Le premier paragraphe de la politique d'information du quotidien montréalais
Le Devoir se lit comme suit (le caractère gras est ajouté pour attirer votre
attention): «Libre et indépendant, Le Devoir n'est au service d'aucune
idéologie ni d'aucun parti politique. Il défend et promeut les valeurs de
liberté, d'égalité, de solidarité et d'intégrité. C'est librement qu'il
s'engage à défendre les idées et les causes qui assureront l'avancement
politique, économique, culturel et social de la société québécoise.»
Plus loin, on peut lire: «Quotidien pluraliste, Le Devoir se veut aussi un
espace de discussion des affaires publiques où se rencontrent ceux qui
recherchent les solutions aux problèmes de la société québécoise. Ainsi,
il contribue à enrichir la diversité et la pluralité des opinions.»
Et parlant des «secteurs prioritaires», on ajoute: «Cela étant dit, sa
mission même lui impose d'emblée de «s'intéresser à tous les débats qui
ont un impact significatif sur le développement de la société québécoise.»
Or, dans son édition du samedi 12 et du dimanche 13 janvier 2008, Le Devoir
publiait un
article au sujet de l'édition électronique en passant sous silence les
initiatives québécoises dans ce domaine, et ce, au profit de la firme
américaine Lulu.com et, dans une moindre importance, d'une liste d'éditeurs
en ligne français. L'article ne fait aucune allusion à ce qui se passe dans
le domaine de l'édition en ligne au Québec.
Il ne faut pas se leurrer, si la firme américaine Lulu.com est devenue
la plus populaire dans le domaine de l'édition électronique, c'est en partie
grâce à la couverture de presse obtenue aux États-Unis, au Canada, en Europe
et, maintenant au Québec.
Il me semble logique de se pencher d'abord sur ce qui se passe ici avant
d'aller voir ailleurs. Mais le quotidien Le Devoir ne suit pas cette
logique. L'impact de cet article est très significatif sur le développement
de l'édition en ligne au Québec car il laisse croire aux lecteurs qu'il n'y
a aucune initiative québécoise, qu'il n'y a personne ici qui recherche des
solutions au «refus en série», à «l'humiliante lettre de l'éditeur
signifiant que, malgré les qualités du manuscrit envoyé, il sera impossible
de le publier».
Je ne vois pas en quoi cet article mettant en vedette l'américaine Lulu.com
respecte l'engagement du quotidien Le Devoir «à défendre les idées et les
causes qui assureront l'avancement politique, économique, culturel et social
de la société québécoise.» Un tel article fait plutôt le contraire. À
défaut d'informer les lecteurs au sujet des initiatives québécoises, Le
Devoir propose à nos auteurs d'investir dans l'économie
américaine. Cette attitude me rappelle ces passages de la fameuse chanson la Bittt à Tibi de Raoul Duguay:
«Y'a d'l'or en barre qui dort écitt
Y'a même des poignées d'porte en or
En cuivre en fer qui vont d'l'autr' bord»
«En mil neuf cent touttt
en Abitibi dans mon pays
Cooooooooooooolonisé à libérer»
Parler de colonisation vous paraîtra sûrement démesuré mais il n'en demeure
pas moins que c'est exactement ce que fait l'américaine Lulu.com dans le
domaine de l'édition en ligne en Europe, plus spécialement en France, et au
Québec, depuis le lancement de la version française de son site Internet en
juin 2006. Quel autre objectif poursuit une firme américaine en offrant ses services en français
si ce n'est de ravir une part de la
nouvelle économie du livre des autres nations? Il n'y a rien de
philanthropique dans cette expansion américaine.
Et que fait le seul quotidien indépendant du Québec, Le Devoir, il consacre
candidement un long article à la firme américaine en prenant soin de
préciser de l'étendu des dégâts, sans aucun commentaire utile: «Le site américain Lulu.com a imprimé près
d'un demi-million de titres différents pour le compte d'auteurs qui n'ont
pas trouvé d'éditeurs.»
On se souviendra que l'Union des Écrivaines et des Écrivains Québécois
(UNEQ) a fait la même chose en publicisant sur une demie page cette même
firme américaine dans l'édition de septembre dernier (2007) de son bulletin
d'information (voir notre texte:
Édition
électronique - L'Union des Écrivaines et des Écrivains Québécois publicise une firme américaine au détriment des initiatives québécoises).
Mais d'où vient cette mentalité de passer sous silence les initiatives d'ici
au profit de celles de l'extérieur qui nous assujettissent lentement mais
sûrement à leurs propres lois et règles?
Par exemple, la journaliste du
quotidien Le Devoir écrit: «(...) les auteurs peuvent vendre leurs oeuvres
en ligne sans en céder leurs droits et en récupérant 80 % des revenus de
leurs ventes». En réalité, l'auteur ne récupère pas 80% des revenus de la
vente de ses exemplaires car il doit payer des taxes sur ses redevances au
gouvernement américain dès qu'il demande un numéro ISBN à Lulu.com. Cette
taxe américaine s'élève à 30% pour les auteurs étrangers. En fin de compte, c'est 56% que
l'auteur québécois touchera, non pas 80%. On ne fait pas affaire avec une firme à
l'étranger comme on le fait avec une firme de chez soi; il y a des
formalités fiscales à respecter.
«Les individuels étrangers non-résidents et entités commerciales doivent
fournir un formulaire W-8BEN avec un numéro d'identification individuel de
contribuable valide (ITIN) ou un numéro d'identification d'employeur (EIN
pour entreprises). Si un étranger non-résident ou une entité commerciale non-résidente a un formulaire W-8BEN valide enregistré chez Lulu alors les
royalties originaires des États-Unis que vous gagnez avec cet ISBN seront
sujettes au taux de retenue de la taxe fixé dans le traité de taxation entre
les États-Unis et le pays que vous spécifiez sur la ligne 9A de votre
formulaire W-8BEN si un tel traité existe. Si un individuel ou entité
commerciale non-résident étranger n'a PAS de formulaire W-8BEN enregistré
chez Lulu alors les royalties (droits d'auteurs) que vous gagnez grâce à cet
ISBN seront sujettes à la retenue de taxes par défaut pour les entités
étrangères non-résidentes (actuellement 30%). Aucun traité de taxation des États-Unis qui s'adresse particulièrement, est documenté, et entre
directement en conflit avec cette structure ne pourra remplacer ces règles
générales.»
Source :
Lulu.com
La journaliste écrit: «Enfin, Lulu.com peut fournir, moyennant des frais de
99 $, un ISBN (pour International Standard Book Number), qui permettra à
l'auteur d'accéder à des sites comme Amazon.com ou d'autres lieux de
diffusion.» Or, ce n'est pas l'auteur lui-même qui accède à Amazon.com ou
autres sites mais Lulu.com car en achetant un numéro ISBN, l'auteur cède ses
droits d'éditeur à Lulu.com qui devient ainsi l'éditeur du livre. Bref, on
ne parle plus d'autoédition mais d'édition à compte d'auteur dès que
l'auteur achète un ISBN à Lulu.com.
Il faut bien comprendre que l'achat de ce numéro ISBN est lié au forfait de
distribution nommé «Publié par Lulu». Si l'auteur souhaite retenir les
services de distribution de Lulu.com, il doit obligatoirement retenir
l'option «Publié par Lulu» parce que l'autre option, «Publié par vous»,
n'est pas disponible en dehors des USA peut-on lire sur le site de Lulu.com:
«Le service "Publié par Vous" n'est actuellement accessible qu'aux résidents
des États-Unis, des Îles Vierges US , de Guam et de Porto Rico.» (Source)
Autrement dit, ici aussi, pour les auteurs québécois, tout forfait de
distribution avec Lulu.com, implique l'édition à compte d'auteur et non pas
l'autoédition. L'option «Publié par vous» au lieu de par Lulu.com
permettrait à l'auteur québécois de demander lui-même un numéro ISBN aux
instances québécoises. Mais ce serait une opportunité d'affaires de perdue
pour Lulu.com car l'attribution des numéros ISBN est gratuite au Québec, ce
que l'article du quotidien le Devoir ne précise pas.
La journaliste mentionne, en citant à un magazine français, «dans leur
grande majorité, les auteurs proposant leurs oeuvres en ligne ne vendent
jamais plus que quelques dizaines d'exemplaires». Toute la question est de
savoir si l'auteur couvrira ses frais de départ avec un revenu réel de 56%
car chaque étape est sujette à paiement (voir:
Comparaison de coûts entre
la Fondation littéraire Fleur de Lys et Lulu.com).
L'une de ces étapes consiste à fournir à lulu.com son oeuvre sous la forme
d'un fichier PDF. Si vous retenez l'une des options de distribution,
Lulu.com exige que ce fichier PDF soit produit avec le logiciel de la firme
américaine Adobe: «Le texte devra être converti en PDF par Adobe. (Si vous
fournissez votre propre PDF il doit être converti avec Adobe; ...)» (Source)
Or, ce logiciel coûte au bas mot 350.00$ chez Bureau en gros. Si vous ne
l'avez pas, vous devrez payer lulu.com pour la conversion.
Dans un reportage, il est important de relever les détails les plus
significatifs pour le lecteur, dans ce cas, un Québécois devant une firme
étrangère américaine, mais la journaliste du quotidien Le Devoir se limite à
des généralités qui ont tout pour induire en erreur les auteurs québécois en
mal d'un éditeur.
À la haute direction du quotidien Le Devoir, il est important de préciser
que la Fondation littéraire Fleur de Lys est connue du responsable des
nouvelles culturelles, ne serait-ce que pour nos nombreuses critiques de son
travail, ce dernier laissant en plan une présentation en bonne et due forme
de notre initiative. De toute évidence, Le Devoir préfère une firme
américaine aux initiatives québécoises.
Serge-André Guay, président et éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys
Suivi WEB
Debateria
Centre des
médias alternatifs du Québec