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Monsieur Laberge écrit : «Je suis évidemment d’accord pour dire que les
éditeurs ne comprennent pas tout, ni individuellement ni collectivement
d’ailleurs, mais peut-on pour autant leur faire la leçon sans nuance sans
présumer qu’il y a sans doute quelques aspects de leur profession qui nous
échappent parfois? Une partie de leur réalité économique aussi? Et qu’ils ne
sont pas plus cons que nous et que leurs
actions sont aussi guidées par des réflexions — qu’on a par ailleurs tout à
fait le droit de ne pas partager.»
Monsieur Laberge a raison de souligner que les éditeurs ont le droit de ne
pas partager leurs réflexions. Après tout, les maisons d'édition sont des
entreprises privées. Cependant, nos éditeurs se doivent d'aborder ce droit
avec une certaine éthique parce qu'ils reçoivent des deniers publics,
c'est-à-dire une part des taxes et des impôts des Québécois. À titre de
bénéficiaires de l'aide gouvernementale, les éditeurs devraient appliquer
une politique de transparence face à la population.
Plus souvent qu'autrement, quand les éditeurs prennent publiquement la
parole, par le biais de leur association, c'est pour justifier l'aide
gouvernementale qu'ils demandent et reçoivent, sans protestation voire avec
l'appui de la population.
Il n'en demeure pas moins que le monde de l'édition a la réputation d'être
un milieu fermé et difficile d'accès pour le commun des mortels. Pour
preuve, une attention médiatique quasi exceptionnelle lors de la sortie du
roman «Catastrophes» de Pierre Samson levant le voile sur le milieu
littéraire québécois. Rares, très rares, sont les ouvrages traitant du
milieu de l'édition et de la littérature. Et encore faut-il ici ne pas
oublier qu'il s'agit d'un roman. Le simple lecteur ne dispose pas de tous
les éléments pour distinguer la fiction de la réalité à la lecture de ce
roman.
L'évolution des dernières années dans le monde du livre avec l'arrivée de
l'ère numérique et de l'Internet est une opportunité en or pour les éditeurs
d'impliquer la population en faisant preuve de plus de transparence. Le
monde du livre se transforme, la population veut avoir des nouvelles.
Malheureusement, les Québécois doivent se rabattre sur ce qui se passe à
l'étranger pour en savoir plus puisque nos éditeurs demeurent une fois de
plus silencieux ou nébuleux.
La conférence de presse de l'Association nationale des éditeurs de livres
(ANEL) du 25 février dernier (2009) nous donne un bel exemple de
l'hermétisme du milieu de l'édition ou, si vous préférez, de son manque de
savoir-faire pour impliquer la population. Cette conférence de presse avait
pour but de présenter à la population, par le biais des médias, la
plateforme numérique développée sous l'égide de l'ANEL pour l'ensemble de la
production littéraire francophone du Québec et du Canada (Lire
le communiqué de presse - PDF). Malheureusement, on ne retrouve aucune
information qui pourrait impliquer la population dans ce communiqué.
Alors, qu'est-ce qu'on apprend à la lecture de ce communiqué de presse ?
1. On apprend que l'ANEL a mis en place «un agrégateur de contenus
numériques pour l’ensemble de la production littéraire francophone au Québec
et au Canada». C'est bien. Mais est-ce que le lecteur moyen sait ce qu'est
un «agrégateur» ?
2. On apprend qu'il est question d'«une plateforme informatique composée
d’un entrepôt numérique, destiné à regrouper les fichiers correspondants aux
livres qui sont publiés en français au Québec et au Canada, et d’un ensemble
de passerelles grâce auxquelles des partenaires et des clients pourront
acheter ces fichiers.» C'est bien. Mais c'est quoi une «passerelle»? Et qui
sont les partenaires ? Et, quand on parle des «clients», est-ce qu'on fait
allusion aux lecteurs ?
3. On apprend qu'il s'agit de «vente de livres numériques pour des e-readers,
par exemple.» Ça, c'est un peu plus clair. Mais on peut tout de même
reprocher à cette association d'éditeurs francophones l'usage du terme
anglais «e-readers» au lieu de son équivalent français, livre électronique
ou livrel.
4. On apprend aussi que «l’agrégateur travaillera prioritairement à la mise
en marché auprès d’organismes susceptibles de faire des achats de contenus
numériques.» Des exemples de tels organismes nous aideraient à saisir
beaucoup mieux la clientèle cible dont l'ANEL tente de parler.
5.On apprend que «L’ANEL a choisi comme collaborateur De Marque, une société
spécialisée en éducation qui développe et met en marché des médias, des
contenus et des applications pédagogiques qui favorisent l'acquisition des
connaissances et la maîtrise des apprentissages grâce aux technologies de
l'information.» Faut-il comprendre que les institutions scolaires sont la
principale cible des livres numériques québécois puisqu'on parle d'une
société «spécialisée en éducation» ?
6. On apprend : ««La firme De Marque est fière de s’associer à l’ANEL au
développement de la littérature d’ici, déclare Marc Boutet, président. En
près de 20 ans, la compagnie a développé une expertise en technologie de
l’information qu’elle met aujourd’hui au profit des éditeurs. L’entrepôt
numérique qu’elle a développé, en étroite collaboration avec l’ANEL,
représente un outil de promotion et de diffusion exceptionnel qui permettra
aux éditeurs et auteurs québécois de bénéficier des revenus de ventes de
contenus numériques.»» On veut des chiffres et des prévisions? Est-ce qu'une
étude de marché cerne les revenus potentiels? Est-ce que l'auteur touchera
les mêmes redevances sur la vente de son livre sur support papier que sur
support numérique? Ça, le lecteur moyen l'aurait compris.
7. On apprend aussi que «Selon l’entente convenue entre ANEL et De Marque,
l’ensemble des fichiers déposés dans l’agrégateur sera hébergé ici au pays.»
Et «''Nous tenions à ce que les oeuvres des auteurs d’ici soient hébergées
chez nous'', précise Daniel Desjardins, président du Comité de l’ANEL sur la
numérisation.» La fibre nationaliste, ça marche toujours quand on parle de
la littérature québécoise. Mais où ça au pays, où ça chez nous ? Au Québec
ou ailleurs au Canada ?
8. On apprend que «L’objectif initial était – et il le demeure – de
conquérir notre juste part des ventes de contenus numériques aux consortiums
d’achats.» Quelle est cette juste part ? On veut des chiffres. Et on veut
des exemples de «consortiums d’achats».
9. On apprend que «Ce projet a été rendu possible grâce à l’appui du
ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, de
la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) et du
Ministère du Patrimoine canadien au titre du Programme d'aide au
développement de l'industrie de l'édition (PADIÉ).» On veut savoir comment
le projet a coûté et coûtera aux contribuables ? On veut les chiffres ?
C'est la moindre des choses que de préciser les montants quand on annonce
que tout un chacun a contribué à même ses taxes et ses impôts !
10. On apprend, au commencement du communiqué de presse que «Près d’un
millier de fichiers ont déjà été déposés ou sont en voie de l’être» mais on
ne
donne aucun exemple. Ça, c'est vraiment une occasion manquée d'impliquer le
lecteur qui se serait reconnu dans quelques noms d'auteurs et quelques
titres de livres.
Bref, un communiqué de presse à l'image de notre milieu de l'édition :
hermétique.
Quand on veut partager, on partage clairement et avec pédagogie, ce qui
implique obligatoirement de donner des exemples clairs et précis,
compréhensibles par tous. Une chose est certaine, ça les éditeurs n'y
comprennent rien, même appuyés par une firme spécialisée en éducation.
Franchement, monsieur Laberge, comment pouvez-vous demander aux gens d'être
positifs et constructifs, de faire des propositions au lieu de se limiter à
des critiques, de nuancer leurs propos pour prendre en considération la
réalité du monde de l'édition avant de se prononcer ? Pour vous exaucer, il
nous faut d'abord savoir qu'est-ce qui se passe réellement, être informé
adéquatement, faire partie de la réflexion. Comment ne pas être offusqué
face au monde de l'édition lorsque vous écrivez qu'il a tout à fait le droit
de ne pas partager ses réflexions ? On ne peut pas brandir ce droit et
ensuite dicter les règles du débat, surtout lorsque ce dernier se déroule à
l'extérieur de l'enceinte de l'édition entre simples observateurs.
Lorsque les auteurs décident de faire sauter la chaîne du livre pour entrer
directement en communication avec leurs lecteurs grâce au Web, c'est souvent
pour se sortir du nébuleux monde de l'édition, de son manque de
transparence. Vous écrivez qu'il revient «à chacun de trouver la manière de
valoriser son expertise», c'est cela que certains auteurs font sur le Web.
Aussi, valoriser son expertise est possible uniquement lorsque tous les
acteurs font preuve de la plus grande transparence possible.
Personnellement, j'observe que de plus en plus d'auteurs ne soumettent même
plus leurs manuscrits à l'industrie traditionnelle du livre et se tournent
d'emblée vers les éditeurs libraires en ligne sur Internet et ce
comportement n'est pas étranger au fonctionnement hermétique du milieu de
l'édition et au secret qui l'entoure.
Il faut plus de démocratie dans le milieu de l'édition et ça commence par la
transparence. L'esprit positif et le dialogue suivront. C'est donnant-donnant.
Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys
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