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Dernière modification : 13/01/15 à 13:55

Article mis en ligne le 3 mars 2008

 

Le débat au sujet de l'enseignement de la littérature au Québec

 

ANNEXE 1

 

André Vanasse, membre de l’ANEL et de l’UNEQ, directeur littéraire de XYZ éditeur et directeur du magazine Lettres québécoises accuse et nie

 

 

Dans le cadre de débat, une demande fut adressée à l'un des principaux acteurs, Monsieur André Vanasse: «Il revient donc à l’auteur de cet éditorial, André Vanasse, de nous dire si l’UNEQ est impliquée ou non dans l’hypothèse d’exclure complètement la littérature française des cours de niveau collégial puisque la fameuse question de Marie Gagné sur le sujet s’inspire en partie de ce texte.» Réponse de monsieur Vanasse dans un courriel qu'il m'adressait le 29 février 2008: «D'avoir osé dire que nous voulions faire disparaître l'enseignement de la littérature française des programmes est contraire à tout ce que nous avons dit et écrit.» Le souhait original était un recentrage des programmes d'enseignement de la littérature autours de la littérature québécoise. On voulait que la littérature québécoise apparaisse dans chacun des cours de littérature plutôt que d'être confiné dans un seul cours. Ainsi, on aurait étudié la littérature française en rapport avec la littérature québécoise. J'ai la même opinion que la journaliste Lysiane Gagnon à ce sujet:

 

 

Ne jouons pas sur les mots: si la littérature française devient une sorte de satellite par rapport au «pilier» que serait la littérature québécoise, perdant la place distincte qu'elle occupe aujourd'hui, on n'est pas loin de l'exclusion.»
 

Lysiane Gagnon, Littérature: prise deux, La Presse, 23 février 2008

 

 

Comme nous le verrons plus loin, je m'oppose à cette approche faisant de la littérature québécoise la référence de comparaison avec toutes les autres littératures nationales parce que cela a une incidence sur le développement de la pensée unique au détriment de la pensée libre.

 

 

André Vanasse nie

 

Cette demande adressée à André Vanasse a été faite dans le cadre d'une réponse à l'écrivain Daniel Desbiens qui participait au débat sur le blogue du journaliste Pierre Assouline. Voici le commentaire de monsieur Desbiens et ma réponse dans laquelle je m'adresse à monsieur Vanasse (les caractères gras en rouge sont ajoutés pour attirer votre attention). Je demande à monsieur Desbiens de me préciser avec quelle prise de position de l'UNEQ il se dit d'accord.

 

 

Monsieur Serge-André Guay,

 

La position d’intégrer les auteurs québécois dans le système d’éducation comme je l’ai très bien compris dans les envois précédents .

 

Et pour moi une hypothèse ne fait pas foi d’opinion tout comme une question de sondage. Qu’il y a eu cette hypothèse formulé ou non ne change rien à mon sens à la position de l’UNEQ qui est très clair.

 

Daniel Desbiens, écrivain

 

 

* * *

 

Monsieur Daniel Desbiens,
écrivain

 

Les auteurs québécois sont déjà intégrés dans les programmes d’enseignement de la littérature. Le sujet de la discussion concerne l’hypothèse «d’exclure complètement la littérature française des cours de niveau collégial en créant trois cours de littérature québécoise.» L’UNEQ nie être à l’origine de cette hypothèse et affirme que le Comité des enseignantes et des enseignants a mal compris sa position. Mais la responsable du comité n’a pas dit qu’elle s’était trompée en affirmant que l’UNEQ avait émis l’hypothèse d’exclure complètement la littérature française des cours de niveau collégial. Tout ce qu’elle a écrit à ce sujet est ceci: « Si vous avez lu l’éditorial de la revue, l’atelier de l’ANEL a été présenté comme une collaboration avec tout le milieu du livre, ce qui ne semble pas avoir été le cas. Cela peut déjà expliquer les confusions qu’il y a eues entre les positions présentées au nom de l’ANEL et les positions de l’UNEQ.»

 

Il s’agit de cet éditorial:

 

http://www.lettresquebecoises.qc.ca/spip.php?article68

 

 

Il revient donc à l’auteur de cet éditorial, André Vanasse, de nous dire si l’UNEQ est impliquée ou non dans l’hypothèse d’exclure complètement la littérature française des cours de niveau collégial puisque la fameuse question de Marie Gagné sur le sujet s’inspire en partie de ce texte.

 

Que l’UNEQ affirme ne pas être impliquée ne fait pas foi de vérité. C’est une simple réaction, une opinion comme une autre. L’UNEQ nous dit qu’elle fait partie du «Club des mal compris», voisin du «Club des mal cités». Dans ce contexte, la seule source crédible pour nous confirmer qu’il y a eu erreur dans le cas de l’UNEQ, c’est le Comité et André Vanasse. Nous attentons leur confession.

 

 

Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys




Source

 

 

Notez dans ma réponse les deux sources crédibles mentionnées: le comité des enseignantes et des enseignants de français au collégial et André Vanasse parce qu'il est l'auteur de l'un des deux textes auxquels s'est référé ledit comité pour associer l'UNEQ et l'ANEL à l'exclusion de la littérature française de l'enseignement collégial, le sujet débattu. La présidente du comité, Marie Gagné, a expliqué qu'il y a eu confusion sur le blogue de Pierre Assouline: «Si vous avez lu l’éditorial de la revue, l’atelier de l’ANEL a été présentée comme une collaboration avec tout le milieu du livre, ce qui ne semble pas avoir été le cas. Cela peut déjà expliquer les confusions qu’il y a eues entre les positions présentées au nom de l’ANEL et les positions de l’UNEQ.» Source

 

Au terme du débat, le comité a maintenu sa position justifiant la question de son sondage (voir ci-dessous) tandis que monsieur Vanasse se joint à ceux qui nient tout : L'Évêque, le curé et le vicaire nient tout.

 

 

Question du sondage

 

11: «Une hypothèse émise l'an dernier par l'ANEL (Association nationale des éditeurs de livres) et par l'UNEQ (Union nationale des écrivains québécois) était d'exclure complètement la littérature française des cours de niveau collégial en créant trois cours de littérature québécoise. Que pensez-vous de cette hypothèse?»

 

Source : Comité des enseignantes et enseignants de français, Collèges d'enseignement général et professionnel (CEGEP), Québec.

 

 

André Vanasse accuse

 

Monsieur Vanasse accuse Marie Gagné, responsable du Comité des enseignantes et enseignants de français dans les Collèges d'enseignement général et professionnel, de mentir dans une lettre adressée à La Presse et dont il nous a fait parvenir une copie. La lettre de monsieur Vanasse se veut une réponse au texte L'inculture triomphante de Lysiane Gagnon paru dans La Presse.  André Vanasse écrit: «Et si Mme Gagné a erré et surtout menti sur les intentions de l’Anel et de l’Uneq, c’est à elle d’en porter l’odieux, pas à nous dont les publications officielles ou internes sont limpides à ce sujet.» (Lire l'intégral de cette lettre) Certes, des publications tout ce qu'il y a de plus «limpides» mais qui placent au coeur de ce débat un tout nouveau sujet.

 

 

Le nouveau sujet au coeur du débat :

l'indépendance des professeurs de littérature face à l'industrie du livre

 

Mais aujourd'hui le sujet au coeur de ce débat n'est plus l'hypothèse d'exclure ou non la littérature française de l'enseignement collégial, c'est plutôt l'indépendance des professeurs de littérature face à l'industrie du livre. Car tout ce que nous apprend ce débat, c'est que l'UNEQ et l'ANEL, dignes représentants commerciaux de l'industrie du livre, souhaitaient intervenir dans les programmes d'enseignement de la littérature en faisant pression sur les professeurs.

 

Et dans un courriel qu'il m'a adressé le 1er mars, monsieur Vanasse soutient que ces pressions de l'industrie du livre n'avait rien du travail par la bande: «Autre point, le fait que l’Uneq et l’Anel ait « procédé par la bande » ne tient pas plus la route. Nous avons publiquement, lors de la table ronde, annoncé nos couleurs : nous voulions que la littérature québécoise occupe la place qu’elle mérite et en même temps nous considérions qu’il serait possible d’y intégrer la littérature française de façon signifiante pour les étudiants (je vous ai envoyé un texte à ce sujet où je tentais d’en faire la démonstration ; là aussi les lecteurs auraient intérêt à en prendre connaissance). Tel était notre projet. Projet, comme je l’ai dit, qui a été abandonné.» Monsieur Vanasse insiste: «Si vous avez lu mon éditorial – et ce serait bien que les lecteurs puissent l’avoir sous les yeux puisqu’il est au coeur de ce débat –, vous avez sans doute compris que je jetais la serviette. J'ai dit dans cet éditorial que les professeurs n'avaient pas voulu participer à l'élaboration de cet ensemble de cours que je souhaitais mettre sur pied avec leur collaboration. Où sont les pressions indues ? Et puis, savez-vous que, depuis la parution de cet éditorial (il y a de cela plusieurs mois), le projet a été mis au rancart? Aucune réunion où quelque rencontre que ce soit à l’Anel ou à l’Uneq n’a été tenue. En fait, je vais aller plus loin : il n’y a jamais eu de comité qui a tenu la moindre réunion sur ce projet qui a cependant été formellement énoncé. Parler donc de pressions indues sur les professeurs alors que l'Anel et l'Uneq ont mis ce projet sur les tablettes est une aberration.» (Lire l'intégral du courriel)

 

Bref, l’UNEQ et l’ANEL n'ont pas «procédé par la bande» et n'ont pas exercé de «pressions indues». Les pression furent directes et pressions il y a bel et bien eues.

 

 

 

* * *

 

 

Un débat amorcé en 2006

 

À ce jour, le débat dont ce dossier témoigne a commencé par la publication d'une lettre ouverte sous le titre Incultes et satisfaits (?), signé par l'écrivain et professeur de littérature Jacques Folch-Ribas dans l'édition du 20 janvier 2008 du quotidien montréalais La Presse. Mais tout a commencé en 2006  avec la parution d'un livre sous le titre Lettres à mes collègues sur l’enseignement de la littérature et de la philosophie au collégial signé par Louis Cornellier aux Éditions Nota bene à l'automne 2006.

 

André Vanasse, membre de l’Anel, membre de l’Uneq, directeur littéraire de XYZ éditeur et directeur du magazine Lettres québécoises a été impliqué de près dans le débat au sujet de l'enseignement de la littérature au Québec, et ce, à titre de Président de la table ronde sur l'enseignement de la littérature au cégep tenue par l'Anel dans le cadre du Sommet sur la littérature, d'invité de l'Uneq et de l'Académie des lettres du Québec à la table ronde tenue à l'Uneq sur le même sujet et de responsable de la présentation du dossier paru dans le magazine Lettres québécoises à la fin de 2007.

 

Dans le numéro d'hiver 2007 du magazine Lettres québécoises, monsieur Vanasse a signé un éditorial sous le titre «L’enseignement de la littérature au cégep : la démission des professeurs» reproduit ci-dessous (les liens hypertextes sont ajoutés par nous).
 

 

L’enseignement de la littérature au cégep :

la démission des professeurs


André Vanasse, Lettres québécoise,

éditorial, numéro 128, hiver 2007


Le 14 mars dernier (2007), l’Association nationale des éditeurs (ANEL), en collaboration avec tout le milieu du livre, organisait un atelier sur l’enseignement de la littérature au Québec. Cet atelier a été une révélation pour un certain nombre d’entre nous, mais la suite des événements a été moins réjouissante...

L’année 2007 aura été celle des débats sur l’enseignement de la littérature au cégep. Le coup d’envoi a été donné par Louis Cornellier avec la parution de Lettres à mes collègues sur l’enseignement de la littérature et de la philosophie au collégial (Nota bene, automne 2006). Ce document a provoqué, comme je le disais dans le numéro 126, «une véritable commotion au point que l’Académie des lettres du Québec (ALQ), puis l’Anel et l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) conjointement de même que Lettres québécoises ont cru bon d’en parler» (p. 9).

Personnellement, j’ai participé aux deux ateliers en plus de m’occuper du dossier de Lettres québécoises. Autant dire que j’ai été au cœur de l’action dans ce débat.

Or, j’ai été complètement renversé quand j’ai appris de la bouche même de M. André Laferrière, de la direction de l’enseignement au collégial (ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport), que, oui, les professeurs auraient pu choisir de placer la littérature québécoise au cœur même de leur programme alors que celle-ci est actuellement refoulée dans un seul cours à la fin du cursus des étudiants. Une sorte de ghetto en somme. Et pourtant, a dit M. Laferrière, l’opposition littérature française c. littérature québécoise n’existe pas dans le «devis» du Ministère. De fait, le document en question utilise l’expression «littérature d’expression française» et non pas «littérature française» pour décrire les cours 101 et 102. Or, les deux premiers cours portent, dans la plupart des cégeps, exclusivement sur la littérature française, le cours 101 couvrant en général le Moyen Âge jusqu’à 1850 et le cours 102, de 1850 à nos jours. Le cours 103, lui, est consacré à la littérature québécoise.

Pourquoi en est-on arrivé à cette dichotomie ? Pourquoi la littérature québécoise a-t-elle été circonscrite à un seul cours alors que plusieurs pensent qu’elle aurait dû occuper une place centrale dans la définition du nouveau programme proposé en 1994 (puis révisé en 1998) ? J’ai ma petite idée là-dessus. Je me souviens qu’à l’époque où a eu lieu la première réforme (1994), Jean Larose avait très bonne presse auprès des professeurs de cégep. Auteur d’un essai qui était extrêmement critique, entre autres, sur l’enseignement de la littérature au collégial (La petite noirceur, Boréal, 1987), il fustigeait le laisser-aller des professeurs en leur reprochant de ne s’intéresser qu’à leur propre production et surtout de consacrer plus de temps à la création littéraire qu’à l’apprentissage de la littérature. Pire, clamait-il, si au moins on enseignait une littérature digne de ce nom, la littérature française, on pourrait en faire profiter les étudiants, mais non, on se complaît dans une littérature nationale qui vaut ce qu’elle vaut, c’est-à-dire très peu si on la compare à la littérature française ! Pour preuve de l’attitude méprisante de Larose, je retiens ce commentaire de Jean Fisette sur La petite noirceur, tiré de la revue Voix et images (no 39, p. 487, 1988) : «Le texte [«Frais de représentation»] est cohérent, amusant même et, étonnamment juste dans le ton : si ce n’est qu’il est étouffant, renvoyant le Québécois, face au Français, dans un statut de primitif ou bûcheron n’ayant pas encore accédé à la culture.»

Ainsi, les opinions étaient cristallisées à l’époque. Non pas que Jean Larose en fût le seul responsable, parce qu’il y avait déjà un clivage (soit dit entre nous, il existe depuis 150 ans !) entre les tenants de la GRANDE littérature et ceux de notre littérature nationale (on me permettra de ne pas la qualifier de «petite») lors de cette première réforme. Mais les affrontements ont été si douloureux, semble-t-il, qu’ils ont laissé de très mauvais souvenirs chez les professeurs de cégep. Il y a eu sans doute des amitiés brisées, des mots qu’on a regrettés, de sorte que, lorsque l’ANEL a demandé à certains professeurs qui avaient participé à notre atelier de mettre sur pied un ensemble de cours pour l’enseignement de la littérature au cégep sous le chapeau de l’ANEL (Jacques Allard et moi-même en étions les deux représentants), ensemble de cours dans lequel la littérature québécoise serait le pilier d’un enseignement ouvert sur la France et la francophonie, ceux-ci se sont défilés. Pire : l’ANEL a reçu des lettres signées par Marie Gagné, présidente du Comité des enseignantes et enseignants de français (dans les cégeps), de même que de Gérald Gaudet, président de l’Association des professionnels de l’enseignement du français au collégial (APEFC), qui disaient clairement qu’il n’était pas de notre compétence de nous lancer dans cet exercice.

Notre réponse a été claire : nous n’avons pas l’intention de nous substituer aux professeurs. Nous voulons seulement amorcer un projet qui nous tient à cœur à titre d’éditeurs, considérant qu’il y va de la survie de notre industrie d’occuper la place que nous croyons mériter dans l’enseignement collégial. Nous le faisons, il va de soi, pour la reconnaissance institutionnelle des auteurs que nous publions et pour le rayonnement de la littérature. Nous avons la conviction profonde que les auteurs que nous publions partagent notre point de vue. Et puis, ce projet n’a rien de coercitif, disions-nous. Pour éviter tout malentendu sur notre bonne foi, nous avons donc invité Marie Gagné et Gérald Gaudet à participer de plain-pied à ce projet.

À notre grand étonnement, l’une et l’autre se sont défilés. Et c’est à ce moment précis que j’ai compris que le malaise devait être extrêmement sérieux si, de façon systématique, tous ceux et celles que nous approchions se défilaient de la sorte. Les débats sur les programmes de 1994 et 1998 avaient-ils été à ce point déchirants qu’ils entraînaient, dix ans après, un refus systématique de revoir un programme qui aurait pu être proposé à l’ensemble du corps professoral (sans obligation de qui que ce soit, soit dit en passant) sans même que les «devis» du Ministère soient modifiés ? Y a-t-il chez les professeurs une fatigue culturelle telle qu’on considère un changement de programme comme une tâche insurmontable compte tenu que les cours de tout un chacun sont préparés depuis belle lurette et que les refaire entraînerait un travail que personne n’est prêt à assumer ? En somme, s’agit-il de la crainte d’un nouvel affrontement ou est-ce une question de manque d’énergie qui ferait qu’on répugnerait à rebâtir en entier un programme qu’on enseigne depuis plus d’une décennie ?

Mon sentiment est que les deux hypothèses sont bonnes. Reprendre le débat, c’est courir le risque d’ouvrir d’anciennes plaies et de cela, semble-t-il, on ne veut pas. Et puis, il y a bel et bien une fatigue chez les professeurs, qui constatent que, d’année en année, le climat se détériore: les jeunes qui entrent au cégep sont de moins en moins outillés pour entreprendre des études littéraires. Leur maîtrise de la langue est lamentable et leur connaissance de la littérature est tout simplement nulle.

Mais est-ce une raison pour démissionner ? Pierre Barrette, dans le numéro de Lettres québécoises auquel j’ai fait référence supra, parle de schizophrénie identitaire. «Alors que tout dans la culture de ces jeunes leur rappelle l’ancrage profond de la société québécoise dans l’espace nord-américain […], on s’évertue à leur rappeler que la vraie culture est ailleurs.» Et il poursuit : «S’étonnera-t-on alors de constater que les élèves […] confondent Révolution française et Révolution tranquille ?»

Je crois que Pierre Barrette a raison de parler de schizophrénie : tout programme d’enseignement, et je le cite à nouveau, qui est centré sur «une France périmée dont ils (les étudiants) ne connaissent rien, et dont ils se demandent bien tout à coup pourquoi elle prend une telle importance» alors qu’ils vivent sur un autre continent me paraît voué à l’échec.

Pourquoi n’aurions-nous pas les yeux braqués sur l’Amérique qui, cela me paraît incontestable, est l’événement qui a marqué le deuxième millénaire ? Ce continent, il est le nôtre. Il est au cœur du requestionnement de l’Occident. Avec lui naissait le rêve d’une nouvelle démocratie. Avec lui, l’Europe se repositionnait. Ici, on pouvait construire un nouveau monde. Et même si l’Amérique était née d’une illusion (on croyait découvrir une voie menant à l’Inde), elle portait en elle un rêve si grandiose qu’elle a changé la face du monde. En fait, l’Amérique avec sa puissance économique et l’importance de sa population est devenue le centre du monde.

Pourquoi faudrait-il fermer les yeux sur cette vérité alors que la France elle-même a été la première à glorifier ce nouveau continent ? Mieux encore : nous pouvons étudier notre littérature tout en y intégrant la littérature française. Cela pourrait se faire aisément : par les récits de voyage (qui ont connu un succès considérable en Europe à l’époque), par le conte (c’est un genre universel). Mais aussi de mille autres façons, par exemple en abordant la question du réalisme (Patrice Lacombe prétend faire avec La terre paternelle, publié en 1846, un récit réaliste), en traitant du romantisme (qu’on fustige ici au XIXe siècle), du symbolisme (Nelligan, entre autres), etc. Cela pourrait aller jusqu’à l’écriture migrante. Ainsi, depuis quelques décennies, les grandes capitales du monde occidental ont été assaillies par d’importants flux migratoires venus de l’Orient, de l’Amérique du Sud ou de l’Europe de l’Est, alors qu’autrefois ils étaient plutôt le fait de l’Europe de l’Ouest. Ces nouveaux arrivants ont donné naissance à des écrivains qui, au Québec, ont trouvé leur place. En somme, il serait possible de proposer une approche nouvelle de notre littérature pour peu qu’on dépense l’énergie requise pour y arriver. Et ce pourrait être infiniment intéressant pour les étudiants : ils comprendraient enfin que leur littérature s’inscrit dans un mouvement occidental et qu’elle en est l’une des heureuses expressions. Ce serait moins confondant. Plus éclairant, si l’on compare ce projet avec les cours «déconnectés» que les étudiants reçoivent actuellement.

Est-on à ce point fatigué que le courage nous manque d’offrir à nos étudiants une vision de la littérature qui nous appartienne en propre et demeure ouverte sur la France tout autant que sur le reste du monde ? Si tel était le cas, j’avoue que j’en serais profondément déçu. C’est notre devoir de situer les générations à venir dans le contexte qui est le leur et de leur procurer un sentiment non seulement d’appartenance mais aussi de fierté. L’ère des bûcherons est terminée depuis longtemps. À preuve, le marasme qui sévit dans l’industrie forestière (sic) alors que l’aéronautique, Bombardier en tête, a le vent dans les ailes (resic).

Les temps changent. Il faudrait bien qu’on s’en rende compte et qu’on agisse en conséquence.


Source

 

 

Monsieur Vanasse nous a fait parvenir un courriel le 1er mars 2008 dans lequel il écrit : «Si vous avez lu mon éditorial - et ce serait bien que les lecteurs puissent l’avoir sous les yeux puisqu’il est au coeur de ce débat –, vous avez sans doute compris que je jetais la serviette. J'ai dit dans cet éditorial que les professeurs n'avaient pas voulu participer à l'élaboration de cet ensemble de cours que je souhaitais mettre sur pied avec leur collaboration. Où sont les pressions indues ? Et puis, savez-vous que, depuis la parution de cet éditorial (il y a de cela plusieurs mois), le projet a été mis au rancart? Aucune réunion où quelque rencontre que ce soit à l’Anel ou à l’Uneq n’a été tenue. En fait, je vais aller plus loin : il n’y a jamais eu de comité qui a tenu la moindre réunion sur ce projet qui a cependant été formellement énoncé.»

 

Les pressions commencent avec l'accusation en titre de l'éditorial: «L’enseignement de la littérature au cégep : la démission des professeurs». C'est ce qu'on appelle du «contre marketing» parce qu'on dévalorise le groupe cible, dans ce cas, les professeurs.

 

La pression provient aussi de cette question posée par monsieur Vanasse dans ce même éditorial: «Les débats sur les programmes de 1994 et 1998 avaient-ils été à ce point déchirants qu’ils entraînaient, dix ans après, un refus systématique de revoir un programme qui aurait pu être proposé à l’ensemble du corps professoral (sans obligation de qui que ce soit, soit dit en passant) sans même que les «devis» du Ministère soient modifiés ?» Cette question place les professeurs sur la défensive car elle soutient qu'ils seraient les seuls à blâmer advenant le refus de revoir le programme d'enseignement à la lumière de la proposition de l'ANEL parce que cette révision peut se faire «sans même que les «devis» du Ministère soient modifiés». Voilà une pression de plus.

 

Monsieur Vanasse a ajouté: «En somme, s’agit-il de la crainte d’un nouvel affrontement ou est-ce une question de manque d’énergie qui ferait qu’on répugnerait à rebâtir en entier un programme qu’on enseigne depuis plus d’une décennie ?» Si j'étais professeur, je n'aurais pas aimé cette autre question m'accusant de m'enfermer dans mes veilles notes de cours, qu'importe la justification énoncée. Et en écrivant «Mon sentiment est que les deux hypothèses sont bonnes», c'est-à-dire la crainte d'un nouveau débat déchirant au sujet du programme d'enseignement de la littérature et la fatigue des professeurs, monsieur Vanasse cristallise les pressions à peine voilées de son éditorial.

 

Un éditorial est une prise de position dont l'analyse des faits vient appuyer les opinions énoncées par son auteur. En conséquent, un éditorial exerce une certaine pression sur les acteurs mis en scène et, dans ce cas précis, les professeurs accusés d'avoir démissionné. Ici comme ailleurs, le médium est le message.
 

 

Une affaire essentiellement industrielle et commerciale

 

Monsieur Vanasse écrit également (le caractère gras est ajouté pour attirer votre attention): «l’ANEL a reçu des lettres signées par Marie Gagné, présidente du Comité des enseignantes et enseignants de français (dans les cégeps), de même que de Gérald Gaudet, président de l’Association des professionnels de l’enseignement du français au collégial (APEFC), qui disaient clairement qu’il n’était pas de notre compétence de nous lancer dans cet exercice. Notre réponse a été claire : nous n’avons pas l’intention de nous substituer aux professeurs. Nous voulons seulement amorcer un projet qui nous tient à cœur à titre d’éditeurs, considérant qu’il y va de la survie de notre industrie d’occuper la place que nous croyons mériter dans l’enseignement collégial.»

 

Monsieur Vanasse confirme ainsi que la démarche concernait bel et bien la survie de l'industrie du livre et le but ultime de cette dernière demeure le commerce de livres. L'industrie du livre veut vendre plus de livres québécois aux étudiants de nos collèges. Nous revenons donc à notre réaction première à la lettre ouverte Incultes et satisfaits (?) signée par Jacques Folch-Ribas dans l'édition du 20 janvier dernier (2008) du quotidien La Presse, réaction intitulée : Tout est affaire de commerce pour le gouvernement, l'UNEQ et l'ANEL.

 

Dès qu'on se réfère à la survie de l'industrie du livre, il est difficile de croire en une autre motivation que l'argent. Lorsque monsieur Vanasse écrit «Nous le faisons, il va de soi, pour la reconnaissance institutionnelle des auteurs que nous publions et pour le rayonnement de la littérature», nous associons d'emblée cette «reconnaissance institutionnelle» à la vente de livres.

 

Monsieur Vanasse précise, dans ce même éditorial, que «Pour éviter tout malentendu sur notre bonne foi, nous avons donc invité Marie Gagné et Gérald Gaudet à participer de plein-pied à ce projet. À notre grand étonnement, l’une et l’autre se sont défilés. Et c’est à ce moment précis que j’ai compris que le malaise devait être extrêmement sérieux si, de façon systématique, tous ceux et celles que nous approchions se défilaient de la sorte.»

 

Le malaise observé par monsieur Vanasse ne tient pas à l'industrie du livre en particulier mais à toute industrie qui s'approche du monde de l'éducation depuis plusieurs années déjà. Le marketing en milieu scolaire est devenu au fil des ans la hantise des dirigeants tout comme des élèves. Plusieurs faits de l'actualité témoignent du contrôle souhaité par les professeurs, les étudiants et même les parents. On se souviendra, par exemple, du tollé de protestations lors du lancement du  guide pédagogique sous le titre «Parlons de souveraineté à l'école».

 

 

Seuls les professeurs peuvent associer le livre à la littérature,

autrement, il s'agit d'un produit comme les autres

 

Le livre québécois est un produit comme les autres que seuls les professeurs peuvent associer à la littérature pour en faire un sujet d'enseignement, une matière scolaire. Toute démarche de l'industrie du livre, même une simple invitation à joindre un comité, est perçue par les professeurs comme une ingérence, comme une pression sur leur libre choix. Et le fait que l'UNEQ ait envoyé une lettre aux professeurs de français de nos CEGEP n'était pas pour aider la cause de l'industrie.

 

J'ai demandé à Monsieur Vanasse: «L’UNEQ et l’ANEL ont-elles utilisés les moyens les plus adéquats pour proposer un «recentrage des programmes d’enseignement de la littérature» ? A-t-on pris les professeurs à la gorge en insistant sur le fait que cette proposition ne violait en rien la latitude permise dans les programmes ? Et l’enseignant qui refuserait cette proposition allait-il devenir un paria face à l’UNEQ et à l’ANEL ?»

 

Il m'a répondu dans son courriel: «Par ailleurs laisser entendre que les professeurs pourraient devenir les "parias" de l'Uneq et de l'Anel, vous ne trouvez pas que vous y allez un peu fort? Savez-vous que les professeurs constituent un des groupes les plus importants de l'Uneq d'après une enquête que j'ai menée pour mon propre compte il y a une dizaine d'années?» Peut-être mais le fait que le directeur général de l'UNEQ me traite de «détracteurs» avec tous ceux et celles qui ne sont pas d'accord avec la version de son organisation dans le cadre de ce débat (source) laisse présager le pire pour tous dissidents, qu'ils soient professeurs et membres ou non de l'UNEQ.

 

Et quand monsieur Vanasse écrit: «Quand je vois certains de mes compatriotes faire les gorges chaudes sur ce que nous avons écrit, je me dis qu’ils ont un bien piètre opinion d’eux-mêmes.», on peut voir le sort réservé à celui ou celle qui n'est pas de son avis. Il attaque à la baisse la valeur même d'une personne à ses propres yeux. Habituellement, de tels propos sont loin de réunir les gens. Cette dernière citation est tirée d'un autre texte de monsieur Vanasse publié sur le site de l'Académie des lettres du Québec sous le titre «L’enseignement de la littérature au cégep».

 

 

Académie des lettres du Québec

Séances d'études

 

L’enseignement de la littérature au cégep


André Vanasse

 

Que se passe-t-il? C’est la question que je me suis posée récemment. Tout à coup, j’ai eu l’impression qu’il y avait péril en la demeure. Après une accalmie de plusieurs années, voici que le vent souffle sur les cégeps et que les voiles risquent de se déchirer.

 

Tout cela a commencé en octobre dernier. Louis Cornellier signait une lettre intitulée Lettre à mes collègues sur l’enseignement de la littérature et de la philosophie au collégial. Une petite plaquette publiée aux éditions Nota Bene. La lettre en question était suivie des répliques de Marc Chabot, Michel Morin, Jean-Pierre Girard et Monique LaRue.

 

De prime abord, rien de si grave. Mais voilà que tout le monde s’est senti interpellé. D’abord, l’Académie des lettres, qui a cru bon d’organiser cette rencontre ce soir. Puis, l’Anel qui, en préparation de son sommet sur la littérature qui se tiendra l’automne prochain, décidait de convoquer des spécialistes lors d’une rencontre préparatoire le 14 mars prochain, rencontre qui porterait sur l’enseignement de la littérature au secondaire et au cégep. Et puis, le magazine Lettres québécoises, que je dirige, a demandé en décembre dernier à trois écrivains qui enseignent au cégep (Michèle Péloquin, Pierre Barrette, Jean-Paul Roger) et à Josée Bonneville, du cégep Saint-Laurent, de donner leur avis sur l’enseignement de la littérature au cégep.

 

Finalement, Gérald Gaudet signait une lettre, au nom de l’UNÉQ et de l’Association des professionnels de l’enseignement du français au collégial, lettre intitulée «L’enseignement de la littérature menacé une fois de plus».

 

Y a-t-il vraiment péril en la demeure? Selon Gérald Gaudet, la question vaut d’être posée puisqu’un document de consultation intitulé «Pistes d’action pour le développement de l’enseignement collégial» circule actuellement parmi les membres des comités des enseignants. La crainte de Gérald Gaudet : la disparition pure et simple de la littérature au profit de textes non littéraires sous prétexte que les étudiants ne sont pas portés spontanément à lire les textes littéraires…

 

Mais avant d’imaginer le pire, il faudrait sans doute s’interroger sur les programmes actuels. Qu’en est-il de ce programme qui, au demeurant, n’est pas si ancien puisqu’il a été voté en 1994?

 

Disons dans un premier temps que ma connaissance des cours donnés au cégep est plutôt lacunaire. N’ayant jamais enseigné à ce niveau, je n’en ai qu’une idée abstraite. C’est à la fois un handicap et un avantage. Handicap parce que je sais que, dépendant des collèges, les cours sont donnés différemment et parfois de façon presque diamétralement opposée d’un lieu à l’autre. Par exemple, dans certains cégeps, on a tout fait pour protéger la littérature québécoise alors que dans d’autres collèges, cette dernière a été confinée au cours qui porte son nom : «601-103 Littérature québécoise». Par ailleurs, le fait de ne pas connaître toutes les entourloupettes qu’ont utilisées les professeurs pour arriver à leurs fins me permet de regarder le programme avec une certaine distance et d’être en mesure de le juger à froid, en quelque sorte.

 

La première chose qui frappe à la lecture du programme est qu’il a été sciemment morcelé en trois segments : littérature française (deux cours); littérature québécoise (un cours) et un cours laissé au libre choix des professeurs et des cégeps. Ce cours spécialisé, qui fait partie du segment «Formation générale propre», est souvent utilisé pour l’enseignement de la littérature étrangère.

 

Pourquoi cette dichotomie entre la littérature française et la littérature québécoise ? Parce qu’à l’époque où le programme a été pensé, la littérature française accomplissait un retour en force. C’était le phénomène Petite noirceur de Jean Larose qui faisait des vagues. De fait, Jean Larose s’en donnait à cœur joie et fustigeait les improvisateurs qui enseignaient la créativité à tout crin et qui carburaient à un indice d’octane 98 % pur québécois. Il jugeait que les professeurs avaient dépassé les bornes n’enseignant que de la littérature contemporaine et qui, plus est, favorisaient honteusement les créations de leurs confrères écrivains. C’était l’ère de l’autocongratulation. Il fallait mettre un terme à ce laxisme et revenir aux valeurs sûres qui avaient alimenté l’imaginaire des parents et des grands-parents des actuels collégiens. Du sérieux, s’il vous plaît, clamait-il.

 

Cela a donné ce que l’on sait : un retour en force de la formule Lagarde et Michard, c’est–à-dire le rétablissement de l’anthologie au détriment de la lecture dans le texte. Une sorte de tableau avec des formules simples permettant de caractériser chaque période avec facilité. Un peu de mnémotechnie et le tour sera joué : tout étudiant studieux pourra défiler des auteurs et des textes, style«Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur…» et paraître cultivé. C’était le but visé.

 

D’autre part, en enseignant la littérature française depuis le Moyen Âge jusqu’à 1850, puis de 1850 à nos jours, on évitait ainsi l’inceste littéraire, car les professeurs n’avaient d’autres choix que de devoir puiser dans un corpus d’écrivains morts. Le tour était pour ainsi dire joué. Et les plus grands perdants furent, soit dit en passant, les éditeurs québécois, mais ça c’est une autre histoire.

 

Je ne dis pas que tous ont suivi ce cheminement, mais il n’en reste pas moins que la modernité a été, à n’en pas douter, balayée du revers de la main. Vivent les classiques, Candide en tête.

 

La question qu’on peut se poser devant ce programme – qui a été reçu comme une victoire par les tenants de la grande littérature, la française s’entend –, est de savoir s’il n’y aurait pas eu moyen de sauver la chèvre et le chou?

 

De fait, la réponse est oui. Une lecture attentive des «devis» proposés par le Ministère sur les quatre cours de littérature donnés au cégep, montre à l’évidence que les profs ont interprété de façon très restrictive la description des cours 101 et 102.  Dans les «devis», il est question très précisément de «littérature d’expression française» et non de «littérature française».  Dans ces conditions, l’insertion de la littérature québécoise serait tout à fait admissible. Cette interprétation a du reste été confirmée par un membre du ministère, M. André Laferrière.

 

Je me souviens d’avoir écrit à l’époque (1998) un texte qui proposait d’articuler les deux littératures plutôt que des les considérer comme des entités distinctes. Ce que je constate, c’est que j’étais tout à fait dans mon droit de proposer une telle structure puisqu’elle est parfaitement «admissible» par rapport à la description du Ministère.

 

Ne pourrait-on pas, me disais-je, faire le choix de la littérature québécoise, considérant que c’est la nôtre ? Ne mériterait-elle pas d’être étudiée pleinement ? Je me souviens des paroles de feue Éva Le Grand, d’origine tchèque, qui se disait ahurie qu’on étudiât la littérature française avant même de connaître la littérature québécoise. Dans mon pays, me disait-elle, nous étudions d’abord notre littérature, puis plus tard la littérature russe.

 

On peut se demander si la littérature tchèque est si supérieure à la littérature québécoise? J’en doute, même si je vois le nom de Milan Kundera s’épanouir sur les lèvres de plusieurs. Mais qui d’autres? Nommez-moi dix auteurs tchèques. Et si vous ne le pouvez pas pour la majorité d’entre vous, c’est la preuve que cette littérature est d’abord une littérature nationale avant d’être une littérature internationale.

 

Commençons par assurer nos assises. Considérons que la littérature commence chez soi, puis imaginons n’importe quel cours, qui partant, par exemple, de La terre paternelle (1846) de Patrice Lacombe, pose la question du réalisme en littérature («peignons l’enfant du sol tel qu’il est, religieux, honnête, paisible de mœurs et de caractère» disait Lacombe dans sa préface). Comparons ensuite ce texte avec d’autres de la même époque. Ceux de Balzac, par exemple. Posons-nous la question du «réalisme» en littérature dans ses rapports avec les idéologies. Refaisons le même exercice avec Les fiancés de 1812 de Joseph Doutre qui, lui, loge à l’école du romantisme. Et puis comparons avec les Chateaubriand et autres consorts. En poésie, choisissons Émile Nelligan et regardons sa versification par rapport aux poètes français de son époque. Y a-t-il concomitance? Y a-t-il divergence?

 

On pourrait continuer longtemps. Étudier, par exemple, les romans qui se fondent sur un personnage type : Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon comparé à Eugénie Grandet de Balzac. On pourrait du reste poursuivre la comparaison avec Le parfum de Patrick Suskind, un roman contemporain.

 

En fait, mille possibilités s’offrent à nous. Par exemple, étudier le récit de voyage au moment où l’Europe a décidé de coloniser l’Amérique et que s’élabore en sourdine ce qui deviendra au XIXe siècle les grandes puissances colonisatrices qui étendront leurs tentacules non seulement en Amérique, mais en Afrique et en Asie. Ces pays, l’Espagne, la France, le Portugal, l’Angleterre, quels discours tiennent-ils ? Y a-t-il une rhétorique de la colonisation? On pourrait – dans une tout autre sphère - s’intéresser au conte au Québec dans ses rapports avec le trésor mondial tout autant qu’avec le Moyen-Âge.

 

En somme, ma question est simple : peut-on construire un enseignement basé fondamentalement sur notre production littéraire et qui permette ensuite de quitter le sol québécois pour aller voir ailleurs ce qui s’y passe? Personnellement, je suis convaincu que oui, tant et si vrai,– et c’est un autre exemple que je donne pour bien montrer les infinies possibilités qui s’offrent à nous – qu’on pourrait aborder le roman social à partir de Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy et le comparer aux Thibault de Roger Martin du Gard ou à L’assommoir d’Émile Zola. On pourrait aussi mettre en parallèle L’étranger de Camus avec Poussière sur la ville d’André Langevin (cela a été fait, soit dit en passant).

 

Quel est l’avantage de procéder de cette façon? Il est simple et infiniment pédagogique : cette mise en résonance fait comprendre à l’étudiant que sa littérature n’est pas si différente de celle qui s’écrit ailleurs, même si, dans certains cas, elle est moins séduisante que celle avec qui elle est comparée. Ce faisant, elle permet un questionnement qui montre clairement que notre littérature s’inscrit d’emblée dans un courant occidental. Ainsi, l’étudiant comprendra, par exemple, que l’ultramontanisme au Québec  n’était pas le fait d’une génération spontanée, mais que ce dernier s’alimentait aux sources européennes, lesquelles véhiculaient les mêmes visées réactionnaires.

 

En somme, notre littérature, même si elle n’est pas aussi «grandiose» que la littérature française (laquelle, est-il nécessaire d’insister là-dessus, perd des plumes de décennie en décennie), notre littérature donc, mérite d’être enseignée parce qu’elle nous appartient et qu’elle est l’expression la plus achevée de ce que nous sommes.

 

Quand je vois certains de mes compatriotes faire les gorges chaudes sur ce que nous avons écrit, je me dis qu’ils ont un bien piètre opinion d’eux-mêmes, car ils auront beau faire des efforts inouïs pour se faire croire qu’eux, ils sont d’une autre espèce, ils ne pourront nier qu’une part de leur être et de leur sang est ancrée dans le sol québécois. On est toujours de chez soi que cela nous plaise ou non. Personnellement, cela me plaît d’être d’où je suis et de travailler à l’édification de ma littérature en tant qu’auteur, en tant qu’éditeur sans oublier que j’ai été longtemps professeur.

 

André Vanasse

 

Source

 

 

P.S.: ce texte n'est pas daté mais les informations sur la page Internet indique qu'il serait de novembre 2007

 

 

Les intervenants de l'UNEQ et de l'ANEL à l'origine de la première version de ce débat amorcée en 2006 voulaient donc «un enseignement basé fondamentalement sur notre production littéraire et qui permette ensuite de quitter le sol québécois pour aller voir ailleurs ce qui s’y passe». La journaliste Lysiane Gagnon du quotidien La presse a répondu : «Ne jouons pas sur les mots: si la littérature française devient une sorte de satellite par rapport au «pilier» que serait la littérature québécoise, perdant la place distincte qu'elle occupe aujourd'hui, on n'est pas loin de l'exclusion.» Source

 

Personnellement, je ne crois pas que la littérature québécoise doive devenir l'unité de mesure de référence dans l'étude des autres littératures nationales puisque chaque littérature nationale répond de sa propre unité de mesure. Nous ne sommes pas ici dans le marché de l'automobile où les chevaux vapeurs font l'unanimité. En littérature, il n'y a aucune unanimité pour des références communes, pas même les prix littéraires, tout comme l'orthographe et le vocabulaire.

 

 

La mission de nos professeurs de littérature :

former des libres penseurs ou des lecteurs de livres québécois ?

 

Que l'on consacre un seul des quatre cours de français au collégial à la littérature québécoise ne me gêne pas du tout. Que l'on tente d'introduire la littérature québécoise dans chacun de ces quatre cours comme référence de base et de comparaison m'indispose parce qu'une seule référence de base contribue au développement de la pensée unique ou, si vous préférez, nuit au développement de la liberté de penser. Voir toute littérature du seul point de vue québécois n'encourage pas la diversité si nécessaire à l'avancement de la société.

 

 

C'est de l'oeuvre elle-même et de l'auteur lui-même dont il s'agit,

non pas du livre qui résulte de son édition et de sa commercialisation

 

Tant et aussi longtemps que l'industrie du livre considèrera les professeurs et les étudiants des cours de français comme un «marché» potentiel pour ses «produits», elle n'adoptera pas la bonne stratégie pour les «promouvoir». Autrement dit, la littérature, comme matière scolaire au collégial, n'est pas une affaire commerciale. C'est de l'oeuvre elle-même et de l'auteur lui-même dont il s'agit, non pas du livre qui résulte de son édition et de sa commercialisation, certes essentielles à sa découverte mais sans avoir sa place dans nos salles de cours.

 

L'ANEL est une association de commerçants depuis sa fondation il y a plus de 15 ans. Le comportement de l'organisation est naturellement affairiste. Son expertise est limitée à l'édition et au commerce du livre. Dès qu'elle s'aventure en terrain inconnu, par exemple sur celui de la pédagogie ou de l'enseignement de la littérature, son comportement naturel affairiste se voit comme un éléphant dans une boutique de fine porcelaine.

 

Quant l'UNEQ, syndicat d'écrivaines et d'écrivains voué «à la promotion et à la diffusion de la littérature québécoise, au Québec, au Canada et à l’étranger, de même qu’à la défense des droits socio-économiques des écrivains» (source), elle a déjà fait sa marque dans le domaine de «La culture à l'école» en se donnant le monopole de nomination des écrivains qui rencontreront ou non les étudiants à l'invitation des enseignants. Si un enseignant désire organiser une rencontre entre ses étudiants et un écrivain qui n'est pas sur cette liste officialisée par le ministère de l'Éducation, il doit trouver lui-même les ressources financières pour payer cet écrivain. Il y a donc des professeurs qui se contentent de cette liste de l'UNEQ et d'autres pour qui l'UNEQ contrôle leur libre choix. Enfin, qui dit «promotion et diffusion», dit aussi comportement affairiste. L'UNEQ ne peut pas cacher son comportement affairiste puisqu'elle s'inscrit comme tout autre syndicat dans un domaine industriel, en l'occurrence, celle de l'industrie du livre qui vit, non pas de la littérature en soit, mais du commerce qu'on en fait.

 

Or, la contribution des étudiants, des professeurs et des bibliothécaires au commerce de l'industrie du livre québécois en milieu scolaire est effectuée, comme par tout autre citoyen, à même ses impôts servant en partie à l'aide financière gouvernementale versée pour l'édition du livre et lors de l'achat des exemplaires des livres au programme de l'enseignement collégial. Que veut l'industrie du livre, un programme d'enseignement de la littérature qui oblige qu'un minimum de 50%, 60%, 70% des achats de livres au CEGEP soit réservé aux livres québécois ?

 

 

La promotion de la littérature québécoise en milieu scolaire

 

On sait déjà que l'industrie québécoise du livre a tendance à réduire l'histoire de notre littérature à sa propre histoire, comme on peut le constater sur le site Internet de l'ANEL (voir). Il y a de quoi craindre toute ingérence dans nos salles de classe. La tendance a déjà été dénoncée à quelques reprises dans ce webzine, notamment dans notre étude «L'Internet littéraire québécois, une vraie honte !», dans notre texte «Réflexions au sujet du Forum sur la littérature nationale du 1er novembre 2007 à Montréal et dans notre dossier «La culture, une affaire industrielle et économique».

 

Si l'industrie du livre souhaite réellement être utile pour le milieu scolaire québécois, il faut qu'elle s'implique autrement, avec le seul potentiel reconnu aux commerçants: le financement. Notre industrie du livre devrait financer des projets d'études de la littérature québécoise, financer des sites Internet d'information littéraire (plus utile de l'ILE), financer des stages de perfectionnement et des journées d'étude, financer des salons du livre en milieu scolaire, financer des clubs de lecture en milieu scolaire,... Le mot clé: financer, c'est-à-dire, fournir de l'argent! Voilà ce que l'industrie du livre québécois peut faire sans s'immiscer dans les responsabilités et les compétences des professeurs.

 

L'industrie doit comprendre qu'elle est et demeure avant tout une industrie, rien de plus, rien de moins. Que des auteurs et des professeurs soient membres de ses associations professionnels n'en fait pas pour autant autre chose qu'une industrie. Il y a bien ici et là dans cette industrie des érudits de la littérature d'ici et d'ailleurs, mais son produit demeure le livre. Autrement dit, la littérature ne sort pas des presses de l'industrie du livre mais de l'esprit de ses auteurs. La promouvoir est une chose, l'écrire en est une autre et l'enseigner encore une autre. Il y a collaboration efficiente que si chacun demeure dans les limites de son expertise propre.

 

Dans ce contexte, il est dommage que l'aide financière gouvernementale à la littérature soit dédiée presqu'entièrement à l'industrie du livre laissant trop peu ou rien aux organismes communautaires indépendants spécialisés avec lesquels les professeurs et les étudiants pourraient collaborer librement. Au lieu de sa battre pour des monopoles, l'industrie devrait comprendre que la vie littéraire gagne en vitalité par la diversité.

 

 

Cette fois, j'espère que tout a été dit.

 

 

Serge-André Guay, président éditeur

Fondation littéraire Fleur de Lys

 

 

 

Article mis en ligne le 3 mars 2008

 

 

Voir aussi

 

Dossier : Le débat au sujet de l'enseignement de la littérature au Québec

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