(15 janvier
2006) J'attendais la sortie des premières éditions 2006 de nos grands
quotidiens pour lire des bilans littéraires. Mais je n'en ai trouvé
aucun, pas plus que dans les autres médias. Pourquoi ? J'ai ma petite
idée sur le sujet. Le recul fait défaut au monde littéraire. D’une
semaine à l’autre, nos médias se contentent de mettre en vedette les
nouveautés. En fin d’année, on se retrouve donc avec une longue parade
de critiques littéraires peu propices au recul nécessaire pour dresser
un bilan.
Le lecteur :
consommateur et citoyen
Pourtant, la
mission du chroniqueur littéraire, tout comme celle de tout autre
journaliste, est d'informer la population sur tous les aspects de sa
spécialité. Ne couvrir que les nouvelles parutions tout au long de
l'année est une grave erreur qui prive le lecteur d'une conscience juste
du monde du livre. Imaginez si la section Économie nous présentait
uniquement les nouveaux produits des entreprises et les foires
commerciales. À l'instar de tout autre secteur, le monde du livre ne se
limite pas à ses produits, à ses nouvelles parutions. Il évolue, se
transforme, connaît des hauts et des bas, dont le lecteur a avantage à
prendre conscience en tant que citoyen finançant à même ses impôts une
part importante de ce pan de notre culture. La chaîne du livre elle-même
semble considérer le lecteur comme un simple consommateur de nouveautés.
Une couverture journalistique plus large est tout aussi nécessaire dans
le monde du livre qu'en d'autres secteurs où l'implication du citoyen
est essentielle à l'évolution pour ne pas dire à la démocratisation.
Les liens
entre le livre et l'Internet
Très rares sont
les chroniqueurs littéraires qui prêtent attention au monde du livre sur
Internet, qui l'analysent et, par conséquent, qui informent adéquatement
la population. Et toute nouvelle parution sur Internet, même si elle est
plus accessible qu'en librairies traditionnelles, est d'emblée écartée.
Dans un tel contexte, il n'est donc pas étonnant que notre fondation, le
premier éditeur libraire francophone sans but lucratif sur Internet, ne
parvienne pas à attirer l'attention des médias et, par ricochet, de la
population, même s'il s'agit d'une initiative purement québécoise.
Pourtant, les
liens entre le livre et l'Internet sont loin d'être sans conséquence. Un
sondage révélait en 2005 que 40% des lecteurs québécois consultent
l'Internet avant d'acheter un livre, en ligne ou chez leur libraire de
quartier. Ils trouvent alors les critiques des chroniqueurs littéraires
et celles d'autres lecteurs, la présentation officielle de l'éditeur,
des extraits, différents portraits de l'auteur,... Bref, un très grand
nombre de lecteurs ont déjà fait de l'Internet leur principale source de
nouvelles littéraires. Rare fait d'arme dans le monde de l'information,
les lecteurs devancent maintenant et de très loin les chroniqueurs
littéraires de nos quotidiens, encore et toujours dépendants des envois
des éditeurs, des visites en librairies de quartier. Dans ce contexte,
il est difficile de comprendre pourquoi nos médias traditionnels
n'offrent pas encore une chronique hebdomadaire pour aider les lecteurs
dans leurs recherches littéraires sur Internet, ce qui serait un moyen
utile de se mettre à jour.
Défaut de
mobilisation du lecteur chez l'UNEQ et l'ALQ
Peu ou pas
informé, le lecteur ne s’est pas joint à la lutte de l'Union des
Écrivaines et des Écrivains Québécois pour obtenir de la télévision de
Radio-Canada un magazine littéraire. Le lecteur n’a pas non plus été
mobilisé par l'Association des libraires du Québec dans sa lutte face à
l'expansion des grandes chaînes de librairies. Ce défaut de mobilisation
populaire s’inscrit aussi dans la perception du lecteur comme un simple
consommateur plutôt qu’un citoyen.
Les
libraires indépendants et l'Internet
Nous avons
invité les libraires indépendants à devenir l'intermédiaire privilégié
entre les lecteurs et les librairies sur Internet, avec un message
simple : « Procurez-vous les livres offerts sur Internet à notre
comptoir », une occasion non seulement de conserver sa clientèle mais
aussi d'en développer une nouvelle. Notre proposition est demeurée sans
réponse. Avec seulement 14 de ses 77 membres dotés d’un site Internet,
on comprend que l’ALQ reste bouche bée face à toute solution impliquant
l'Internet dans l'avenir des librairies indépendantes.
L'impression
à la demande ou la démocratisation du livre
En 2005,
l'impression à la demande a encore gagné du terrain. Il s’agit du
principal outil des éditeurs en ligne pour opérer une démocratisation du
livre. La possibilité d'imprimer un seul exemplaire à la fois à la
demande expresse de chaque lecteur délivre à tout jamais l'éditeur des
contraintes de l'inventaire et des risques des gros tirages Offset. Il
peut désormais éditer un plus grand nombre d'auteurs. L’impression à la
demande est présente partout en Europe et aux États-Unis. Au Québec,
seule notre fondation offre le service en collaboration avec un
imprimeur. Le silence des médias sur le sujet demeure inquiétant.
Y a-t-il
trop de livres ou pas assez de lecteurs ?
La saturation
du marché du livre a été de nouveau mise sur la sellette en 2005. Pour
les uns, le développement exponentiel de l'offre n’est pas un problème
puisqu’il ne nuit pas à la qualité. Pour les autres, le problème, c’est
qu’on ne lit pas assez. Comme à l'habitude, l'Internet a été évacué du
débat, si ce n'est l'intervention d'un lecteur qui demandera si « l'on
compte la lecture sur Internet ». En effet, comment oublier la libre
diffusion de nombreux livres gratuits sur Internet, y compris sur notre
site.
Le lecteur
soustrait à la nouvelle réalité du livre.
2005 ne fut pas
une année différente des précédentes pour l'édition en ligne au Québec.
Pendant que nos médias l'ignorent, les experts maintiennent le cap :
l'édition en ligne représente l'avenir du livre, non pas dans l'optique
où elle remplacera un jour l'édition traditionnelle, mais plutôt parce
qu'elle complète son offre. Mais force est de conclure que les liens
entre le livre et l'Internet, y compris l'édition en ligne, ne sont pas
encore entrés dans les mœurs des chroniqueurs littéraires qui
soustraient ainsi leurs lecteurs à une part importante de la nouvelle
réalité du livre.
Serge-André
Guay, président et éditeur
Fondation
littéraire Fleur de Lys