Préface
de Ludmilla Bovet
Voici l’histoire d’un enfant. C’est un enfant né avec une
malformation cardiaque et qui ne devait pas vivre. Non seulement il
a vécu mais il est devenu un homme. De plus, il a réussi à surmonter
un deuxième handicap dû à un accident resté inexpliqué lors de son
premier séjour à l’hôpital, à l’âge de huit mois.
C’est l’histoire d’une longue patience et d’une longue inquiétude.
Jour après jour, la maman de Daniel repousse les limites que les
médecins ont fixées au développement de son enfant ; elle s’efforce
en même temps de maintenir l’indispensable équilibre familial tout
en exerçant une profession qui la passionne. Il faut de plus
affronter l’incrédulité de l’équipe médicale : à force de patience,
l’enfant est devenu propre, il a appris à parler, il a réussi à
marcher. Et voilà qu’à l’âge de cinq ans, le rapport d’une équipe de
spécialistes le déclare sourd et autiste − alors qu’il écoute de la
musique et qu’il chante juste !
Comme les parents étaient démunis face au milieu hospitalier il y a
quarante ans ! Daniel, né en 1962, passe plusieurs mois de sa vie de
bébé à l’hôpital ; durant tout ce temps, sa mère n’a pas la
permission de le prendre dans ses bras, pas même de le toucher,
parce qu’elle n’est pas infirmière ! Elle le regarde au travers
d’une vitre... « Il n’y a pas de mot approprié pour qualifier un tel
règlement devant lequel nous courbions l’échine. » Aujourd'hui, les
membres de la famille peuvent dormir tout près de leur enfant
malade. « Aujourd’hui, c’est important. Pourquoi ? Ça n’était donc
pas important il y a quarante ans ? » Par ailleurs, sur le plan
matériel, l’assurance maladie n’existait pas et tous les frais
étaient à la charge des parents, y compris les déplacements
lorsqu’on habitait une région éloignée.
En contrepoint de la « cruauté » hospitalière et médicale qui met en
doute les ressources des mères − on a conseillé aux parents de
placer Daniel en famille d’accueil − s’imposent magnifiquement
l’abnégation et la bonté de tous ceux qui ont apporté leur aide, par
exemple Rose ou le directeur de l’école spécialisée qui ne prenait
pas de vacances pour éviter de perturber les enfants.
Ce récit est porté par une formidable énergie, celle d’une mère qui
s’est acharnée à transformer une situation en apparence désespérée
et qui, ce faisant, découvre ses capacités insoupçonnées. Tout au
long de cette entreprise, on découvre aussi que l’inattendu arrive −
une aide imprévue, des résultats surprenants − et qu’il est possible
de faire chanter la vie.
Ludmilla Bovet
Liminaire
J’ai commencé à rédiger ce résumé de la vie de Daniel quelques mois
après son décès en l’an 2000 ; à plusieurs reprises j’ai tenté de
poursuivre, mais mes états d’âme entravaient ce travail laborieux et
pénible. Par un étrange hasard, la maladie a frappé mon mari
exactement deux ans après la disparition de Daniel, au mois d’août.
Cinq mois plus tard, lui aussi partait vers un monde qu’on dit
meilleur.
Au mois d’août 2006, j’ai entrepris de foncer et de me rendre
jusqu’au bout, malgré les sentiments qui sont venus me hanter et me
faire revivre à la fois la douleur intense de ces moments difficiles
et l’infinie tendresse des souvenirs heureux. Les nombreuses notes
que Jean et moi avons écrites lors des passages pénibles de la vie
de Daniel, surtout à compter de la période où il a tenté de rompre
le cordon ombilical jusqu’à la détérioration progressive de son
système immunitaire, ont contribué à m’inspirer et à rendre réaliste
ce récit pathétique.
Première partie - Chapitre 1
Un nouvel enfant
Fin août de l’année 1962 : le soleil a déjà signalé son déclin
imminent − l’été est court en Abitibi − j’attends la naissance de
mon nouveau bébé, le quatrième. Victime de ce qu’on appelle un
relâchement de la symphyse pubienne aggravé depuis plusieurs
grossesses, j’ai consulté cette fois un gynécologue de Québec −
parce que, chez moi, on n’en trouvait pas à cette époque − qui m’a
mise au courant des difficultés prévisibles lors de l’accouchement.
Il s’agissait de douleurs qui seraient insupportables pour la mère
au moment de la délivrance, m’avait-il dit. Ce spécialiste m’avait
fortement suggéré que l’accouchement se passe dans la capitale et
que l’on procède par épidurale. À l’examen, rien n’avait laissé
soupçonner la moindre anomalie à propos de l’enfant. Réflexion
faite, accoucher au loin semblait compliqué. Donc, après maintes
considérations et discussions, puisque les épidurales se faisaient
dans notre région, nous décidâmes que le petit naîtrait dans notre
ville.
Étant donné que j’aurai besoin de repos après la naissance, cela va
de soi, Jean, mon mari, prend les choses en main. Le premier mois
qui suit sa naissance, Daniel sera aux bons soins d’une nounou. Je
lui rends visite régulièrement et j’ai bien hâte d’avoir le feu vert
pour le ramener chez moi. Je ne remarque pas que son teint est
légèrement bleuté : il est si beau ! Il dort toujours à poings
fermés et je ne puis, je ne dois pas avoir d’inquiétude. Avec le
recul du temps, c’est un défi à la raison. Ce qui se trame est
effarant et moi, je reste dans l’ignorance, je ne me pose même pas
de question. Dans mon voisinage, chacun tourne gentiment la tête,
m’évite, chuchote, parle tout bas, rien ne doit être révélé de la
situation. Le mot d’ordre a été donné. Je dois bien être la seule
dans toute la ville à ne rien savoir. Le téléphone arabe est un
instrument bien précieux pour colporter les nouvelles. Il ne sonne
pas à la maison.
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