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Chapitre 1
Une naissance attendue
Le 22 mars 1690, alors que le printemps se pointe
timidement, naît l’enfant de Marguerite et de
Guillaume. Après une première tétée, il s’endort
dans les bras de sa mère. Une goutte de lait perle
au milieu de sa lèvre supérieure. Les voisines se
retirent, laissant derrière elles de la nourriture
pour les prochains jours. L’une d’elles murmure
gentiment :
─ Repose-toi, Marguerite. Je reviendrai demain.
La sage-femme procède au *façonnage du nouveau-né.
Le nourrisson sur les genoux, elle l’observe
attentivement. Aucun détail ne lui échappe. De ses
mains expertes, elle pétrit la tête. Doucement, elle
passe un doigt à l’intérieur des oreilles, des
narines, de la verge et de l’anus. L’enfant pousse
un cri de protestation. Marguerite ne s’oppose pas
aux gestes compétents de la sage-femme laquelle
vérifie l’orifice de chaque ouverture. Satisfaite du
résultat, la matrone revêt prestement le petit d’une
chemise, d’une camisole et d’un *béguin tout en
affirmant :
─ Il est solide et en bonne santé.
Elle l’emmaillote étroitement. Des bandes de tissus
maintiennent les bras collés le long du corps, les
jambes droites et la tête rigide. Celles-ci
achèveront le façonnage et le garderont bien au
chaud.
D’une voix énergique, elle recommande aux nouveaux
parents :
─ Éloignez le petit de la lumière et du froid
jusqu’à son baptême. De cette façon, Satan ne pourra
pas s’emparer de lui. Emmaillotez-le bien, surtout
le premier mois. Vous éviterez ainsi toute
déformation corporelle.
D’un œil amusé, elle s’adresse à Guillaume :
─ Laisse ta femme tranquille un certain temps. Elle
récupérera plus vite.
Marguerite étouffe un petit rire. Il sera difficile
pour son homme de se tenir à distance encore
longtemps. Elle a pitié de lui et ne le fera pas
trop languir. Ses sœurs aînées lui ont appris que
l’allaitement empêche ou retarde une nouvelle
grossesse. « Donne le sein le plus longtemps
possible, jusqu’à quinze mois si tu peux », lui a
suggéré Françoise.
Guillaume souhaite rémunérer la sage-femme. Celle-ci
refuse :
─ Tu as fendu mon bois de chauffage, cet hiver. Nous
sommes quittes.
Le jeune homme insiste :
─ Accepte au moins une poule en remerciement.
Les paroles de son mari réveillent en Marguerite une
douleur sourde. Elle repense à son premier enfant,
né après des heures de souffrance et décédé le jour
même. Le souvenir du petit ange, surnommé ainsi par
sa sœur Catherine, reste gravé dans sa mémoire. À
l’époque, Guillaume lui avait reproché l’absence de
la sage-femme. « Ta mère ne possédait pas assez
d’expérience pour un accouchement aussi difficile.
Si seulement, tu avais accepté l’assistance de la
matrone… » La culpabilité avait rongé Marguerite. Un
mal sournois et latent avait pesé sur son ventre
vide en lui rappelant sans cesse la perte de son
premier enfant. Elle avait cédé aux avances de
Guillaume dans l’espoir d’une nouvelle grossesse.
Dieu avait exaucé ses prières. Une joie vite
assombrie par la mort de Jeanne, sa mère, en
novembre dernier. Marguerite se mord les lèvres pour
ne pas pleurer. Elle désirait tant la présence de
Jeanne pour cette deuxième naissance.
Le rire heureux de son mari la ramène au présent. Il
tient le petit au bout de ses bras comme s’il
remerciait ainsi le ciel. L’épuisement et le sommeil
gagnent Marguerite. La voix de son mari lui semble
lointaine lorsqu’il dépose l’enfant à ses côtés.
─ Catherine et Laurent ne tarderont pas. J’ai envoyé
la sage-femme les prévenir.
Cette nouvelle enchante la jeune mère. Elle
s’assoupit, le bras passé autour de son fils.
À l’extérieur, Guillaume sort de sa poche une blague
à tabac. Il bourre lentement sa pipe en contemplant
la terre mouillée qui se relève lentement des
assauts de l’hiver et du poids de la neige. Près de
la maison, il distingue le potager. Son esprit
flotte vers la France, ce pays qu’il a quitté à
titre de soldat. « Que de chemin parcouru depuis
cinq ans! », songe-t-il d’un air heureux. Satisfait
de son sort, il ne regrette pas son pays natal.
Curieuse, Marguerite le questionne souvent à ce
sujet. Elle envie ses sœurs aînées d’avoir vu le
jour là-bas. « Tu embellis la réalité », lui a-t-il
souligné plus d’une fois. La jeune femme persiste
dans ses rêves colorés où France rime avec opulence.
Un enthousiasme qu’elle partage avec son frère
Laurent. Ce-lui-ci jure de s’y rendre un jour. « Il
en est bien capable », pense Guillaume. Les pleurs
du petit l’incitent à rentrer.
Marguerite donne déjà le sein au nourrisson. Ses
yeux verts pétillent de joie. Guillaume ajoute une
bûche dans l’âtre.
─ Je réchauffe la pièce pour l’enfant, mais aussi
pour Catherine. Un refroidissement serait néfaste
pour ta sœur.
Marguerite approuve de la tête.
─ Elle a déployé beaucoup d’énergie durant la
maladie et la longue agonie de notre mère. Elle l’a
veillé jusqu’à la fin sans se plaindre de la lourde
tâche qui lui incombait. Maintenant, elle soutient
et réconforte notre père.
Le petit éternue. Elle remonte la couverture pour le
protéger du froid. Guillaume réagit aux propos de sa
femme :
─ Elle devrait songer à se marier. Ton père se
débrouillerait très bien avec Laurent.
Marguerite réfléchit. Au début de la soixantaine,
Jean Gobeil jouit d’une bonne forme physique. Le
travail sur la terre lui permet d’oublier
momentanément sa peine. Catherine se retrouve seule
à la maison une grande partie du temps. Guillaume
insiste :
─ Le temps passe vite. Elle a déjà vingt-quatre ans.
─ Angélique en a deux de plus et elle est encore
célibataire.
Il hausse les épaules. Les airs affectés de son
autre belle-sœur lui déplaisent, surtout depuis
qu’elle est domestique en ville. Au risque de
froisser Marguerite, il se tait. En revanche, la
simplicité et la compassion de Catherine le
touchent. Il ressent la sensibilité de la jeune
femme et voudrait la protéger.
* * *
Dès leur arrivée chez les Montminy, Laurent et
Catherine s’empressent auprès de leur filleul.
Marguerite s’adresse à Jean:
─ Approche-toi papa!
Les regards se tournent vers lui. Il n’a d’autre
choix que d’avancer. Catherine lui montre l’enfant:
─ Regarde comme il est mignon.
─ Je ne distingue qu’une petite tête émergeant des
langes.
Le nourrisson ouvre les yeux et les plonge un
instant dans ceux de son grand-père. Un flot
d’émotion traverse Jean. Il ressent très fort la
présence de Jeanne, sa douce, sa belle…qui lui
murmure de le prendre. D’une voix rauque, il dit :
─ Donne-le moi, Catherine.
L’enfant dans les bras, il cache son trouble du
mieux qu’il peut. Le petit le fixe une seconde fois.
Il entend Jeanne lui souffler à l’oreille : «
N’est-ce pas qu’il est bien ainsi? »
* * *
Tant d’événements se sont précipités. Le 5 août
1689, quelques mois avant le décès de Jeanne, les
Iroquois ont massacré vingt-quatre habitants et ont
détruit cinquante fermes à Lachine, tout près de
Montréal. Le gouverneur Louis de Buade, comte de
Frontenac, a été rappelé en Nouvelle-France en
octobre 1689. Son retour a été accueilli avec joie.
« Les gens oublient vite », avait grommelé Jeanne.
Furieuse, elle avait refusé de suivre Jean et les
autres membres de la famille à Québec. Marie et
Françoise avaient insisté en lui faisant miroiter la
fête grandiose donnée en l’honneur du gouverneur de
la colonie. Jeanne avait jugé cet hommage non
mérité. Elle avait rétorqué à ses filles aînées : «
Même si les cloches de la ville carillonnent à toute
volée, que des coups de canon saluent son arrivée,
que les bourgeois et les nobles déploient une haie
d’honneur jusqu’à la haute ville et que monseigneur
de Saint-Vallier, revêtu de ses beaux habits,
l’attende à la porte de la cathédrale…rien de tout
cet apparat ne me rendra Frontenac plus sympathique.
Cet homme vaniteux et colérique s’était brouillé
avec le clergé, l’intendant et le Conseil Souverain
d’où la raison de son départ. » Jean lui avait
répliqué : « Frontenac est aussi un militaire de
carrière capable de lutter contre les Iroquois. »
Jean avait vu juste. Dès son retour, Frontenac avait
exigé des renforts militaires pour la colonie.
Angélique avait décrit l’effervescence de la ville.
Fascinée par l’activité qui y régnait, elle avait
raconté à sa famille tout ce qu’elle voyait dans la
capitale. Jeanne avait pincé les lèvres et froncé
les sourcils. Cette attitude avait été interprétée
par les siens comme des signes de souffrance
physique. Seule Catherine avait perçu l’irritation
de sa mère au-delà du mal qui la terrassait. Un
après-midi pluvieux d’automne, Jeanne lui avait
confié : « Frontenac mènera Québec à sa perte.
Heureusement, je ne verrai rien de l’horreur qui en
découlera ». Un frisson avait parcouru l’échine de
la jeune femme. Sa mère lui annonçait calmement
l’approche de sa mort.
Le moral des habitants de la colonie avait décliné
en cette fin d’année 1689. Les Iroquois, armés par
les Anglais, avaient harcelé la population de la
Nouvelle-France en multipliant les embuscades
surprises. Frontenac avait riposté en attaquant les
frontières de la Nouvelle-Angleterre. Les trois
troupes de soldats, envoyées là-bas en février 1690,
avaient remporté un vif succès. Jean et Laurent,
ainsi que la majorité des habitants, avaient
applaudi cette victoire. Loin de se réjouir,
Barthélemy avait redouté une contre-attaque de la
part des colonies anglaises. Intérieurement, il
avait invoqué sa mère de les protéger de là-haut.
Deux mauvaises récoltes, celles de 1689 et de 1690,
avaient réduit plusieurs habitants à la misère. Les
femmes avaient usé de leur imagination pour remplir
les assiettes. Les hommes avaient chassé et pêché
sur leurs terres pour compenser le manque de blé.
Jean et Laurent avaient profité de l’abondance du
gibier à plumes au printemps et à l’automne.
Catherine avait ajouté à la soupe une bonne dose
d’herbes salées. Cette recette maternelle avait
rehaussé le goût fade des légumes et de la viande
conservés durant la saison hivernale.
* * *
De tous ses petits-enfants, Jean préfère le fils de
Marguerite. À son contact, la présence de Jeanne
l’enveloppe. « Tu me manques tellement, ma belle »,
soupire-t-il le soir, avant de se coucher. Les
premières nuits, il recherchait en vain le contact
des pieds froids, de la main posée sur son cœur et
du souffle tiède de Jeanne au creux de son cou. Ses
mains tâtonnaient dans les draps usés et ne
rencontraient que le vide. Au fond de la pièce, il
entendait la respiration régulière de Laurent et
celle, un peu saccadée, de Catherine. Dans le
silence de la nuit, il se mordait le poing pour
étouffer sa peine et ne pas troubler leur sommeil.
Le petit matin se levait sur un homme triste aux
traits fatigués. Il accomplissait ses tâches
quotidiennes sans entrain. Catherine en avait
discuté avec ses sœurs. Aucune d’elles ne
s’inquiétait vraiment. « La douleur passera, comme
tout le reste ici-bas », lui avait simplement
répliqué Marie. Françoise avait souligné la chance
de son père d’avoir vécu un amour aussi fort.
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