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EXTRAIT
Il
sera..., roman d'anticipation, Boris Tzaprenko
1.C.12/5
Assis sur un matelas, le petit être qui portait l’identification C12/5
prenait du repos en tortillant machinalement les poils de son avant-bras.
Quand le signal espéré se fit entendre, il traversa la pièce, s’agrippa à la
toison de la fausse guenon et ferma ses lèvres autour de l’unique tétine. Il
but goulûment le lait tiède artificiel en respirant bruyamment entre chaque
lampée. Conformément aux réglages effectués par le diététicien, la tétine ne
dispensa son liquide nourricier que deux minutes, cependant le petit être
continua à téter comme si le lait coulait toujours. Non pas qu’il fût dupe
de l’assèchement de l’objet, mais il ne pouvait s’empêcher de prolonger ce
moment qui le réconfortait. Bientôt, le pelage de sa mère attira son
pathétique besoin de câlineries ; il abandonna la tétine aride pour frotter
ses joues contre la peluche autonettoyante. Il n’avait, bien sûr, jamais
obtenu le moindre geste d’affection de la part de ce vague mannequin couvert
de poils, aussi n’en espérait-il même pas. Cependant, faute de mieux, il
n’aurait pu se passer de ces caresses à sens unique qui calmaient son
anxiété et tempéraient son cruel besoin de tendresse.
Aucun effort particulier n’avait été fait pour imiter parfaitement une mère
chimpanzé. L’éthologue et l’éducateur chef entretenaient des relations
basées sur une rivalité sans merci. L’un démontrait-il l’utilité de quelque
appareil ou installation, aussitôt l’autre clamait à qui voulait l’entendre,
mais surtout au grand directeur, qu’il se faisait fort d’en réaliser
l’économie. Cette grotesque peluche, censée figurer une guenon, était un
compromis entre l’opinion de l’éthologue qui souhaitait une mère
artificielle très réaliste et celle de l’éducateur qui prétendait qu’une
simple tétine au bout d’un tuyau ferait parfaitement l’affaire.
Un autre signal sonore lui indiqua qu’il était temps de mettre un terme à
ses effusions. Une éventuelle désobéissance à cet avertissement-là était
rapidement sanctionnée par une décharge électrique. Deux fois déjà, il en
avait fait l’amère expérience, aussi ce fut à contrecœur, mais sans tarder,
qu’il quitta son refuge affectif et se rendit devant la scène de projection
tridimensionnelle pour suivre la nouvelle leçon.
Un verre apparut sur le parallélépipède blanc qui servait de socle à la
scène.
— Verre, dit le petit être.
L’objet fut remplacé par une assiette.
— Assiette.
L’image d’une fourchette suivit.
— Fourchette.
Les leçons commençaient toujours par des révisions faciles mais rapidement
elles devenaient plus ardues car elles faisaient appel à des connaissances
trop fraîchement acquises pour être bien intégrées. Pour éviter la punition,
il fallait prononcer le mot moins de quatre secondes après l’apparition de
l’image. Après des dizaines d’objets en rapport avec la table, des animaux
lui furent présentés. Un épagneul s’anima devant ses yeux.
— Chien, dit-il sans hésiter. Un cocker occupa la scène.
— Chien.
L’animal suivant fut un chat.
— Chat.
Un cheval fit quelques pas sur le socle de la scène.
— Chien, dit le petit être, sur un ton craintif. Une décharge électrique
secoua son corps menu.
Le mot « cheval » fut trois fois clairement articulé par un haut-parleur
dissimulé dans la tête de la fausse guenon. Le petit être prononça le mot à
son tour et la leçon reprit son cours.
2.Méthodes d’éducation
— Vous n’obtiendrez rien de bon avec vos méthodes sadiques, s’emporta Daniol
Murat.
— Rien de bon, répéta froidement Vassian Cox. Rien de bon… dites-vous, alors
que les singes ont déjà un vocabulaire de cent mots ! Et tout ceci en quinze
jours à peine. Je serais curieux de voir où nous en serions aujourd’hui, si
nous avions appliqué les vôtres, de méthodes. Une friandise par-ci, une
caresse par-là… Si nous vous avions écouté, nous aurions dépensé une fortune
pour les mères artificielles. Grâce à Dieu, nous pouvons aujourd’hui
constater que j’avais raison en estimant cette dépense inutile.
Alan Blador, le grand directeur, prit du recul en s’enfonçant dans le
dossier de son large fauteuil, en cuir véritable et plusieurs fois
séculaire. Cet article rare était l’objet de toutes ses attentions et il
s’en enorgueillissait sans retenue. Il caressa pensivement le bout de
l’accoudoir droit d’une main molle en affichant un air détaché, attitude
qu’il affectionnait de prendre quand une conversation l’ennuyait. Or
justement, les sempiternels conflits dans lesquels s’embourbaient le
psychologue et l’éducateur l’ennuyaient on ne peut plus. Il décida
d’attendre avant d’intervenir. Par expérience, il savait qu’il était
préférable de laisser les belligérants se fatiguer avant de rétablir
l’ordre. N’en était-il pas des hommes comme des événements, c’est-à-dire
qu’il suffisait simplement de savoir les gérer !
— Je ne saurais trop vous conseiller de modérer votre triomphe, Monsieur
l’éducateur. Nous sommes bien loin d’avoir bouclé le projet. Je suis en
mesure de prétendre que le côté psychologique des choses, que vous refusez
de prendre en considération, ne tardera pas à démontrer son importance… à la
faveur de quelques désagréables surprises… qui d’ailleurs ne sauraient
tarder… et dont nous ferons tous les frais.
Alan Blador leva ses paupières alourdies par la lassitude pour étudier, à
leur insu, les antagonistes assis de l’autre côté de son bureau. Il
accordait sa sympathie à Daniol Murat, psychologue et éthologue, mais
particulièrement expert en psychologie animale, à son service depuis six
ans. Vassian Cox avait intégré son équipe d’éducateurs depuis moins de
temps, quatre ans seulement, mais cela ne comptait pas. Il préférait Murat,
tout simplement parce que celui-ci le faisait sourire. L’éthologue était
petit, maigre, volubile et d’une sincérité candide. Il aimait réellement les
animaux. Cox était très grand, presque un géant, bien en chair, sans être
gros. Mû par une ambition sournoisement déguisée en amour professionnel, il
manquait singulièrement d’intelligence en dehors de son sens indéniable de
l’organisation. Sa robuste volonté et son goût pour le commandement en
avaient toutefois fait un meneur d’hommes. Le psychologue avait l’air d’un
nain face à ce géant méprisant et moqueur. La dernière menace qu’il proféra
décida Alan Blador à arbitrer le match.
— Dussiez-vous un jour en venir aux mains, messieurs, vous m’obligeriez en
trouvant une solution à votre désaccord permanent.
Les deux hommes tournèrent la tête dans sa direction. Daniol Murat haussa
les épaules comme un enfant boudeur.
— Vous avez fait allusion à quelque désagréable surprise, n’est-ce pas
Daniol ! poursuivit le grand directeur. De quoi voulez-vous parler au juste
? Venez-en aux faits, je vous prie.
— Pfff ! Des menaces sans consistance pour se donner de l’importance,
s’exclama Vassian Cox, en soulevant à son tour ses énormes épaules.
— S’il vous plaît Vassian, laissez-le parler, voulez-vous !
— Ce que je veux dire est bien simple, mais ça lui échappe complètement.
Très simple, je vous assure ! Mais… pourtant bien trop compliqué pour lui !
Ou alors, il ne veut rien entendre. Argumenter avec lui, c’est comme si…
Comme si l’on montrait des preuves en images à un aveugle !
— Eh bien soit ! Moi, je veux vous entendre. Exprimez-vous sur ce sujet. Il
suscite ma curiosité. Je vous offre la complaisance de mes tympans.
Avant de commencer, le psychologue jeta un regard torve à son ennemi en se
raclant la gorge.
— Sa vision des choses est à court terme. Les créatures suivent un
entraînement intensif qui, pour l’instant, donne des résultats en apparence
satisfaisants, mais nous ne tenons pas compte de leur sensibilité. Nous
risquons de déchanter rapidement. Des traumatismes psychiques graves ne vont
pas tarder à nous créer de réels problèmes. Il faut changer nos méthodes
d’éducation.
— Quelles sortes de problèmes ? Soyez plus précis. Expliquez-vous.
— Il est difficile de donner un diagnostic par anticipation, car de trop
nombreux facteurs entrent en ligne de compte. C’est comme si… Un mécanicien
peut savoir que si l’on malmène un moteur il risque de tomber en panne, mais
il ne pourra établir d’avance une liste précise des pièces qui seront
endommagées.
Alan Blador soupira intérieurement. Le seul trait de personnalité qui
l’ennuyait vraiment chez l’éthologue était sa propension à la comparaison,
au « C’est comme si… ».
— Je vous suis avec un grand intérêt, mais veuillez, s’il vous plaît, éviter
les exemples inutiles et autres ambages pour en venir directement aux faits.
Vassian Cox lança un regard goguenard sur son rival.
— Les créatures présentent déjà une carence affective. Une grande carence
affective !
— Il ne vous reste plus qu’à aller voir ces singes toutes les deux heures
pour leur faire des câlineries et des caresses, intervint bruyamment
l’éducateur.
Le grand directeur lui adressa un regard sévère.
— Accordez-moi le plaisir de nous laisser seuls, je vous prie.
Le géant extirpa son énorme carcasse du fauteuil et sortit en maugréant.
Blador attendit qu’il refermât la porte. Prenant appui sur ses coudes,
placés bien en avant sur son bureau, il emmortaisa ses doigts et soutint son
menton à l’aide de ses pouces ouverts. La tête ainsi arc-boutée, et la
bouche légèrement écrasée par son index, il marmonna :
— « Je bous écoude ! »
— Je disais donc que les angémos manquent d’affection et que c’est un
facteur important.
Blador s’enfonça de nouveau dans son dossier pour se libérer d’une position
impropre à la conversation et étrécit interrogativement son regard.
— Pouvez-vous me dire pourquoi c’est important ?
— Parce qu’ils souffrent. Tout simplement parce qu’ils souffrent. C’est une
raison qui me semble suffisante. Pas à vous, Monsieur ?
— Écoutez-moi, Daniol, écoutez-moi ! Nous nous connaissons tous les deux
depuis longtemps et je vous apprécie, qui plus est, mais… Mais… Vous perdez
souvent de vue que nous travaillons pour une société commerciale,
semble-t-il. Votre cœur tendre vous honore, mais n’oubliez pas que nous
sommes là pour créer des produits qui nous rapportent de l’argent. Le prix
de revient de ces produits doit être réduit au minimum, afin de nous offrir
la plus grande marge bénéficiaire possible. Je ne voudrais pas vous parler
comme à un enfant, mais… Vous ne devez pas ignorer ces obligations…
Obligations au demeurant bien naturelles pour une entreprise comme la nôtre.
Nous agissons pour gagner notre vie, n’est-ce pas ?
— Justement, je garde cet aspect des choses à l’esprit. Que deviendra la
réputation d’Amis Angémos si nous vendons des angémos névrosés ? Que
deviendra la réputation d’Amis Angémos si les angémos racontent à leur
maître les mauvais traitements que nous leur avons fait subir ? Que
deviendra la réputation d’Amis Angémos si une ou plusieurs associations
anti-angémos parviennent à obtenir des renseignements sur nos méthodes de…
production comme vous dites ? Vous savez bien que les anti-angémos sont sans
cesse à l’affût d’informations qui pourraient nous porter tort. Je ne peux
vous dire avec précision ce qui se passera dans le futur, mais je suis sûr
qu’un jour nous regretterons d’avoir employé ces méthodes. C’est comme si…
— Je vous en prie ! Je vous en prie ! faites donc l’économie d’une nouvelle
parabole, celle du mécanicien était excellente mais il n’en faut point trop.
Accordez-moi un moment de réflexion, nous nous verrons plus tard. En
attendant, faites-moi une liste détaillée de ce que vous souhaitez changer
pour améliorer les méthodes d’éducation.
Le psychologue prit congé de son supérieur hiérarchique sans ajouter un mot.
Il était certain d’avoir utilisé les bons arguments, et, manœuvre habile, il
avait pris soin de ne pas les exposer devant l’éducateur chef, pour le
simple plaisir de le laisser dans l’ignorance des raisons qui allaient
retourner la situation à son avantage. Il jubila intérieurement en savourant
d’avance le dépit prévisible de Cox. Cet imbécile ne comprendra même pas
d’où ça vient, pensa-t-il. Mais cette attrayante perspective n’était
toutefois qu’une friandise secondaire, car son action n’était pas motivée
par ce type de maigre triomphe. Il aimait sincèrement les animaux et les
angémos. Il estimait que les souffrances, fussent-elles animales, n’en
demeuraient pas moins des souffrances et qu’à ce titre, on se devait de les
combattre.
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