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Lettre ouverte à Hervé Fisher
Curriculum vitae de monsieur Hervé Fisher
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Hervé
Fisher est considéré comme le père du
multimédia au Québec. Le parcours de cet
« artiste-philosophe, né à Paris,
France, en 1941, de double nationalité,
canadienne et française » témoigne d'une
carrière bien remplie (voir son
curriculum vitae). Aujourd'hui, il
travaille comme professeur associé et
directeur fondateur de l’Observatoire
international des nouveaux médias à l’UQÀM. |
Influence négative
sur l'avenir du livre au Québec
Monsieur Fisher,
Je crois que vos
interventions au sujet de l'avenir du livre nuisent
passablement au développement de l'Internet
littéraire québécois, notamment de l'édition en
ligne et de l'impression à la demande. Depuis
plusieurs années et encore aujourd'hui, vous répétez
inlassablement sur toutes les tribunes que le livre
numérique ne remplacera pas le livre papier. Votre
opinion a eu et continue d'avoir un effet pervers
sur le développement du monde du livre numérique au
Québec : les auteurs, les éditeurs, les libraires,
les lecteurs et nos gouvernements ont mis le pied
sur le frein. À force de répéter que le livre papier
ne disparaîtra jamais au profit du livre numérique,
vous avez convaincu bon nombre de Québécois de ne
pas s'intéresser au numérique. Ce n'était peut-être
pas votre but, mais le résultat saute aux yeux et
votre influence ne saurait pas en être soustraite
comme l'un des facteurs les plus déterminants.
Ici, au Québec, il n'y a
pas eu de projets pilotes gouvernementaux comme ce
fut le cas à la fin des années 90 sous l'égide du
Conseil de l'Europe pour bâtir la « nouvelle
économie du livre ». Ici, il n'y a pas eu non plus
de « Commission de réflexion sur Le livre
numérique » comme ce fut le cas en France en
1990-2000. Ici, on n'a pas discuté de la diversité
éditoriale ni de la démocratisation de l'accès à
l'édition engendrée par l'édition en ligne et
l'impression à la demande comme ce fut le cas dans
plusieurs pays européens.
« Le problème, c'est que
le développement d'une utopie technologiste se fait
sans qu'il n'y ait de contrepoids » résumait le
journaliste Jean-François Parent en 2001 à la suite
d'une entrevue au sujet de votre livre « Le choc du
numérique » (Hervé
Fischer: fascination critique pour le numérique).
Vous déclariez : « C’est une science extrêmement
puissante, mais ce n’est pas l’alpha et l’oméga de
la vie, relate Fischer. Ce contre quoi j’en ai,
c’est la pensée magique qui ressort du numérique. Il
y a des choses extraordinaires qui proviennent du
numérique, mais ce n’est pas une raison pour lui
faire des temples. Pour l’instant on est inhibé
devant le numérique; on ne sait pas vraiment ce que
c’est mais c’est là. » Le moins que l'on puisse
dire, c'est que le contrepoids au Québec ce fut
vous-même. Et s'il y a eu « pensée magique » au
Québec au sujet du numérique, vous l'avez éteinte
d'un simple revers de la main.
Vous auriez dû comprendre
dès le départ que l'Internet souffrait d'une
mauvaise réputation au Québec, que plusieurs
percevaient l'Internet comme une menace, et que de
telles déclarations de votre part et avec votre
influence dans un pareil contexte n'arrangeraient
pas les choses, notamment dans le secteur livre.
En 2000, vous vous êtes
vanté d'une première mondiale : « En publiant
Mythanalyse du Futur en février 2000 directement
sur Internet, j’ai rêvé de mettre au monde en un
instant un livre qui devenait virtuellement
accessible partout, gratuitement, immédiatement, 24
heures sur 24. Et ce fut, je crois, la première
publication directement sur Internet d’un tel livre
inédit destiné au grand public. » [
Source ] Or, Pierre François Gagnon publie en
ligne dès 1995, nous dit Marie Lebert chercheuse
reconnue, dans son livre retraçant l'histoire du
livre numérique, Le Livre 010101 [
Source ] Et selon la
chronologie du livre numérique de madame Lebert,
il y a eu plusieurs autres publications inédites de
livres destinés au grand public avant l'an 2000.
Désolé monsieur Fisher mais le monde du livre en
libre diffusion sur Internet est loin d'avoir
commencé avec vous.
Malheureusement, vous avez
marqué les esprits québécois avec votre livre «
Mythanalyse du Futur », non pas par son contenu
mais plutôt de par sa configuration et son
contenant. Le
fichier PDF de votre livre créé le 23 janvier
2001 avait tout pour rebuter le lecteur de par sa
mise en page et son manque de respect des normes
d'édition. Autrement dit, vous avez contribué à la
mauvaise réputation du livre numérique et de
l'autoédition en ligne au Québec. Il me semble
entendre des lecteurs se dire : « Si c'est à cela
que ressemble une publication sur Internet, j'aime
mieux laisser faire ». Votre amende honorable à ce
sujet n'a jamais eu la force de la première
impression laissée par votre livre. Vous dites
n'avoir reçu aucun commentaire d'aucun journaliste
ou critique littéraire [
Source ]. Croyez-moi, c'est mieux ainsi.
Je note que vous avez
complètement abandonné la publication numérique
après ce livre en ligne. Depuis, tous vos livres ne
sont disponibles qu'en version papier dans le réseau
traditionnel du livre, à l'exception de deux livres
numérisés en 2004 (L'histoire
de l'art est terminée parue en 1981 et
Théorie de l'art sociologique parue en 1977).
Voilà un autre message fort aux auteurs et aux
éditeurs québécois contre l'édition numérique. Si le
fondateur
de l’Observatoire
international des nouveaux médias à l’UQÀM,
co-fondateur et co-président (1985) de La Cité des
arts et des nouvelles technologies de Montréal,
titulaire de la chaire Daniel Langlois des
technologies numériques et des beaux-arts à
l'Université Concordia de Montréal, responsable de
la conception d'un Médialab québécois, Hexagram, en
consortium entre les universités Concordia et UQÀM
(2000-2002), ne voit pas lui-même l'intérêt d'offrir
une version numérique de ses livres, pourquoi le
ferions-nous, pourquoi nous intéresser vraiment au
nouveau monde du livre.
Le jeudi 25 avril 2002,
dans le cadre d'une conférence prononcée en 2002
lors du Salon international du livre de Québec, vous
avez déclaré : "Fondamentalement, un livre est un
livre et un site Web est un site Web. Il s'agit de
deux médias opposés." [
Source ] On peut dire que vous n'êtes pas du
genre à la réconciliation. Même en se fondant sur la
théorie du plus célèbre des sociologues des
communications, Marshall McLuhan, on ne peut pas
affirmer qu'un livre et un site Internet soient deux
médias opposés. Il faut plutôt parler de médias
complémentaires, du moins, lorsqu'on est conscient
de son influence sur les perceptions de la
population. Le journaliste Yvon Larose du journal
Au fil des événements de l'Université Laval qui
rapporte votre déclaration écrit : « Il compare le
livre à un bon fauteuil et le site Web à une piste
de danse tourbillonnante. Le premier, parce qu'il
permet l'arrêt sur le mot, favorise le
questionnement critique et la réflexion. Le second
inhibe la pensée. » C'est peut-être vrai pour
vous-même, mais pour moi, un site web n'a pas le
pouvoir d'inhiber ma pensée, de bloquer mon sens
critique et encore moins de freiner ma réflexion, au
contraire. Je déteste avoir à me lever de mon
fauteuil toutes les deux minutes pour vérifier les
dires d'un auteur dans les livres de ma
bibliothèque. Car je ne prends rien pour acquis,
surtout pas les essayistes qui confondent leurs
opinions avec les faits, leur comportement avec
celui des autres, les études et les préjugés.
Monsieur Larose poursuit :
« Cela dit, Hervé Fischer croit que le livre
traditionnel peut se tailler une niche dans le
cyberespace. Pour cela, il doit s'appuyer sur toutes
les ressources du multimédia. Ce faisant, il
deviendra autre chose qu'un livre, c'est-à-dire un
nouvel objet culturel numérique qui inclurait le
son, des images, notamment des images qui bougent
sous la forme de séquences vidéo, et des hyperliens
permettant une très grande liberté de lecture. "En
déplaçant complètement l'objet, poursuit-il, je
serai dans autre chose que le livre. Je serai en
outre asservi à la technologie. Donc, j'aurai changé
de métier puisque je serai un cinéaste et un
bidouilleur d'informatique. Avec l'interactivité,
j'écrirai en arabesques. Cela deviendra un sacré
métier et un défi redoutable."»
Vous croyez que le livre
traditionnel « peut » se tailler une place
dans le cyberespace. Or au moment même de votre
affirmation, en 2002, le livre traditionnel avait
déjà sa place bien à lui dans le cyberespace. Et
pour cela, il n'avait pas et n'a toujours pas à se
transfigurer en autre chose qu'un livre. Le livre
n'a pas eu besoin du multimédia pour développer et
occuper sa niche sur Internet, contrairement à votre
prédiction à l'effet que le livre « deviendra autre
chose qu'un livre ». Le livre sur Internet, offert
en format numérique ou en impression à la demande,
demeure un livre au même titre que le livre papier
traditionnel.
Aussi, l'auteur ne sera
pas « asservi à la technologie » et cette dernière
ne fera pas de l'auteur « un cinéaste et un
bidouilleur d'informatique », contrairement à vos
affirmations. Vous faites preuve ici d'une
méconnaissance flagrante de l'auteur. Si
l'interactivité entre l'auteur, son oeuvre et le
support de cette dernière est évidente, l'écriture
demeure l'écriture. En ce sens, l'auteur
d'aujourd'hui demeure le même qu'au temps du
papyrus : il pense, réfléchit, crée et transcrit le
tout. Le livre multimédia existe et sert fort bien,
par exemple, les encyclopédies, mais il ne sera pas
la norme dans tous les genres littéraires.
L'écriture renferme son propre mode d'imagerie et
d'animation fondé sur les mots, la langue et le
style de l'auteur. Lorsqu'on écrit un livre, on
n'écrit pas un scénario de film, une séquence vidéo
ou une oeuvre multimédia. Bref, le livre n'a pas et
n'aura pas besoin de se transformer en oeuvre
multimédia pour se tailler une place dans le
cyberespace, contrairement à vos affirmations en
2002.
En résumé, vous avez
induit en erreur voir désinformé bon nombre de
Québécois au sujet de la relation entre le livre et
les nouvelles technologies. J'ai toujours cru que le
rôle des philosophes consiste à guider, non pas à
juger, comme j'ai toujours pensé que le rôle de
l'artiste est de créer. La technophobie observable
dans le monde du livre au Québec n'est pas étrangère
à vos interventions, à moins de ne vous reconnaître
aucune influence.
Serge-André Guay, président fondateur
Fondation littéraire Fleur de Lys
Voir :
Réponse d'Hervé Fisher
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