 |
Impressions et
commentaires
par Serge-André Guay,
président éditeur,
Fondation littéraire Fleur de
Lys
|
J'ai lu la première et la seconde édition de
«Gutenberg 2.0 - Le futur du livre» et ma recommandation est
fort simple: «Achetez ce livre !» L'ouvrage permet un véritable
voyage dans le futur du livre, un futur réaliste et fort bien
documenté. On ne saurait pas envisager l'avenir du produit
culturel le plus vendu de tous les temps sans connaître les plus
récents développements technologiques et historiques sur
lesquels l'auteur se penche à la fois avec prudence et
optimiste. Bref, l'essai de Lorenzo Soccavo est un ouvrage de
premier plan, une véritable référence. La publication en février
dernier (2008) d'une deuxième édition, actualisée et augmentée,
un an après la sortie de la première édition, démontre à quel
point les technologies, les projets et les mentalités évoluent
rapidement dans le monde merveilleux du livre.
Le lecteur québécois sera davantage surpris par
ce futur imminent que les lecteurs européens, asiatiques et
américains. Le livre de Lorenzo Soccavo permet à ces derniers de
se tenir à jour parce qu'ils sont au coeur même de l'action.
L'Europe, l'Asie et les États-Unis d'Amérique sont les leaders
incontestables de ce renouveau du monde du livre. Depuis
quelques années déjà, l'information se multiplie et fuse de
toutes parts en provenance du front où se déploie le talent des
innovateurs et des inventeurs. C'est dans ce contexte que surgit
le besoin d'un prospectiviste de l'édition.
|
Prospectiviste de
l’édition c’est quoi ?
«L'on me demande parfois avec un
gentil sourire amusé ce que cela signifie :
"prospectiviste de l'édition" et, assez souvent, mes
oreilles me sifflent des petits airs guillerets.
En clair : Lorenzo Soccavo s'est autoproclamé en
2005 "Prospectiviste de l'édition", mais c'est quoi
ce truc ?
Un prospectiviste est quelqu'un qui
fait de la prospective. Et toc ! La prospective est
la : « Discipline qui se propose de concevoir et de
représenter les mutations et les formes possibles
d'organisation socio-économiques [...] d'un secteur
d'activité dans un avenir éloigné, et de définir des
choix et des objectifs à long terme pour les
prévisions à court ou moyen terme. » [Définition
TLFI]
Cette définition me convient parfaitement. Elle
correspond bien, en effet, à la discipline que je
m'impose, de détecter et d'accompagner les usages
émergents, d'anticiper les ruptures d'usage des
lectorats, les nouveaux modes de lecture et de
diffusion, notamment, liés au numérique.
L'avenir du livre, à mon avis, ne
peut pas se penser séparément de l'évolution des
autres technologies et nous devons tenir compte et
intégrer dans nos scénarios du futur, les systèmes
apprenants et les recherches sur la réalité
augmentée, l'immersion totale, le Web 3D, etc.»
Lorenzo Soccavo
Source
|
Attention, nous ne sommes pas ici dans la science
fiction. Les développements dont nous entretient Lorenzo Soccavo
sont réels. L'encre électronique, le papier électronique, les
livres électroniques, l'édition en ligne, les librairies
virtuelles, l'impression à la demande,... existent bel et bien
et se développent à vitesse grand V en Europe, en Asie et aux
États-Unis d'Amérique où la mobilisation industrielle est déjà
amorcée. Cela signifie que l'on passera bientôt à une
commercialisation à grande échelle des innovations expérimentées
ces dernières années. Et comme je le soulignais, le lecteur
québécois risque fort d'être davantage surpris parce qu'il est
loin de l'action et peu ou mal informé. Les médias québécois
traitent encore ces innovations qui ailleurs bouleversent toute
la chaîne du livre comme de simples curiosités. Je ne saurais
donc trop recommander à mes compatriotes québécois de lire cet
ouvrage de Lorenzo Soccavo.
Le livre n'en est pas à sa première mutation
Pour envisager l'avenir, il faut d'abord revenir
en arrière si on ne veut pas être taxé de fabulateur. Et c'est
sans doute la mise en contexte historique de l'évolution du
livre et des supports de l'écrit en général au fil des siècles
que j'aime le plus dans ce livre. Lorenzo Soccavo y consacre le
premier chapitre de son ouvrage sous le titre «Le livre n'est
pas un produit comme les autres».
Le commentaire le plus fréquent entendu au sujet
de l'avenir technologique du livre, c'est que le livre papier
tel que nous le connaissons n'est pas prêt de disparaître parce
que les lecteurs préfèreront toujours le bon vieux papier. Or,
la question qui se pose au sujet du futur du livre n'est pas de
savoir si le support papier va disparaître ou non mais plutôt
quelle place prendront les nouveaux supports électroniques avec
leur perfectionnement au fil des ans.
Plusieurs évoquent l'inconfort de la lecture à
l'écran pour soutenir que la place de ces nouveaux supports de
lecture sera très limitée. Il faut être mal informé pour s'en
tenir encore à cette hypothèse car ce problème technique est
déjà du passé avec le papier électronique qui offre désormais
une lisibilité en tous points comparable au papier traditionnel.
Le livre électronique n'est plus un «écran» portable, une
miniaturisation d'un écran d'ordinateur personnel, mais un
appareil de lecture muni d'une feuille de papier électronique
réinscriptible sur laquelle s'affichent les pages d'un livre avec
différentes options de navigation. Et les tests auprès des
lecteurs sont suffisamment concluants pour passer au stade de la
production industrielle. L'Europe aura bientôt sa première usine
de papier électronique et l'Asie n'est pas en reste avec
plusieurs autres projets industriels.
Ce papier électronique est une mutation au même
titre que les autres vécus par les supports de lecture depuis
l'avènement de l'écriture environ 5000 ans av. J.-C., nous
rappelle Lorenzo Soccavo. «Les Babyloniens écrivaient sur des
tablettes d'argile humide, qu'ils laissaient ensuite sécher et
durcir au soleil. Égyptiens, puis Grecs et Romains écrivaient
sur de longues bandes de papyrus qu'ils enroulaient. (...) Avec
le parchemin, peau d'ovin, poncée puis tannée (s'il s'agit d'une
peau de veau, l'on parle de vélin), plus souple et donc
assemblable en cahiers, l'idée d'assembler des feuilles de
manière à constituer un volume va être un véritable progrès. La
page apparaît.» «Aujourd'hui, au XXIe siècle, avec les tablettes
de lecture en e-paper
−
papier électronique
−
c'est, (...), l'accès immédiat à des centaines de volumes sur
une seule et unique page réinscriptible à loisir qui est
maintenant possible.» (Gutenberg 2.0 - Le futur du livre,
Lorenzo Soccavo, chapitre 1, pp. 24-25)
L'assemblage de ces pages sera baptisé «codex»,
du latin, «tablette à écrire». «Ce passage du rouleau au codex
est la première étape importante dans l'histoire du livre», note
Lorenzo Soccavo.
«Au XIe siècle les Arabes introduisent dans les
pays méditerranéens le papier, que les Chinois avaient inventé
dès les 1er siècle. (...) Très vite, l'accroissement des besoins
en papier qu'une qualité convenable et égale conduit à
industrialiser la fabrique de la pâte à papier et à imposer le
bois, donc les arbres, comme principale matière première. Le
papier finit par s'imposer comme le support privilégié à la
transmission des savoirs. Le passage de la xylographie (système
qui prévalait jusqu'alors d'impression des textes au moyen de
planches de bois gravées en relief), à l'impression
typographique (basée sur l'assemblage de caractères mobiles en
plomb, afin de former les mots) est la deuxième étape importante
de l'histoire du livre.»
(Gutenberg 2.0 - Le futur du livre, Lorenzo Soccavo, chapitre 1,
p. 26)
«Au fil des siècles l'objet livre a régulièrement
évolué, en termes de capacités, pour:
-
Plus de pérennité: capacité à
durer, à traverser les aléas du temps...
-
Plus de compacité: capacité, à
la fois, à occuper moins de place et, à contenir plus, à
stocker un nombre toujours plus élevé de caractères,
toujours plus de texte...
-
Plus de liberté: capacité
du texte à s'émanciper des contraintes liées au support, et
de libérer auteurs et lecteurs en facilitant la diffusion et
le partage...»
(Gutenberg 2.0 - Le futur du livre, Lorenzo Soccavo, chapitre 1,
p. 27)
Peut-on douter encore de la flexibilité du livre,
de sa capacité à se transformer pour répondre toujours mieux aux
besoins des lecteurs? Le livre n'est pas plus de nos jours un
produit statique qu'il ne le fut au cours de son histoire. Il
évolue. Même son existence sur le support papier a évolué, par
exemple, avec l'avènement du livre de poche. En résumé, le livre
demeure mais son support évolue dès qu'une avancée technologique
peut lui donner davantage de capacité de pérennité, de compacité
et de liberté. Et c'est exactement ce que l'encre et le papier
électronique offrent au livre.
Lorenzo Soccavo explique dans les moindres
détails cette nouvelle mutation du livre sous tous ses aspects.
Tout résumé risquerait de banaliser l'un de ces détails qui
fera histoire. Nous passons donc ici volontairement sous silence les
autres informations techniques au profit de notre invitation
initiale : «Acheter ce livre!» pour découvrir cette odyssée
technologique géniale à la conquête du futur du livre.
Le message principal est passé: Le livre n'en est pas à sa première mutation. Il ne sert donc à rien
de lutter contre le numérique; il faut s'y adapter.
Une nouvelle philosophie du livre
Le deuxième aspect le plus frappant à la lecture du livre de
Lorenzo Soccavo, c'est la nouvelle philosophie du livre qui se
met en place. Autrement dit, la mutation du livre n'est pas
uniquement un simple affaire technologique productrice d'un
nouveau gadget de lecture. En effet, la technologie ouvre une nouvelle approche philosophique
du livre, comme toutes les mutations passées.
Nous connaissons amplement le changement de
philosophie du livre provoqué par l'invention de l'imprimerie
par Gutenberg. Le livre n'est plus désormais l'apanage de
quelques privilégiés. Il devient un objet culturel populaire
accessible à tous et on ne l'écrit plus avec les mêmes buts des
moines copistes. L'auteur a désormais un public beaucoup plus
large qu'aux temps des Grecs et des Romains. L'oeuvre est
directement accessible par les lecteurs; plus besoin d'un initié
qui fait la lecture. Bref, l'imprimerie démocratise l'accès au
livre et au savoir. Au fil du temps, tous ceux qui résistent à
cette démocratisation par exemple, en mettant à l'index
certaines oeuvres, doivent plier l'échine, s'adapter à cette
nouvelle philosophie du livre, en devenant eux-mêmes auteurs,
éditeurs, distributeurs, libraires, bibliothécaires,... Comme le
dit l'adage «If you can't beat them, join them» (Si tu ne peux
pas les contrer, rejoins-les).
La première donne de cette nouvelle philosophie
du livre repose sur le fait que le livre à l'ère du numérique
n'est plus un objet matériel limité à une seule et unique
pratique de lecture. Le livre s'est dématérialisé avec le
numérique. Il est devenu un fichier informatique avec des
fonctionnalités jusque-là inespérées telles la recherche par
mot-clé ou par expression, la consultation grâce à une table des
matières hypertextuelles (liens hypertextes), l'ajout d'un index
personnel interactif, le renvoie aux notes en bas de pages et le
retour au texte par de simples clic de souris,... C'est à ce
livre dématérialisé auquel plusieurs font allusion en affirmant
qu'il ne remplacera jamais le bon vieux livre papier. Mais voilà
que le livre numérique retrouve une matérialité qui dépasse
largement le livre papier traditionnel grâce au livre
électronique, un appareil de lecture portable qui permet
d'exploiter toutes les fonctionnalités du fichier informatique
original listées ci-dessus et plus encore.
Avec cet appareil portatif dont le confort de
lecture est similaire au livre papier, il ne s'agit plus d'un
livre pour chaque oeuvre littéraire. Le livre électronique peut
contenir des dizaines voire des centaines d'oeuvres littéraires
c'est-à-dire toute une bibliothèque personnelle dans un seul et
même livre (électronique). Le lecteur pourra allonger à l'infini
les tablettes de sa bibliothèque personnelle grâce à l'usage de
petites cartes mémoires semblables à celles des appareils photo
numériques.
Personnellement, j'aimerais disposer déjà d'une
telle bibliothèque puisque je dois, à chaque déménagement, me
prêter à l'emballage de plus d'une centaine de boîtes de livres.
Voilà un problème de taille de réglé avec l'appareil de lecture
et d'entreposage portable et les cartes mémoires. Finis aussi
les livres endommagés, tachés, écornés,... par l'usage ou par le
temps.
La navigation dans les exemplaires numériques
affichés sur le livre électronique n'est pas la seule pratique
de lecture qui s'ajoute au livre en supplantant son aspect
statique. Le livre électronique permet au lecteur de devenir
actif et , «par exemple, de commenter ou d'enrichir le
texte d'apports personnels ou extérieurs, de communiquer et
d'interagir avec d'autres lecteurs, de s'intégrer à des
communautés de lecteurs, d'obtenir dans l'instant des
informations complémentaires sur l'auteur ou toutes autres
données...»
(Gutenberg 2.0 - Le futur du livre, Lorenzo Soccavo, chapitre 1,
p. 47)
Et n'est-ce pas là justement ce que l'on attend du lecteur?
Aussi loin que je me souvienne, tous mes professeurs tentaient,
par tous les moyens à leur disposition, de faire de nous des
lecteurs actifs en nous incitant à discuter de nos lectures, en
recevant des écrivains en classe, en nous invitant à fréquenter
les clubs de lecture de la bibliothèque, en nous enseignant à
écrire des fiches bibliographiques, à annoter nos livres, à les
résumer,... et à les conserver précieusement. Malheureusement,
seuls quelques élèves particulièrement motivés relevaient le
défi. Il faut avouer que devenir un lecteur actif était une
mission plutôt ardue; nos moyens se limitaient au crayon de
plomb et à la feuille de papier. Rare était l'étudiant qui
voulait étendre l'écriture manuscrite jusque dans ses loisirs
puisqu'il y passait déjà la plupart de son temps en classe et à
la maison lors de la rédaction de ses devoirs. La lecture
obligée de livres à l'école tombait alors sur les nerfs de
plusieurs, non pas par dédain de la lecture, mais en raison de
ce qu'elle impliquait de travaux manuscrits subséquents.
Certains élèves ressentaient même une pression supérieure dans
l'écriture d'un texte manuscrit propre et lisible que dans
l'exercice du contenu. L'avènement de l'ordinateur personnel a
réglé ce problème de lisibilité et passablement facilité la
concentration sur le contenu. Le fait que l'écriture manuscrite
soit pratiquement disparue des collèges et des universités
démontre bien que l'ordinateur personnel a répondu à un besoin
criant.
Écrire à la main ne correspondait pas au monde technologique qui
nous entourait à l'époque (année 60 et 70). Nous étions nés avec
la télévision. Nous avions tous une radio cassette et certains
un système de son Haute Fidélité. Les caméras vidéo commençaient
déjà à être à la porté de tous les portefeuilles. Et, à l'école,
nous étions encore et toujours contraints à l'écriture
manuscrite comme au Moyen-Âge. Parfois, je me souviens, et parce
qu'il ne fallait pas perdre le fil, on prenait des notes sans
même en comprendre le sens avec l'espoir de pouvoir y accéder à
tête reposée. Puis sont arrivés les photocopieurs. Les
professeurs les plus modernes nous dispensèrent alors de prendre
des notes lors de leurs cours pour nous fournir leurs propres
notes photocopiées. Ainsi libérés, nous pouvions nous concentrer
sur le contenu et devenir un peu plus actifs, notamment, en
posant des questions, en lançant une discussion,... ce que ne
nous permettait pas l'obligation de prendre nous-mêmes des notes
manuscrites à chaque cour.
L'ordinateur personnel est arrivée après la fin
de mes études. Cependant, j'ai vu son impact sur les études de
mes quatre enfants. Libérés de la prise de notes durant les
cours par les photocopieurs et libérés de l'écriture manuscrite
par l'ordinateur personnel, l'étudiant a tôt fait de gagner lui
aussi en liberté au profit d'une plus grande implication
personnelle dans ses études. «Le travail à l'ordinateur» a à ce
point facilité l'apprentissage que les instances scolaires n'ont
eu d'autres choix que de s'y adapter. On pourra toujours
critiquer qu'une part de la liberté acquise et du temps gagné
par les jeunes de l'époque passèrent aux jeux sur ordinateurs ou
sur écran de télévision, il n'en demeure pas moins que les gains
dépassent largement les effets pervers. N'oublions pas que les
jeux électroniques contribuent aux développement de facultés
d'apprentissage non négligeables telles la concentration, la
logique et la stratégie. Les jeux agissant ainsi sur nos
facultés n'étaient pas légion, aussi attrayant et encore moins à
la portée de tous il y a trente ans.
Puis est venu l'Internet. Aussi statique que le
livre papier dans sa première version mais avec l'avantage de
rendre accessibles des informations toujours plus nombreuses
pour le prix d'une connexion réseau mensuelle équivalent au prix
d'un livre, le tout sur son ordinateur personnel, à la maison,
au travail et même dans les cafés. Plus besoin de se déplacer
ici et là pour trouver l'information recherchée. C'est sans
aucun doute la diversité de l'information qui frappe d'abord
l'imaginaire des internautes. Si la prolifération des médias
nous avait quelque peu habitués à la diversité de
l'information, l'Internet nous apprend qu'il ne s'agissait là
que de la pointe de l'iceberg. Plusieurs associeront alors
spontanément l'Internet à une source «infinie» d'informations
mais ils n'ont encore rien vu.
La deuxième version de l'Internet, dite Web 2.0,
ouvre les vannes aux internautes eux-mêmes; on peut désormais
diffuser soi-même de l'information et donner son opinion en
participant à des forums, des blogues, des sites de clavardage
(«chat») ou avoir son propre site Internet. La diversité du
contenu se multiplie de façon exponentielle. On apprend que le
nombre de gens qui pensent comme nous est beaucoup plus élevé
qu'on le croyait et vice-versa. L'Internet vient alors de passer
du statique au participatif, individuel et collectif. Des
communautés sociales d'internautes se forment.
À travers toute cette effervescence, non
seulement le livre s'assure une place mais il devient le produit
culturel le plus vendu sur Internet. Et les lecteurs s'activent
sur le Net. Des sites, des forums et des blogues littéraires
voient le jour tandis que les clubs de lecture se multiplient.
Les lecteurs sont devenus aussi voire plus actifs que le
souhaitaient jadis nos professeurs.
Certains soutiennent que si le bon vieux livre
papier a su se hisser à la première place des produits culturels
les plus vendus sur Internet, il n'a pas à s'adapter puisque les
gens démontrent ainsi préférer le papier. C'est le cas de bon
nombre d'éditeurs qui se limitent tout simplement à se doter
d'un site Internet statique (version Web 1.0). Ils croient à
tort que l'Internet est une simple vitrine, une vitrine
virtuelle qui s'ajoute à celles des librairies traditionnelles.
Mais la deuxième version de l'Internet, participative, bouscule
la donne et l'internaute ne veut plus faire du lèche-vitrine. Il
veut entrer, discuter, échanger, influer, bref, participer.
Aujourd'hui, le livre se retrouve dans la même
position que l'écriture manuscrite à la suite de l'arrivée des
ordinateurs personnels. Il est entouré de nouvelles technologies
innovantes qui le rendent obsolète en mettant en lumière les
limites imposées par son aspect statique. On voit maintenant ce
que l'on ne peut pas faire avec le livre papier traditionnel.
Par exemple, la recherche dans le texte se limite souvent à un
index qui correspond rarement à nos intérêts personnels. Il faut
chercher les passages que nous avons soulignés en feuilletant le
livre page par page. La mise en page ne laisse pas aucune place pour écrire nos
commentaires. On ne peut pas grossir le caractère pour une
lisibilité améliorée ou agrandir une image pour en examiner les
détails. On ne peut pas copier/coller dans un dossier les
passages qui nous ont marqués à moins d'abîmer notre exemplaire
en détachant les pages intéressantes à nos yeux. Nous sommes
limités au livre lui-même et à son contenu; aucun lien
hypertexte ne nous offre la possibilité d'obtenir une
information complémentaire. Dans le cas d'une citation, on ne
peut pas en vérifier instantanément le contexte original sous un
simple clic; il faut nous procurer le livre cité. Et dans le cas
d'un mot dont la définition nous échappe, il nous faut délaisser
le livre pour un autre, en l'occurrence, un voire plusieurs
dictionnaires, pour autant qu'on y a accès au moment même de la
lecture.
Évidemment, tous ces inconvénients et plusieurs
autres passent inaperçus si on lit un livre comme on regarde un
film sur DVD à la maison, dans une position passive face à
l'oeuvre. Pour certains lecteurs cette passivité est recherchée
pour équilibrer l'activité souvent trépidante d'une journée ou
d'une semaine de travail. La lecture est synonyme de repos, de
détente ou de divertissement. Un livre statique facilite cette
passivité, la coupure avec l'activité courante. L'action est
alors uniquement dans le livre et sa lecture. Et c'est sans
doute pourquoi plusieurs personnes redoutent la lecture;
l'activité manque d'action.
Lorsque le cinéma et la télévision sont arrivés,
on a craint pour la lecture. Mais le livre n'a pas souffert
autant que prévu parce que ces médias, somme toute, offrent un
contenu tout aussi statique que le livre. La même crainte fut
exprimée lors de l'arrivée de la radio mais cette dernière à ses
débuts était également statique. L'auditeur était passif, tout
comme le téléspectateur et le spectateur. On se souviendra aussi
l'appréhension des radiodiffuseurs à l'arrivée de
télédiffuseurs. On imaginait que l'image ajoutée au son fasse
disparaître la radio limitée à la voix. Or, aucun de ces médias
n'a éliminé l'autre parce qu'aucun n'en avait la capacité, tous
étaient statiques, tout comme le livre qui a survécu.
Au début des années 80, le consumérisme ayant
fait son oeuvre au cour de la décennie précédente, l'U.N.E.S.C.O
dénonça la passivité de la population face aux médias et mis en
place un programme mondiale d'éducation aux mass-médias. En
France, l'initiative prit la forme d'une opération nationale
impliquant les gouvernements et tout le milieu de la télévision
sous le nom «Jeunes téléspectateurs actifs». Au Québec,
l'Association canadienne des journaux (ACJ) a lancé le projet
«Le journal en classe». Et ainsi de suite.
L'objectif général était simple: former une
population active face à ses médias, plus critique, par une
connaissance adéquate des médias, de leur fonctionnement
respectif. La plupart des activités d'éducation aux mass-médias
consistaient à participer à des projets d'émission de radio ou de
télévision produites avec le matériel de l'institution scolaire
ou encore à des projets de journaux étudiants. Cette
participation directe a eu l'avantage de faire des médias des
outils pédagogiques mais les médias eux-mêmes sont demeurés
foncièrement statiques.
Avec les années, les programmes d'éducation aux
mass-médias se sont essoufflés et la mobilisation du milieu
scolaire est devenu plus difficile. Au sortir de l'école,
l'étudiant à qui on avait appris à être actif se rendait vite
compte qu'il ne pouvait pas plus qu'hier participer aux médias,
être véritablement actif autrement que par sa propre opinion
critique. On disait de lui qu'il était un «enfant de la
télévision» (parce que né alors que la télévision existait) et
on lui reprochait sa passivité devant l'écran malgré les
programmes de formation. J'ai été impliqué dans de tels
programmes d'éducation aux mass-médias au Québec de 1981 à 1987
à la suite d'un stage en France dans le cadre du programme
«Jeunes téléspectateurs actifs» et, à mon avis, on ne peut pas
inciter à la participation lorsque les médias eux-mêmes
demeurent statiques ou fermés à la participation. Si développer
une opinion critique sur des bases objectives est tout à fait
louable, il faut que l'expression de cet action soit le
commencement de l'action et non pas une fin en soi.
L'arrivée de la deuxième version de l'Internet,
participative, donc loin d'être statique comme le cinéma, la
radio, la télévision et le livre, a changé profondément la
donne. L'interaction si recherchée par les autres médias est
servie aux internautes sur un plateau d'argent. Les internautes
ont accepté l'invitation comme l'eau qui se précipite dans un
nouveau canal d'irrigation. Adieux la passivité! Bienvenue la
participation!
On peut dire que l'Homme n'est pas fait pour être
passif et que seules les possibilités le limitent. C'est une
caractéristique liée à la nature humaine. À chaque fois au cours
de son histoire que l'Homme a eu l'occasion de participer
activement, il en a profité. C'est ainsi que la démocratie s'est
répandue et que là où elle n'est pas, c'est que les hommes sont
dominés, restreints dans leur liberté.
C'est dans ce contexte que je saisis l'invitation
de Lorenzo Soccavo dans son livre: la solution, c'est de
s'adapter. Il faut que la chaîne du livre s'adapte aux nouvelles
capacités qu'apportent le numérique, l'électronique et l'Internet
pour offrir aux lecteurs un livre nouveau, participatif.
Autrement, je crois sincèrement, dans le cas du Québec, que
l'industrie risque de perdre le nouveau lectorat qu'elle
recherche depuis des années, et ce, aux mains des marchés
étrangers.
Recherche & Développement
«Aujourd'hui, écrit Lorenzo Soccavo, avec le
numérique, le livre est en train de dépasser l'horizon du simple
objet de consommation courante qu'il risquait de devenir à court
terme, relégué au rang d'antiquité à l'époque des Smartphones,
de l'iPod, des lecteurs portables de DVD... En dépassant cet
horizon et en apportant davantage que du contenu statique,
l'objet livre s'ouvre et ouvre aux lecteurs (et aux maisons
d'édition) de nouvelles perspectives, Que le livre puisse aussi
et encore évoluer est une chance.»
(Gutenberg 2.0 - Le futur du livre, Lorenzo Soccavo, chapitre 1,
p. 47)
Au Québec, on a la nette impression que la chaîne
du livre voit dans le numérique, le livre électronique et
l'Internet une menace car elle semble aussi statique que son
produit face à l'avenir. Une nouvelle philosophie du livre
s'impose.
«Ces appareils (livres électroniques) ne seront
plus des livres statiques refermés sur les textes qu'ils
renferment mais des systèmes ouverts : à l'amendement de leurs
contenus, aux opinions des autres lecteurs, aux contenus
connexes... Des Smart books, voire des living books, ou livres
vivants pourrions-nous presque dire... Il ne s'agira aucunement
de simples artefacts aux livres que nous connaissons et
manipulons depuis notre enfance. Il ne s'agira pas simplement
d'un livre high-tech. Car il ne s'agit pas pour les
professionnels de remplacer coûte que coûte le livre papier,
mais, d'offrir de nouveaux usages complémentaires aux lectorats
d'aujourd'hui séduits par le multimédia et la mobilité».
(Gutenberg 2.0 - Le futur du livre, Lorenzo Soccavo, chapitre 1,
p. 48)
Je retiens : «offrir de nouveaux usages
complémentaires aux lectorats», c'est-à-dire bonifier le livre,
lui permettre de muer une fois de plus. «La question n'est pas
de remplacer les livres papier par des livres électroniques. La
question est celle de l'évolution des usages», insiste Lorenzo
Soccavo.
«On ne vend pratiquement plus de disques Vinyle
et on entend tous les jours que les achats de CD chutent,
pourtant, on écoute de plus en plus de musique. Mais on l'écoute
sur de nouveaux supports. Et en attendant la commercialisation
de nouveaux appareils de lecture, on lit de plus en plus en
ligne et également, au Japon et en Corée du Sud en tout cas, de
plus en plus sur des téléphones portables de deuxième ou
troisième génération.»
(Gutenberg 2.0 - Le futur du livre, Lorenzo Soccavo, chapitre 1,
pp. 48-49)
Autrement dit, la rupture est déjà amorcée dans
le cas du livre par le passage de la lecture sur papier à la
lecture en ligne (sur Internet). Les journaux et les magazines
s'adaptent progressivement à cette nouvelle réalité. Le livre
suivra. La question n'est plus de savoir si les livres
électroniques trouveront preneurs mais plutôt de savoir qui
seront ceux et celles qui les offriront pour profiter des
nouveaux lectorats de l'ère numérique.
J'ai personnellement l'impression ici de chercher
à motiver la chaîne du livre québécois à s'adapter à l'ère
numérique en brandissant uniquement l'appât du gain. C'est de
mise lorsqu'on s'adresse à une industrie. Mais je ressens tout
de même un sentiment de culpabilité. Ce n'est pas que je
dédaigne la quête du profit, légitime dans les circonstances,
mais plutôt la résistance aux changements. Pourquoi l'industrie
québécoise du livre résiste-t-elle avec autant de vigueur à
l'ère numérique et plus spécifiquement au livre 2.0? Une part de
la réponse me vient à l'esprit : cette industrie québécoise n'a
pas de département de Recherche & Développement, comme on en
trouve dans les autres secteurs industriels. Elle ne dispose pas
de professionnels qui s'appliquent à la recherche et au
développement de nouveaux produits adaptés aux nouveaux
lectorats. Il faut dire que la dernière révolution dans le
domaine du livre remonte au XVe siècle avec l'imprimerie et à la
relance du livre de poche par Hachette en 1953, comme le
rappelle Lorenzo Soccavo. Les intervenants d'aujourd'hui au sein
de la chaîne du livre ne sont donc pas des habitués des
révolutions dans leur secteur, d'où l'importance de
prospectiviste spécialisé tel Lorenzo Soccavo.
Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys
|