sait aussi que cette page est la plus populaire du dossier dont elle fait
partie:
Campagne contre la discrimination des auteurs par les gouvernements.
Cette page décortique la
Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du
livre. Nous concluons que cette loi québécoise adoptée en 1981
contrevient à l'article
19 de la
Déclaration universelle des droits de l'homme adoptée par l'Organisation
des Nations Unies. Cet article est lié au droit à la liberté d'expression et
se lit comme suit: «Tout individu a droit à la liberté d'opinion et
d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses
opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans
considérations de frontières, les informations et les idées par quelque
moyen d'expression que ce soit.» C'est sur la mention «par quelque moyen
d'expression que ce soit» que repose notre allégation de discrimination car
la loi québécoise exclue trois moyens d'expression: le livre autoédité, le
livre édité à compte d'auteur et le livre édité en ligne sur Internet. Cette
loi réduit le moyen d'expression qu'est le livre à son seul aspect
traditionnel et, par le fait même, elle limite la liberté d'expression des
auteurs selon le type d'édition qu'il choisit.
Cette loi dit que le gouvernement du Québec n'a pas le droit légal de
subventionner d'autres éditeurs que ceux qu'il a lui-même agréés: «Aide
financière. 2. L'aide financière que peut accorder, suivant la loi, le
gouvernement, un de ses ministères, organismes ou un mandataire de l'État à
une personne faisant commerce dans le domaine de l'édition, de la
distribution ou de la librairie ne peut être accordée qu'à des personnes
titulaires d'un agrément délivré en vertu de la présente loi ou qui y sont
admissibles.» (Source)
Or, seuls les éditeurs traditionnels sont en droit de recevoir cet agrément
du gouvernement. L'auteur autoédité est exclu, l'éditeur à compte d'auteur
est exclu et l'éditeur en ligne est exclu également; le gouvernement ne peut
pas les aider financièrement en vertu de la loi en question. Il s'agit donc
d'une loi discriminatoire, c'est-à-dire qu'elle «tend à distinguer un groupe
d'humains des autres, à son détriment» (Le Petit Robert, 2008, p. 759.).
Ne pas avoir accès à l'aide financière est un préjudice grave dans le
domaine de l'édition au Québec compte tenu de la petitesse du marché. Les
éditeurs québécois financés par le gouvernement du Québec affirment qu'ils
ne pourraient pas survivre sans l'aide gouvernementale. On peut donc
imaginer l'ampleur des difficultés auxquelles font face les éditeurs que les
gouvernements n'aident pas financièrement.
Il faut aussi noter le nom de la loi: «Loi sur le développement des
entreprises québécoises dans le domaine du livre». Ici, on utilise le mot
«entreprises» plutôt que le mot «éditeurs» parce que la loi visent aussi les
distributeurs et les libraires, et
certaines
institutions forcées d'acheter leurs livres uniquement dans les librairies
agréées, par exemple, les collèges d'enseignement général et professionnel
(C.E.G.E.P.), les bibliothèques municipales et/ou leurs centrales
d'achat,..., et ce, en vertu du «Règlement
sur l'acquisition de livres par certaines personnes dans les librairies
agréées».
À l'agrément
des éditeurs, s'ajoute donc l'agrément
des libraires. Il y a aussi l'agrément
des distributeurs.
La situation se résume ainsi: l'éditeur agréés
doit faire affaire avec un ou des distributeurs agréés qui doit faire
affaire avec des libraires agréés auprès desquelles certaines institutions
sont forcées d'acheter leurs livres.
Tous les éditeurs, distributeurs et libraires
traditionnels qui ne sont pas agréés par le gouvernement sont exclus
même s'il s'agit bel et bien d'entreprises québécoises dans le domaine du
livre et même si la loi est intitulée «Loi sur le développement des
entreprises québécoises dans le domaine du livre». La loi est
perverse en ce qu'elle reconnaît le titre d'entreprise québécoise dans le
domaine du livre uniquement aux entreprises agrées par le gouvernement. Si
votre entreprise (maison d'édition, de distribution ou librairie) ne répond
pas aux exigences d'agrément du gouvernement, elle n'est pas, au yeux de la
loi, une entreprise québécoise dans le domaine du livre. C'est le cas des
éditeurs à compte d'auteur et des éditeurs électroniques en ligne sur
Internet.
Qu'est-ce qu'un livre selon la Loi sur le développement des entreprises
québécoises dans le domaine du livre?
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SECTION I
DISPOSITIONS GÉNÉRALES
Interprétation:
1. Dans la présente loi et les règlements, à moins que le contexte n'indique
un sens différent, on entend par:
5° «livre»:
a) les publications non périodiques imprimées comptant au moins 48 pages de
textes ou d'illustrations ou les deux, pages de couverture non comprises,
assemblées par quelque procédé que ce soit;
b) les publications non périodiques imprimées qui sont des recueils de
poésie comptant au moins 32 pages de textes ou d'illustrations ou les deux,
pages de couverture non comprises;
c) les publications non périodiques imprimées, destinées aux enfants,
comptant au moins 16 pages de textes ou d'illustrations, ou les deux, ou
sous forme de bande dessinée avec ou sans texte, sous couverture brochée ou
cartonnée;
d) les publications non périodiques imprimées, présentées sous forme de
bande dessinée pour adultes, d'au moins 16 pages, avec textes, sous
couverture brochée ou cartonnée;
e) les publications non périodiques imprimées, traitant uniquement de
musique, brochées ou cartonnées, ainsi que les méthodes instrumentales ou
les partitions musicales, quel que soit le nombre de pages;
f) les publications en série, soit les publications conformes à l'un des
paragraphes a à e comprenant plusieurs parties ou des volumes publiés
successivement sous un titre commun durant une période indéterminée mais non
nécessairement à intervalles réguliers;
mais à l'exclusion du manuel scolaire.
1979, c. 68, a. 1; 1999, c. 40, a. 106.
Source
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Évidemment, il est uniquement question des publications «imprimées». On ne
précise pas s'il s'agit uniquement des publications imprimées «sur papier».
Mais la lecture de la loi et des règlements de laisse peu place à doute;
c'est une loi qui concerne avant tout et implicitement le livre papier.
Cependant la loi est ouverte en raison de cette affirmation: «1. Dans la
présente loi et les règlements, à moins que le contexte n'indique un sens
différent, on entend par: (...)» Autrement dit, la loi est ouverte à
l'interprétation du moment suivant le contexte. Nous pourrions donc forcer
aisément le gouvernement à inclure dans sa définition du livre le
livre numérique.
Mais la loi est ainsi faite que seuls les éditeurs agréés pourraient
bénéficier d'une aide gouvernementale pour se lancer dans l'édition
électronique de livres numérique. Dans ce contexte, l'aide gouvernementale
pour le développement de l'édition électronique au Québec serait réservée
aux éditeurs traditionnels agréés qui veulent ajouter ce nouveau type d'édition à
leurs affaires. Les éditeurs électroniques en ligne sur Internet, telle la
Fondation littéraire Fleur de Lys, seraient alors exclus.
Et c'est très précisément ce qui se trame entre la Société de Développement
des Entreprises cultures du Québec (SODEC) et l'Association nationale des
Éditeurs de Livres (ANEL). L'année dernière (2007), la SODEC et Patrimoine
Canada ont subventionné l'ANEL pour la réalisation d'une étude de marché
intitulée «Les enjeux de l’édition du livre dans le monde numérique »
présentée en ces mots sur le site Internet de l'ANEL:
«Vente de contenu numérique : prendre le taureau par les cornes
Le directeur général de l’ANEL, Pierre Le François, ne s’en cache pas : la
numérisation et la vente de contenus numériques figurent au nombre des
principaux chevaux de bataille de l’Association. « Il s’agit d’un enjeux
incontournable. On ne peut pas passer à côté des transformations que subit
et subira inévitablement l’industrie. Cet automne, nous serons prêts à
accompagner nos membres dans leur démarche numérique » affirme le directeur
général.
Voilà pourquoi l’ANEL a commandé une étude sur les enjeux de l’édition
numérique pour ses membres à une équipe de consultants dirigée par Guylaine
Beaudry. De ces travaux est né un document de plus de 200 pages comprenant
une série de recommandations destinées à l’ANEL et, plus largement, à
l’ensemble de la chaîne du livre. Les résultats de l’étude seront dévoilés
le 13 septembre lors d’ateliers précédant l’assemblée générale annuelle de
l’ANEL.»
Source
L'Association nationale des éditeurs de livres regroupe uniquement des
éditeurs traditionnels. Ses règles excluent les éditeurs électroniques dont
la diffusion se limite à l'Internet en raison de l'approche traditionnelle
de la diffusion (librairies). Aussi, «n’est pas admissible comme membre un
éditeur dont la majorité des titres sont publiés à compte d’auteur»
Règlements généraux, article 6.1 - (Source).
Bref, la subvention de la SODEC et du Patrimoine Canada fut accordée à une
association d'éditeurs traditionnels intéressés par «la numérisation et la
vente de contenus numériques». On ne parle pas ici d'édition électronique
sur Internet mais de numérisation de livres édités par des éditeurs
traditionnels et de la vente du fruit de cette numérisation. Autrement dit,
il est question de la production d'exemplaires numériques de livres déjà
édités sur papier. L'accès à l'édition ne s'en trouve pas amélioré comme
c'est le cas avec l'édition électronique en ligne sur Internet. Mais le fait
ne trouble personne ai sein de l'ANEL car on ne vise pas le développement de
l'édition en ligne sur Internet mais plutôt le développement de l'édition
traditionnelle à l'aide de «la numérisation et la vente de contenus
numériques».
L'objectif ultime est atteint: l'aide financière gouvernementale pour le
développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre demeurera
entre les mains des éditeurs traditionnels agréés. La discrimination suivra
son cours avec l'exclusion des nouveaux types d'éditeurs, notamment des
éditeurs électroniques en ligne sur Internet. Autrement dit, les éditeurs
traditionnels agréés ne veulent pas partager l'aide gouvernementale avec les
nouveaux venus de l'édition électronique en ligne sur Internet, sachant dès
le départ qu'il n'y aura pas nécessairement augmentation de l'aide
gouvernementale pour l'édition électronique mais une nouvelle répartition de
l'aide. D'autre part, si jamais le gouvernement décidait d'augmenter son
aide à l'édition pour inclure l'édition électronique, les éditeurs agréés
veulent être les seuls à profiter de cette bonification de l'aide
gouvernementale, quitte à se lancer eux-mêmes dans «la numérisation et la
vente de contenus numériques».
L'argument de base des éditeurs agréés repose sur le fait qu'ils sont les
seuls capables de garantir un travail éditorial de qualité afin que ne se
retrouve pas avec n'importe quoi sur Internet. Le gouvernement du Québec
adhère à cette idée. L'édition électronique se développera au Québec mais
elle sera entre les mains des éditeurs traditionnels agréés. Autrement,
c'est-à-dire pour inclure les éditeurs électroniques en ligne sur Internet,
telle la Fondation littéraire Fleur de Lys, il faudrait envisager une
modification de la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans
le domaine du livre. Mais la chaîne traditionnelle du livre, y compris le
gouvernement, s'y opposerait. Pour les intervenants québécois dans le
domaine du livre la démocratisation de l'accès à l'édition par le
développement de l'édition électronique sur Internet n'est pas acceptable
parce qu'elle met en péril la qualité du travail éditorial.
Au Québec, l'édition électronique sur Internet ne donnera pas lieu à une
nouvelle économie du livre, contrairement à ce que se passe dans le reste du
Canada, aux États-Unis d'Amérique et en Europe. Dommage, mais il en va ainsi
dans une société où les corporations font la loi à l'intérieur et à
l'extérieur des gouvernements. Il faut dire adieu à l'idée que le Québec
offre une chance égale à tous... ou faut-il demander au
Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies son avis au
sujet de la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le
domaine du livre?
Serge-André Guay, président et éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys