dent Sud des Lanfon, un bouquet d'edelweiss, un de muguet, mais oui, fleurissant en bas d'un névé et un autre de merveilleux lys Martagon. Pour les edelweiss, il avait fallu grimper un peu; il y en avait des touffes superbes dont j'ai longtemps conservé les gros exemplaires en sous-verre.

 

* * *

 

Au sujet de l'auteur

 

« Roger SIMON est né le 12 juin 1923 d’un père receveur des P.T.T., Ernest SIMON, parents vignerons à Marsannay-la-Côte près de Dijon, et de la fille de Ferdinand JOLY, Hermine JOLY, née dans le Jura de parents cultivateurs, fruitiers et pisciculteurs en étangs. Famille catholique pratiquante.

Il est le deuxième enfant d’un deuxième mariage, son père ayant, sur le front, le 18 février 1918, contracté mariage avec une veuve de guerre à Fresse-sur-Moselle ayant déjà un enfant, qui deviendra son demi-frère. Versé dans l’aviation après son mariage, le papa de Roger SIMON ne connaîtra pas longtemps son épouse, décédée le 12 juin 1918 de la
terrible grippe espagnole. Ebéniste d’art avant la guerre, le père de Roger

SIMON deviendra receveur des P.T.T., son métier étant passé de mode. Quatre autres enfants naquirent du deuxième mariage.

L’oncle Hector, frère de la maman de Roger SIMON, sans enfant, va le prendre sous son aile et désirer en faire un commerçant, après apprentissage.

Etudes primaires, C.E.P. (Certificat d’Etudes primaires) à onze ans. L’âge d’entrée en apprentissage étant reporté de douze à quatorze ans, Roger SIMON aidera le maître d’école à former les jeunes enfants de la classe. En échange, il connaîtra les auteurs classiques et apprendra mathématiques, algèbre, géométrie… Tout le savoir du maître.

Pour loisirs, le père de Roger SIMON va voler sur les vieux « SPAD » et « BEBE NIEUPORT » du camp de Longvic près de Dijon, apprenant le pilotage à un fils qui, toute sa vie, aimera voler.

Apprentissage le 12 juin 1937 en une époque troublée car se termine la guerre d’Espagne ; dislocation du Front populaire… La montée du nazisme devient inquiétante pour la France…

Son C.A.P. (Certificat d’Aptitude professionnelle) en poche, l’oncle lui place en banque la somme nécessaire à l’achat d’un commerce (pâtisserie chocolaterie confiserie) et lui dit de s’engager car « la guerre qui va survenir sera très courte ».

Elle sera de cinq ans et demi pour Roger SIMON qui, passé en Angleterre, ne pourra devenir aviateur et rentrera en France.

Armée d’Armistice, 151° Régiment d’Infanterie ; il verra se saborder la flotte à Toulon au moment de partir en Algérie, le 27 novembre 1942.

Le Général DELESTRAINT a créé « l’Armée Secrète », dite A.S. ; Roger SIMON va participer activement à la mise en place de groupes armés, avec l’aide d’anciens militaires. L’A.S. sera souvent en litige avec les F.T.P., Francs Tireurs et Partisans, d’obédience communiste.

Deux secteurs seront choisis pour installer un front intérieur en France, sur la demande de Staline. Ce sera GLIERES en Haute-Savoie et le VERCORS en Isère.

Roger SIMON, sergent instructeur, sera affecté à la section Hoche à Notre-Dame-des-Neiges, au plateau des Glières. Secteur attaqué violemment en mars 1944 ; il y sera blessé, fait prisonnier et déporté en Allemagne où il assistera à la destruction de Dresde et à la fin de la guerre.

A Glières, il fera la connaissance de Canadiens, agents de liaison ; le seul vivant rescapé habite à SAULT-STE-MARIE, ONTARIO.

Deux années seront nécessaires après son retour d’Allemagne en 1945 pour se refaire une santé. Le Docteur SIR ARTHUR DRUMMOND va l’aider à retrouver une vie normale. Ce médecin sera lâchement assassiné avec sa famille à LURE, en 1952.

Plus question de devenir commerçant car l’argent placé en banque par l’Oncle est dévalué, le pays en ruines et les restrictions restent sévères, interdisant le commerce projeté en 1937.

Roger SIMON va devenir agent forestier de l’Etat et sera nommé en Algérie, dans le Constantinois, où la guerre le retrouve à la Toussaint en 1954.

Il va servir dans les S.A.S. puis deviendra guide pour les militaires du contingent envoyés en Algérie, car la révolte se transforme en guerre.

Blessé à la gorge le 10 novembre 1956 en conduisant une patrouille de nuit, blessure anodine d’abord mais qui va lui enlever en partie la voix vingt ans après, il est renvoyé en France en mai 1957, après avoir contracté un rapide mariage à Djijelli. Il a 34 ans.

De retour en France, il est nommé chef de district en Guyane en 1957. Il y reste quatre ans, rapatrié en 1961.

Nommé au Centre de Recherches forestières de l’Ecole forestière des BARRES, il participe à des expériences en liaison avec l’INRA de Nancy.

Il sera nommé en 1964 chef du district de THONON-LES-BAINS, ayant en charge le lac Léman et les forêts de CHABLAIS-GENEVOIS. Le lac Léman possède une législation spéciale, étant lac international, avec trois cantons suisses. Roger SIMON va y demeurer dix ans, restaurant les piscicultures, règlements de navigation, signalisation, etc. le tout -car il est devenu technicien supérieur- entrecoupé de missions africaines, guyanaises et dans divers pays étrangers.

En 1974, il devient contrôleur des pépinières forestières mais doit subir une trachéotomie lui ôtant une corde vocale. De ce fait, il est placé en congé de longue durée pour quatre années.

Roger SIMON, dès 1950 en Algérie, était secrétaire du Syndicat forestier et avocat dans les conseils de discipline.

En France, il est adjoint au Syndicat national des Forestiers (apolitique), défenseur dans les conseils de discipline, affecté à la Commission pour l’habillement. Il est devenu chef de techniques forestières.

Sa modestie dut-elle en souffrir, Roger SIMON est :

 Chevalier de la Légion d’Honneur
 Chevalier du Mérite agricole
 Médaillé militaire
 Croix de guerre 1939/1945
 Médaille d’Honneur des Eaux et Forêts
 Mérite fédéral anciens combattants fonctionnaires

Son fils unique est chef de logistique dans une grande firme internationale ; deux enfants.

Roger SIMON est divorcé depuis 1995. Il vit seul, écrivant, jardinant, vieillissant.

Ses grandes passions ont été la FORET, la CHASSE, la PECHE, l’AVIATION, le TIR et l’ECRITURE sur ses vieux jours. Recevoir ses amis.

Sa famille in Law est, du côté de sa femme, originaire de Sheffield, près des mines d’amiante où l’oncle in Law a épousé une sœur. Puis une partie de la famille s’est installée à MANCHESTER (N.H.) U.S.A.

Roger SIMON a participé à l’échange d’œufs et d’alevins (Canada et U.S.A.) et a eu la surprise en 1998 de manger à Sault-Ste-Marie de la FERA canadienne provenant de ses envois du lac Léman. Seul ennui, son manque de corde vocale nuit à sa voix, basse, et à son modeste anglais.
 

 

 

Communiquer avec l'auteur

 

Monsieur Roger Simon se fera un plaisir de répondre à vos courriels et de vous accueillir sur son site Internet personnel.

 

Adresse électronique

 

simonroger334@neuf.fr

 

 

 

 

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Nouveauté 01-12-07

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Comment de 1955 à 1960 fut réalisé l’inventaire des 368 essences forestières peuplant l’immense...

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