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PREMIÈRE PARTIE
Chapitre 1
En cette belle fin de soirée du 3l mai l980, Alphonse Roberts joue la Sonate au
Clair de Lune de Ludving Van Beethoven et l'écho fidèle des dernières notes se
perd dans sa paisible résidence d'Ottawa, au Canada. Il fredonne encore ces
mesures berçantes tout en arpentant le vaste salon-bibliothèque quand, tout à
coup, du fond du sombre couloir, sa servante, mademoiselle Lisa Bellavance, lui
crie sur un ton agaçant:
- Monsieur Roberts! Vous êtes demandé au téléphone, c'est votre cousine de Fall
River, des États-Unis.
Rapidement, il répond, et entendant la voix de sa cousine, il sourit.
- Ma chère Barbara, comme je suis content d'avoir de tes nouvelles!
Avec beaucoup d’insistance il continue:
- Bien oui!... Lisa est prévenue et tu n’auras pas de problèmes avec elle, sois
assurée. Tu arriveras le 5 juillet pour le dîner, j’ai bien hâte.
Alphonse pousse un grand soupir de soulagement:
- Encore un bon mois à attendre!... Il va falloir cette année que les disputes
cessent avec Barbara.
Le lendemain matin, au déjeuner, Alphonse Roberts, de joyeuse humeur, s'empresse
d'annoncer la nouvelle à Lisa. Elle sourit par politesse et continue le service
sans grande démonstration de joie. Alphonse est comblé, car depuis longtemps il
caresse un grand rêve: celui de vivre avec Barbara, ici, à Ottawa. Et il espère
sincèrement que cette année, elle lui donnera son consentement.
Originaire de Fall River, Massachusetts, il a étudié à l'Université d'Ottawa,
grâce à la générosité d'un oncle fortuné qui réside dans la capitale canadienne.
Ce dernier dirige son neveu vers les affaires, mais le jeune Roberts se
passionne pour l'histoire générale. Il obtient une Maîtrise dans cette
discipline, puis enseigne quarante ans dans cette université canadienne. Bel
homme, fier, de grande taille, à la chevelure grisonnante et soignée, il a
conservé cette vitalité physique que donne un dur entraînement personnel des
disciplines sportives. Au premier abord, il semble froid, mais rapidement, cette
impression disparaît, car on sent chez lui cette simplicité franche et cette
bonté communicative, apanage des gens vrais.
Les splendides premières journées ensoleillées de juillet donnent des ailes à
Barbara qui ne perd pas de temps dans de longs préparatifs. Ses deux grosses
valises rouges remplies, elle apporte deux robes de soirée pour les soupers
dansants. Et, d'un coffret dont elle seule connaît la cachette, elle sort ses
bijoux: une bague sertie d'or l4 carats et le jonc de son premier mariage.
- Bon, maintenant, mes médicaments et mes vitamines! Ils sont tellement utiles
en voyage. Avec Alphonse, je ne peux jamais compter sur lui. Il rit quand il me
voit arriver avec ma pharmacie ambulante.
Avec précaution, elle range dans un sac à main des bouteilles de sirop, des
fioles d'expectorants, des comprimés sans ordonnance, autant d'inoffensifs
remèdes capables d'enrayer rapidement les premiers symptômes d'une toux
agaçante, d'un rhume ou d'une grippe sournoise, et même de neutraliser tout
dérèglement occasionnel du foie, de l'estomac et des intestins. Enfin, une
dernière attention toute spéciale sur ses produits de beauté, car bien que
toujours discrète, elle apporte un soin jaloux à son apparence. Coquetterie bien
féminine qu'elle conserve depuis des années et qui lui coûte cher.
Ensuite, elle doit prévenir sa meilleure amie, Angéla Dupuis, très intéressée
par ce voyage au Canada. Quand Barbara lui annonce la date du départ, le 4
juillet, Angéla se trouve des excuses pour justifier son refus de partir en
voyage. Fort déçue, Barbara l'écoute, mais au lieu de la plaindre en gémissant
avec elle, Barbara lui sert sa médecine personnelle: sortir du quotidien,
changer de milieu, rencontrer des gens, voir du pays. Mais rien de tout cela ne
suscite une réaction positive chez Angéla Dupuis.
Barbara se sert alors d'attaques franches et directes que de vraies amies
peuvent se livrer, sans risquer la fin de leur relation. Elle la sermonne
vertement, lui rappelant sa passivité quotidienne, son manque d'initiative
chronique, sa paresse camouflée sous le couvert de maladies imaginaires et ses
longues heures à rêvasser devant la télévision. Désolée, elle conclut:
- Reste donc bien assise dans ta berceuse! Moi, je pars dans trois jours.
Après quelques instants de réflexion, Barbara croit enfin avoir trouvé sa
compagne de voyage.”Tiens, si j'appelais Florence. Il faut que je l'invite tout
de suite.”
Quand cette dernière reçoit l'appel de Barbara, elle s'imagine qu'une
organisation bénévole requiert ses services. Dès qu'elle réalise cette chance
unique d'aller au Canada avec Barbara, et de visiter son frère Dave, à Ottawa,
Florence explose de joie et accepte immédiatement. Enfin prêtes et heureuses,
les deux Américaines partent tôt de Fall River, Massachusetts. Au volant de sa
nouvelle Chrysler New Yorker bleue, roulant en toute assurance vers Boston,
Barbara a une autre raison de se sentir heureuse. Son nouvel ami, Freddy Brown,
réside là. Une bonne connaissance rencontrée au Bostonian Hotel, lors d'une
vente d'antiquités, fait naître un vrai coup de foudre. Et comme elle voudrait
lui rendre visite!"Ce voyage passera bien vite, se dit-elle, et on sera bientôt
ensemble."
Arrivée aussitôt à Boston, elle se rend sur Massachusetts Avenue à la boutique
de l'antiquaire, William Burn, un grand spécialiste des meubles anciens. Elle y
stationne sa voiture juste en face de l'enseigne placée au-dessus de la vitrine
de l'établissement le : William's Antique Shop Co. Elle désire saluer cet
aimable propriétaire, car si aujourd'hui, elle s'intéresse tant aux antiquités,
elle le doit à cet homme si cultivé.
Quand Barbara ouvre la porte vitrée de la boutique, la clochette argentée tinte
joyeusement et semble lui dire : "Bienvenue, chère dame Roberts, entrez." À ce
signal si coutumier, William Burn se lève, fixe d’un regard amusé la cliente,
tout en gardant une main sur les nombreux catalogues ouverts devant lui.
Apercevant tout à coup son étudiante de Fall River, il s'empresse d'aller à sa
rencontre pour l'accueillir chaleureusement:
- Barbara Roberts! Quelle belle visite et quel plaisir de vous revoir!
Il prend de ses nouvelles, lui reproche en termes délicats sa longue absence
depuis la dernière vente aux enchères, au Bostonian Hotel. Elle se contente de
sourire pendant que ses yeux se promènent sur tous les meubles victoriens et sur
les deux ensembles de salle à manger de Style Chippendale. Voyant dans un coin
une jolie table ronde en acajou, avec le pied de griffe serrant une balle, un de
ces motifs décoratifs du grand ébéniste anglais Thomas Chippendale, elle se sent
gagnée d'avance.
- Depuis si longtemps que je cherche une semblable table ronde pour mon salon!
Comme mon vase de cristal torsadé de couleur bleue irait bien sur ce guéridon!
Elle fait signe à monsieur William Burn qui devine bien qu'elle succombera aux
charmes et à l'originalité du meuble antique. En effet, sa décision prise, elle
demande qu'on le porte aussitôt dans sa voiture.
Pendant tout ce temps, lasse d'attendre, Florence Harrisson se promène sur le
trottoir. Par une chaleur torride, au milieu de gens pressés qui la bousculent
sans pitié, elle s’impatiente:
- Que de temps perdu pour des fauteuils et des tables! Sa maison est pleine
d'antiquités venant des boutiques de Boston et de la région de Cape Cod!
De l'autre côté de la rue, à deux cents pieds, elle aperçoit un parc, et sur le
premier banc libre, elle s'assoupit aussitôt. Se redressant soudainement, elle
se réveille en pensant qu'elle a pu dormir longtemps et causer ainsi bien des
ennuis à Barbara.
Sur le trottoir, elle cherche nerveusement la fameuse enseigne de l'antiquaire.
Pauvre elle! Elle en a même oublié la raison sociale. À bout de souffle, tête
basse, hésitante, elle est perdue dans cette cohue grouillante. Alors elle s'affolle.
Et sur Massachusetts Avenue, à une intersection achalandée, la malheureuse
s'engage sur un feu rouge. Aussitôt, telle une fusillade, des coups de klaxons
crépitent, accompagnés de crissements de pneus étourdissants. Une voiture-taxi
stoppe juste à temps. Heureusement pour elle, car c'est l'accident certain. Un
bon samaritain l'a déjà agrippée par le bras droit et l'a retenue rapidement.
Pleurant de joie, elle remercie son sauveur avec effusion en se jetant dans ses
bras. Et encore toute chancelante, le regard flou, l'air perdu, la démarche
pesante, elle longe les nombreuses vitrines des magasins.
Barbara, l’ayant aperçue, va vite la rejoindre en lui disant:
- Arrive donc! Je t'attends depuis une demi-heure!
Toute penaude, épuisée, navrée, Florence s'excuse de son retard. Enfin, elle
peut se reposer en toute quiétude. Allongée contre la portière de l'auto, la
tête appuyée sur deux oreillers moelleux, Florence se laisse bercer calmement.
Elle s'endort pendant que Barbara lui parle de son antiquaire et de l'achat de
sa table ronde. S'apercevant qu'elle ne l'écoute plus et qu'elle ronfle
bizarrement, Barbara met la radio. Un poste de musique classique joue des
concertos d'Antonio Vivaldi, des valses, des concertos et des mazurkas de
Chopin.
Midi approche. On arrive à Albany, capitale de l'État de New York. La
circulation rapide et dense des automobiles invite à la prudence, en cette
journée de fête nationale. Rendue aux abords de Colonie, banlieue de la ville
d'Albany, elle traverse Wolf Road et s'arrête pour dîner au Holiday Inn.
Florence Harrisson a retrouvé sa bonne humeur et taquine Barbara à propos de
cette manie infatigable de visiter les boutiques d'antiquités. Une occasion pour
rencontrer des messieurs à tête grise, à la galanterie éprouvée, qui sont encore
capables de flammes romantiques pour attiser le foyer d'un amour endormi. Amusée
par ces propos, Barbara lui répond que l'amour n'a pas d'âge, puis elles
quittent l'hôtel vers quatorze heures.
Barbara traverse maintenant la merveilleuse région des Adirondacks. À l'horizon,
la chaîne des sommets montagneux trace une ligne sombre et ondoyante sur
l'immensité du ciel bleu. Et plus proche, un petit lac solitaire brille, tel un
joyau enchâssé dans ces profondeurs.
Elle emprunte aussitôt l'ancienne route 9N, et arrive au Lake George Village.
Soudain, la circulation ralentit. On entend les faibles échos d'une musique
militaire, puis on distingue les coups rythmés des baguettes sur la toile des
tambours. La grosse caisse résonne et ses battements saccadés donnent le tempo à
la marche. La parade est en avant. Les clairons éclatent; les trompettes
répondent; et les clarinettes lancent leurs notes légères. Puis on entend jouer
l'hymne national américain. Et voici que le défilé des cadets de la Marine
s'avance au pas militaire, en rangs serrés, aux bras alignés, à la poitrine
gonflée, au port de tête fier. On s'arrête devant Sheppard Park sur Canada
Street pour un solennel salut au drapeau pendant que la bannière étoilée de la
nation est hissée au sommet d'un mât blanc. La foule émue, massée sur les
trottoirs, applaudit fièrement, revivant l'instant de quelques minutes, la
glorieuse épopée d'une jeune nation.
Florence Harrisson manifeste de grands signes d'impatience, qu'elle cache pour
ne pas créer la moindre tension à Barbara qui a du mal dans toute la lente
circulation d'automobiles. Sur Lower Montcalm Street, à deux cents pieds du lac,
au bas d'une côte, Barbara y stationne sa voiture. Se tenant bras dessus, bras
dessous, nos deux Américaines remontent cette petite rue transversale et
atteignent péniblement Canada Street. De partout, la foule se presse. Florence
en a marre de languir et de se faire bousculer. Barbara l'invite au restaurant
Sergio. Nos deux touristes sont accueillies avec toute la courtoisie proverbiale
du serveur italien. On rigole, on bavarde, buvant les deux coupes de vin blanc
offertes gratuitement par la maison. Florence commence à s'inquiéter, car les
vingt heures approchent. Elle exprime donc l'idée de coucher au Lake George
Village. Cette suggestion ne plaît pas à Barbara qui veut continuer sa route
vers la ville de Plattsburgh, à une heure à peine.
La discussion s'engage. Barbara lui explique que la réservation d'un motel est
difficile, car tout l'après-midi, elle a vu le fameux "No Vacancy" à presque
toutes les portes des établissements. Intransigeante, Florence s'entête à
demeurer dans la région. Fort déçue, Barbara cède aux désirs de son amie.
Tout Canada Street est fouillé, ratissé presque. À chaque porte, la plaque
lumineuse de néon rouge s’affiche et Florence répète: "No Vacancy!… No Vacancy!…”,
la tristesse dans la voix, comme le présage d'une tragique nouvelle. Plus tard,
Barbara oblique vers la route 9N et se rend jusqu'à Diamond Point, continuant
ses recherches dans cette région plus paisible. Les motels s'espacent; les
bureaux de location se ferment sous ses yeux; et la fatidique enseigne,
accrochée en travers d'une fenêtre ou d'une porte, annonce l'inévitable réalité:
pas une chambre libre dans les motels. Les voyageuses s'épuisent, et la noirceur
venue, c’est la solitude totale et désarmante.
Au pied d’une montagne, au bout d'un long chemin, des lumières vacillantes
projettent leurs faibles clartés. La silhouette d'un motel se détache près du
bois. Un bâtiment en construction, sur deux étages, se précise. Puis,
s'approchant, Barbara peut lire sur un panneau, The Mountain's Motel. Tout de
suite elle s'y dirige, car quelques voitures sont stationnées devant le poste de
la réception. Quand elle demande une chambre, le propriétaire, un astucieux et
filou bonhomme, fait semblant de chercher sur un croquis la seule unité restante
encore à louer. Il pointe sur la feuille le numéro l23 et lui déclare que c'est
la dernière possibilité. Et, avec la parole facile, sans gêne aucune, il lui
demande un prix si élevé que Barbara fronce les sourcils, ne discute pas,
accepte et s'enregistre. On l'envoie à l'arrière du bâtiment, au premier étage.
Le bois et la montagne sont proches.
Florence veut se coucher, mais une émission de variétés, diffusée de Los
Angeles, l'intéresse. Le comédien Bob Hope chante, danse et raconte des blagues.
Ensuite, George Burns fait son apparition avec son inséparable cigare et son
humour fou. C'est le comble pour Florence. Elle rit à gorge déployée et se
couche après le show. Quant à Barbara, elle s'applique un masque facial
tonifiant aux algues de mer. Puis, avant de se mettre au lit, elle verrouille la
porte, et, comme mesure de sécurité supplémentaire, elle y pousse deux valises
ainsi qu'un lourd fauteuil afin de stopper le passage à tout intrus qui oserait
s'y aventurer. Aux bruits provoqués par cette banale opération, Florence se
réveille en colère:
- Quelle folie que de déplacer tous les meubles! Si des voleurs viennent, on
saute sur le téléphone et la police saute sur les voleurs et les arrête.
- Dors, Florence, et laisse-moi faire.
Les lampes éteintes, elle fait toujours une dernière inspection rapide de la
porte, du verrou et de la chaîne de sécurité. Dans la salle de bains, elle
laisse une lumière allumée et la porte entrebâillée. Quand elle se couche vers
minuit, Florence ronfle déjà depuis une demi-heure.
* * *
Chapitre 2
Deux Québécois, arrivés presque en même temps que les Américaines, occupent le
motel l25. Ces touristes prennent leurs vacances aux États-Unis. Johnny, le plus
grand, avec ses six pieds, ses larges épaules, ses bras longs et ses mains
fortes, a l'air d'un lutteur. Il est mécanicien chez un concessionnaire
d'automobiles. Dans la trentaine, il porte la barbe en collier bien taillée. Il
paraît beaucoup plus âgé, parle peu, sourit rarement. Un gars au regard fuyant.
Et ceux qui le connaissent, disent de lui qu'il est comme un ours mal léché.
Toutefois, ce gaillard d'homme a ses caprices et ses raffinements. Il aime les
objets de luxe, la bonne table, les vins dispendieux et les bières importées.
Maxime, son compagnon de travail, plutôt gringalet et timide, est dans la
vingtaine. Réservé, doux et sociable, il charme dès le premier contact. C'est le
gentilhomme et l'ami sincère.
- Ce soir, on reste au motel, dit Johnny, et je te prépare un scotch double.
- Apporte-moi plutôt un bière froide, et puis vers minuit, on ira danser au
Crazy Horse's Dancings Club sur Canada Street. Il paraît que beaucoup de jolies
danseuses vont là, c'est le meilleur club en ville.
- Fiche-moi la paix avec la danse.
Et le sadique compagnon glisse deux valiums de 25 mg dans le verre de bière de
Maxime en se disant qu'il va commencer une autre sorte de danse. Nerveux et
tendu, Johnny se promène de la salle de bains à son lit.
- Comme il est excité et bizarre! pense Maxime.
Se prélassant sur le grand fauteuil, le jeune homme boit rapidement son verre de
bière. Les paupières lourdes, il fixe le plancher, à demi endormi. Un peu plus
tard, plus poli, Johnny lui offre une autre bière.
- Oui, dit Maxime, ça va peut-être me réveiller, mais comme je me sens fatigué!
Et comme ma vue s'embrouille!...
- Bois vite!... On passe ensuite à l'attaque.
- Quelle attaque?
- Tu verras tout à l'heure.
Johnny ouvre une valise, en sort un mystérieux paquet, et court
vers la salle de bains. Le voyant si affairé, Maxime se demande:
“Que manigance-t-il?”
Johnny apparaît tout à coup devant lui: chapeau noir rabattu sur les yeux, froc
rouge à grandes poches, pantalon gris en coton ouaté et gants noirs féminins,
remontés jusqu'au coude. Puis il lui ordonne sèchement:
- Le jeune, "grouille-toué", on va "faire" les Américaines du l23.
- Tu deviens complètement fou! Aller voler ces deux femmes!
- Pas de niaisage!
Johnny s'éloigne et revient avec un sac. Il en sort une chemise jaunie toute
fripée, un jean sale, une perruque noire, des bas de soie couleur beige et une
paire de gants noirs. Lançant ce déguisement vers son compagnon à demi mort, il
lui murmure entre les dents:
- Vite, mets ton costume!
Maxime pâlit. Il tremble de tous ses membres. Sa tête tourne comme une toupie.
Il se rappelle cette réflexion d'un mécanicien de la "shop" qui l'avait
prévenu : "Maxime, écoute-moi, ne prends pas de vacances avec Johnny, tu vas le
regretter."
- J'peux pas faire ça, balbutie Maxime... Non! non!... J'ai jamais volé de ma
vie, j'peux pas... Non!... Non!...
De grosses larmes roulent sur ses joues. Johnny, le cœur dur comme du plomb, le
secoue par les épaules en sacrant:
- "Grouille-toué, sacrament!!" Maudite poule mouillée, commence à "souère!"
Ensuite, il lui montre tout un arsenal caché sous sa froc: deux coupe-vitres, un
tournevis à batteries, deux couteaux, des ficelles solides, des bandeaux et un
rouleau de papier adhésif résistant, d'une largeur de deux pouces. Pensant se
donner du temps, Maxime boit lentement le verre de bière, servi par la sale
brute. Quand il aperçoit un revolver à la ceinture de Johnny, le jeune copain se
sent faiblir et murmure:
- Non!... J'veux pas voler!... "Écœure-moé pas!"
Le secouant de nouveau par les épaules, il le jette sur le lit, lui assène des
coups de poing à la figure, au thorax et dans le ventre. Maxime saisit un
oreiller et se protège contre la grêle de coups. Il se roule pour échapper à
cette sauvage attaque. C'est une lutte bien inégale puisque Maxime, affaibli par
les valiums, ne peut rivaliser avec un pareil goujat. Toutefois, il tient bon et
le combat s'envenime. Sentant de la résistance et de l'agressivité chez ce
gringalet, Johnny se rue sur lui sans pitié, tel un taureau déchaîné. Maxime est
complètement terrassé et laissé à demi inconscient. Johnny sort du motel, aspire
une grande bouffée d'air frais et, voyant cette belle Chrysler New Yorker de
l'Américaine, change radicalement son plan: “Tiens, au lieu de risquer de me
faire attraper dans un vol de bijoux et de sacs à main, la voiture m'intéresse.”
Rentrant aussitôt dans le motel, il endosse son costume de voyage, s'approche de
Maxime qui respire difficilement, puis sort sans bruit. Délicatement, il débarre
la portière de la voiture convoitée, au moyen d'une longue tige métallique
flexible, brise l'ignition, et, grâce à ses connaissances en mécanique, fait
démarrer la voiture comme un jouet d'enfant, et disparaît en douce, vers les
quatre heures du matin.
Florence se réveille aux chants des oiseaux. Sa toilette terminée, elle boucle
sa valise et attend. Tout à coup, ne voyant pas sur le terrain de stationnement,
la Chrysler New Yorker bleue de son amie, elle s’écrie effrayée:
- BARBARA!!! ... Ta voiture a été volée!!!...
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