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Univers signé Éric Perrier
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Exode final roman de science fiction humaniste
570 pages, format numérique et papier [ Retour à la Zone fiction ] |
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Extrait 1 de
Exode Final
À l’approche du véhicule, un large groupe d’impalas se disperse et des autruches s’immobilisent à une distance prudente pour observer l’intrusion du haut de leurs 2,6 mètres. Après avoir évité quelques hautes termitières qui se dressent n’importe où telles des fioritures baroques, Oscar immobilise le véhicule dans un nuage de poussière. Kal et Krista se penchent au-dessus de la banquette arrière pour saisir l’équipement dont ils auront besoin, et les trois collègues partent ensuite à pied dans les folles herbes de la savane.
Ils restent silencieux, car les animaux qu’ils cherchent ont l’ouïe aiguisée. Heureusement qu’en contre-partie, ils sont presque aveugles. Kal a l’habitude d’être envoyé en mission pour affronter de gros carnivores habituellement considérés comme dangereux, mais cette fois-ci son objectif est herbivore. Mais un herbivore non moins dangereux.
Il a vraiment l’impression d’être de retour en Afrique, tout lui paraît authentique : les bruits, les odeurs, l’ambiance. Mais la verrière qui remplace le ciel brise l’illusion, de même que son accoutrement qui ne comprend plus un costume protecteur contre la chaleur et les radiations. Kal et les deux scientifiques portent plutôt de confortables vêtements pratiques faits de textiles intelligents. Le polymère qui les compose a deux propriétés, il est capable de changer de couleur grâce à une minuscule caméra qui enregistre la coloration ambiante, et il reproduit et émet dans l’environnement les parfums du milieu, tout cela avec un dessein évident de camouflage. Ces facultés extraordinaires du textile sont réalisées par des micro-capsules contenant des produits chimiques particuliers et qui sont réparties dans les fibres du tissu.
La capacité de maquiller leurs odeurs aide grandement les trois humains dans leur quête, car à l’ouie exceptionnelle de leurs prises potentielles s’ajoute un odorat prodigieux. Après quelques minutes, ils trouvent ce qu’ils cherchaient, broutant près d’un énorme bubinga, grand arbre originaire d’Afrique. La vue des énormes bêtes à l’aspect menaçant les rend un peu nerveux. Un soudain rugissement de panthère fait sursauter Krista, mais Kal lui fait signe que tout va bien et que le félidé n’est pas à proximité.
Oscar et Krista chargent leurs projecteurs avec des dards de 75 millimètres. Ces derniers sont remplis d’un cocktail paralysant à action rapide et relaxante pour les muscles des animaux. Ils visent chacun un animal différent, et tirent. Ils rechargent et tirent rapidement sur d’autres individus avant qu’ils ne se sauvent ou décident de charger. Certains piétinent un moment, d’autres semblent ataxiques, les oreilles tombantes et les sens amorphes. Bientôt, tous les membres du petit troupeau de sept spécimens sont immobiles.
Kal contemple les rhinocéros blancs, se disant que ce sont là de superbes mammifères. Ils sont potentiellement dangereux parce qu’ils sont extrêmement puissants, imprévisibles, agressifs, rapides et agiles. La tête typiquement rectangulaire du rhinocéros africain surmontée de ses deux cornes de face semble être un vestige, une curiosité provenant d’une ancienne époque. Se trouver en présence de cet animal imposant fait vibrer en quiconque la fibre superstitieuse qui sommeille en soi. Ces bêtes ont définitivement quelque chose d’intimidant, particulièrement pour des herbivores.
Le plus petit rhinocéros appartenant au troupeau paralysé est d’au moins 3 mètres. Kal s’en approche en fouillant dans son sac à dos. Il sort une grosse bonbonne pendant qu’Oscar et Krista préparent leurs trousses médicales, ayant préalablement déposé leurs propulseurs.
Il y a quelques jours, certains de ces rhinocéros furent trouvés morts par des équipes de biologistes. Les autopsies révélèrent que des oiseaux issus de la forêt tropicale ont pris l’habitude de venir picorer le dos des gros mammifères pour y manger les parasites, comme le font depuis toujours les pics à bec rouge. Mais ces oiseaux tropicaux ont des becs trop longs et trop durs, et blessent les rhinocéros qui meurent parfois d’infection. Il est très difficile d’isoler les oiseaux et les insectes dans leurs écosystèmes respectifs, ceux-ci gambadent un peu partout dans le quadrant Sud du vaisseau. On espère qu’éventuellement, leurs préférences climatiques limiteront leurs déplacements, car ils semblent toujours trouver des failles dans les filets délimiteurs qui furent mis en place.
Donc, à défaut de pouvoir intervenir sur les oiseaux, il fut décidé d’intervenir sur les rhinos. On veut examiner le dos de chacun d’eux pour soigner leurs blessures potentielles, puis y asperger un produit odorant qui a été synthétisé en laboratoire pour repousser les oiseaux responsables de ces blessures.
Maintenant que les mammifères cuirassés sont immobilisés depuis environ cinq minutes, Kal, Krista et Oscar se mettent au travail.
— Nous pouvons parler maintenant? demande Oscar.
— Oui, mais nous n’en avons pas le temps. Dépêchons-nous à faire notre boulot pour libérer les pauvres bêtes au plus vite, et sans babillage inutile, ordonne Krista en jetant un regard significatif à Oscar.
— Kal, tu asperges le répulsif sur le dos des animaux dès qu’Oscar et moi en finissons l’examen, d’accord? ajoute-t-elle à l’intention de l’Écossais.
— Je vous suis, répond-il
simplement.
— Je suis heureux que ce soit
les rhinos qui soient paralysés et eux qui regardent, et non le contraire,
commente inutilement Oscar. Kal profite de l’aveu de vulnérabilité de son collègue pour le narguer :
— En effet, ces jolies antilopes aux grands yeux noirs ne sont pas sur ma liste des cent zillions animaux les plus dangereux. Tu peux travailler en gardant l’esprit tranquille, cher Oscar.
— J’aurais l’esprit tranquille
de toute façon, tu es là pour nous protéger, oh grand tueur d’anaconda.
— J’avoue que cette fois-là, ça a dû te prendre beaucoup de sang froid Kal. Mais assez de commérages vous deux, au travail.
Distraitement et à cause de la position des animaux paralysés, Kal passe devant la corne d’un gros mâle, bien qu’il sache que c’est là une chose à proscrire. Stimulé par sa rage, le rhino de 4 mètres réussit à sortir de sa torpeur suffisamment longtemps pour charger le bipède qui s’est planté dans son champ de vision. Le geste brusque fait sursauter Oscar et Krista, pendant que Kal parvient à se jeter par terre et hors du chemin de la corne qui arrivait vivement en sa direction.
Aussitôt, il se relève pour se préparer à une autre charge, mais le gros mammifère s’écrase, épuisé par son effort et par les tranquillisants.
— Ho! Calme-toi mon ami. Tu dois avoir la peau d’une épaisseur fantastique pour tenir encore sur tes pattes. Allez, du calme. On ne te fera pas de mal, dit Kal doucement à son agresseur en lui tapotant prudemment le côté.
Il est plus ébranlé qu’il ne le laisse paraître, et sa main tremble légèrement. Il sait qu’à cause de sa distraction, il vient de passer très proche de finir en brochette.
— Tu l’as encore échappé
belle, MacEwen. Dis-moi donc, ta veine a-t-elle une limite? nargue Oscar.
— La chance n’a rien à voir. Si je survis à tout, c’est grâce à mon savoir-faire. Et à mon charme.
Riant, Oscar le relance :
— C’est vrai que tu as du charme… avec les animaux! Au camp, tu prends rarement les repas avec nous tous. Puis tu pars constamment te promener seul dès que tu n’as rien à faire. Tu dois mieux connaître chaque brin d’herbe d’Amazonia que les noms des scientifiques avec qui tu cohabites.
— Me faire désirer fait partie de mon charme, répond innocemment Kal.
Le trio poursuit son travail sans autre incident. Ils examinent, soignent et appliquent le répulsif aux rhinos. Krista injecte ensuite l’antidote du paralysant à chacune des bêtes à l’aide de son propulseur. Ils partent rapidement, espérant mettre une certaine distance entre eux et les massifs herbivores cornus avant qu’ils ne soient de retour sur pied.
— Maintenant, il faut trouver les autres troupeaux. Dès notre retour au véhicule, je contacterai le camp pour savoir s’ils les ont repérés avec les radars, dit Oscar.
Lui et Krista s’engagent dans une conversation, alors que Kal tire un peu de l’arrière. Ce dernier pense encore à la charge du rhinocéros, et se demande s’il saura quand viendra le jour où ses réflexes ne seront plus les mêmes. Il ne remarque pas le petit impala, âgé de quelques mois à peine, qui se trouve près de lui et dissimulé par un buisson touffu.
Il ne remarque pas non plus la mère du faon positionnée derrière lui, paniquée de voir une menace potentielle la séparer de son rejeton. Elle fonce sur Kal et se cabre avant de le frapper sur la tête et dans le dos de ses sabots antérieurs. Elle frappe à plusieurs reprises de façon violente et frénétique l’homme maintenant étendu au sol de tout son long. Elle retraite ensuite avec son petit, nerveuse mais satisfaite d’avoir écarté le danger.
Au bruit de la commotion,
Krista et Oscar ont l’intuition que quelque chose ne va pas et ils se retournent
pour voir Kal gisant dans l’herbe, terrassé par l’antilope aux grands yeux noirs
ne figurant pas sur sa liste des cent zillions animaux les plus dangereux.
— Je n’en peux plus. Au
suivant. Gaspar saute sur l’occasion. Il se lève et présente d’une forte voix :
— Mesdames et messieurs, madame Ululani est ici.
L’audience au complet applaudit et encourage la fameuse sculpteure à se rendre au centre pour enfiler le casque.
Elle acquiesce et, assistée de Gaspar, elle s’installe au centre du cercle de petites colonnes qui soutiennent les COMs-projecteurs. Zhu et les personnes restantes à sa table restent silencieux et regardent l’enceinte d’écrans qui les entoure. Après quelques secondes, une image commence à apparaître. D’abord apparaissent une succession de couleurs floues, suivies de formes abstraites qui se mêlent pour se fondre en concepts fantomatiques. Zhu plisse les yeux pour essayer de mieux voir, mais il ne reconnaît rien aux schèmes qui se dessinent. Rapidement, les motifs s’éclaircissent et deviennent de plus en plus fonctionnels, jusqu’à ce que l’auditoire se retrouve enveloppé par une suite de mirages ensorcelants.
Zhu admire le génie de la sculpteure. Comme toujours, quelque chose dans le mouvement et dans les agencements chromatiques de ses fantasmes déclenche des émotions, et même que, de temps à autre, ce sont des souvenirs tangibles qui refont surface en lui. De façon encore plus efficace que ses sculptures holographiques, la projection mentale d’Ululani semble sonder le cerveau du spectateur pour y brancher des connexions précises qui signalent à son hypophyse de sécréter certaines hormones déclenchant le plaisir. Zhu ne doute cependant pas que l’effet soit augmenté par sa consommation de Richmann. La projection ne cesse de gagner en intensité, et bientôt c’est un véritable kaléidoscope de feu qui se réfléchit sur les visages de l’auditoire et illumine violemment la salle.
Après une quinzaine de
minutes, c’est une Ululani fatiguée qui revient prendre place à la table. Les
verres vides sont remplis à nouveau et la discussion repart de plus belle. Zhu
perd la notion du temps, tout lui semble se dérouler si lentement qu’il a
l’impression d’être là depuis des semaines. La salle s’anime, des gens dansent
au rythme effréné de la musique, les conversations fusent et des couples
s’embrassent languissamment au fond de la pièce.
Au cours des discussions,
l’hypothétique présence d’un être extraterrestre sur le vaisseau est soulevée.
Crystal dit :
— En tout cas, seulement de
penser qu’une telle créature se retrouve en ce moment dans notre quadrant me
donne la chair de poule.
Malik se tourne vers Zhu et
lui demande :
— Vous êtes astrophysicien,
qu’en pensez-vous? Est-ce possible selon vous?
Zhu hoche la tête et répond :
— Moi je n’y crois pas.
Premièrement, comment une chose tangible serait-elle embarquée sur le vaisseau
depuis son départ? C’est impossible. Il n’y a pas d’accès disponible et nous
bougeons maintenant à une vitesse de plus d’un million de kilomètres à l’heure.
Deuxièmement, vous dites que cette chose est apparemment faite de lumière?
— Oui, d’après l’homme qui fut
visité, répond Malik. — Ridicule. De toutes les connaissances que les sciences nous ont permis d’accumuler, j’avoue qu’il n’y a pas de certitude incontestable en ce qui concerne la vie extraterrestre car nous n’avons aucune donnée à ce sujet. Mais le simple bon sens me dicte des prédictions logiques que nous pouvons faire sur la nature de la vie et sur son caractère évolutif à partir de sa manifestation sur Terre. Ces généralités devraient être constantes, peu importe où la vie apparaît dans l’univers.
Intéressées, toutes les
personnes présentes à la table sont suspendues aux lèvres de Zhu. Il continue :
— Premièrement, la vie est une
propriété émergente de la matière. Ce qui semble miraculeux dans l’apparition de
la vie découle du fait qu’elle est rendue possible non grâce aux propriétés
individuelles de ses composantes, mais grâce à leur organisation. On dit que le
tout est plus que la somme de ses parties. Ensuite, tout comme la matière dont
elle est faite, la vie se doit d’être hiérarchisée : des atomes forment la
molécule, des molécules forment la cellule, et ainsi de suite. Ce qui me fait
dire que troisièmement, la vie extraterrestre devrait être cellulaire. La
cellule est le contenant qui permet à une organisation interne d’apparaître, ce
dont je parlais en premier lieu.
Il regarde Malik d’un air
moqueur.
— La vie à base de lumière
pure est logiquement impossible. Comment de la lumière s’assemblerait-elle en un
organisme? La lumière se diffuse, elle ne peut pas être contenue à l’état pur.
Un individu fait de lumière s’envolerait immédiatement dans toutes les
directions et ses atomes se disperseraient ainsi à 300,000,000 de mètres par
secondes.
Zhu prend une longue gorgée de
Richmann et poursuit ensuite son explication :
— Un extraterrestre devrait
être comme nous, constitué à base de carbone et d’eau. Il devrait aussi être un
organisme qui consomme des atomes qu’il puise dans son environnement, et qu’il
métabolise en énergie. Il devrait aussi se reproduire, et ses rejetons devraient
en être semblables mais différents à la fois, comme c’est aussi le cas pour
nous. La vie extraterrestre devrait également mourir. Sans la mort, la vie
n’évolue pas, les atomes ne peuvent pas se recycler pour être ré-agencés en un
nouvel organisme. Les atomes sont immortels, mais pas leurs compositions.
Finalement, il me semble évident que toute vie doit nécessairement exister à
l’intérieur d’un environnement, en conséquence elle est soumise à la sélection
naturelle et à l’évolution.
Curieuse, Crystal demande :
— Mais à quoi peut ressembler
un extraterrestre?
— Ça, je n’en ai aucune idée.
Probablement à rien de ce que nous connaissons. Regardez l’incroyable diversité
des espèces qui ont existé sur Terre. Au cours de milliards d’années, la même
espèce n’est jamais apparue deux fois. Alors, en supposant qu’on parle d’un
organisme pluricellulaire, un extraterrestre ne nous ressemble probablement pas,
ni à un insecte, ni à un mollusque, ni à rien de ce que nous pouvons imaginer.
Mais d’un autre côté, nous savons aussi que pour des problèmes similaires, la
nature a des solutions similaires. Par exemple, les nageoires, les ailes et
d’autres organes spécialisés apparurent plusieurs fois et de manières autonomes,
étant des résultats évolutifs optimaux. Non, je ne sais vraiment pas à quoi la
vie exo-biologique pourrait ressembler, des arguments aussi valables proposent
qu’elle pourrait nous être semblable que ceux qui appuient le contraire.
Crystal demande encore :
— Mais croyez-vous que ça
existe?
— C’est possible, il y a eu de
la vie sur Terre pendant 84% de son existence. Je crois que la vie apparaît très
rapidement quand les conditions idéales sont rassemblées, et il y a beaucoup
d’autres planètes semblables à la Terre. HD70642f, où nous nous dirigeons, en
est la preuve.
— Croyez-vous qu’il y a de la
vie sur HD70-machin?
— Je n’en suis pas certain,
mais nous avons détecté une teneur appréciable d’oxygène dans son atmosphère.
Cela peut vraisemblablement résulter de la présence de vie végétale,
possiblement dans les océans. Mais en ce qui concerne des formes de vies
similaires à nous-mêmes, nous n’avons détecté rien d’industriel ou d’artificiel
dans son atmosphère. De toute façon, je crois que la vie intelligente ailleurs
est possible, mais peu probable, et que même si elle réussit à apparaître, elle
devient vite dangereuse pour elle-même. Nous en sommes la preuve vivante. Les
problèmes de surpopulation, de pollution, d’épuisement des ressources naturelles
ou d’armement à destruction massive pèseront sur toute société pensante, et plus
souvent qu’autrement elle ne s’en sortira pas.
Zhu tend les mains comme pour
indiquer l’espace sidéral à l’extérieur du vaisseau.
— Peut-être y a-t-il des
multitudes de civilisations dans notre galaxie seulement, mais je prédis que
leurs existences sont éphémères, comme des bougies soufflées par le vent. Nous,
à bord de ce vaisseau, ne sommes qu’une étincelle qui s’échappe d’une de ces
bougies pour tenter désespérément de rester allumée.
— Vous raisonnez encore trop,
mais vous commencez à le faire poétiquement. Mes compliments, docteur.
— Je sais écrire des poèmes…,
commence à rétorquer Zhu pour se défendre, mais sans grande conviction. Il pense
aux correspondances qu’il écrit à Yang Sun depuis de nombreuses années, mais ces
petits mots sembleraient probablement dérisoires pour les vrais artistes qui
l’entourent présentement.
Malik reprend la parole pour
conclure :
— De toute façon, nous sommes
maintenant tous des extraterrestres.
Zhu a soudainement
l’impression que sa chaise se dérobe sous lui, aussi s’attend-il à chuter par
terre. Il fait un geste brusque pour s’agripper à la table, mais il remarque que
beaucoup de personnes tout autour en font autant. Il rit et les convives
attablées avec lui, remarquant aussi l’étrange phénomène, le regardent
soucieusement.
— C’est la gravité qui s’en va
pour les prochaines minutes, dit-il, profitez-en!
Les gens présents dans la
salle close et noyée pas la musique n’ont pas pu entendre les consignes des
autorités du vaisseau, non plus que le décompte menant à la phase de
décélération, audibles à l’extérieur. Le responsable des COMs installés au
centre de la pièce se dépêche pour programmer une pièce de musique classique,
une entraînante valse, pour rajouter de l’ambiance sonore à l’expérience qui
s’amorce. De plus, les COMs projettent maintenant tout autour de la salle
l’image d’un ciel étoilé.
Zhu sent petit à petit son
poids diminuer, et il s’empresse de vider son verre avant que le contenu ne
quitte le contenant. Après quelques minutes, l’apesanteur fait son œuvre et les
participants à la soirée commencent à bondir un peu partout. Les bonds
deviennent de plus en plus longs et gagnent en hauteur, et d’ici peu, tout le
monde s’amuse à flotter, tournoyer et vriller. Le liquide laissé dans les verres
forme de petites boules qui volent en l’air, et les bougeoirs qui décoraient les
tables se dispersent dans la salle, ressemblant à des étoiles multicolores entre
lesquelles nagent les personnes. Les chaises, les verres et même les tables
rajoutent au chaos. Seuls les COMs étaient solidement fixés en place et
continuent de projeter sur les murs une impression de voûte céleste.
Ses sens aiguisés par le
Richmann, Zhu s’amuse comme il ne l’a jamais fait. Au son de la musique, il a
l’impression de valser dans l’espace avec tous ces gens qui s’amusent tout
autant. Autour de lui, Ululani, Gaspar, Crystal, Malik et Shawnessy
tourbillonnent dans la joie.
Zhu se rappelle soudainement
ce que signifie cette apesanteur. Les quadrants se réalignent. Il sera bientôt
dans la même structure que Yang Sun. Il sent son allégresse s’amplifier et son
cœur battre à tout rompre. De toutes les personnes présentes dans la salle,
c’est assurément Zhu Jiaping qui danse et qui virevolte avec le plus
d’enthousiasme.
Elle jette un coup d’œil vers
Julius pour s’apercevoir qu’il la regarde en retour. Maintenant que l’éclairage
est rétabli, elle peut voir une colère et une animosité à faire frémir se
dégager de ses yeux glacés. La peur instinctive qui assaillait Ariane est de
retour, et la fillette pense que si ce regard haineux l’avait confronté pendant
le visionnage du film, elle n’aurait pas trouvé le courage d’argumenter avec cet
homme comme elle vient de le faire. Du coin de l’œil, elle regarde le COM de
Julius qui repose au bout d’une colonnette dans le centre de la salle.
Elle continue de suivre la
foule qui avance vers le buffet, quand elle s’aperçoit que deux hommes vêtus de
robes noires provenant de deux directions opposées se dirigent vers elle. Elle
regarde encore une fois tour à tour le COM et Julius. Elle sent son cœur battre
lourdement dans sa poitrine.
Ariane se dit qu’elle est
maintenant compromise à cause de son petit débat avec le “Messager”, qu’elle n’a
pas pu s’empêcher de déclencher. Le COM, qui ne repose maintenant qu’à quelques
mètres d’elle, est possiblement la clé pour mettre fin à la mascarade et pour
sortir Éloïse des griffes de cette inquiétante organisation. Les hommes en noir
continuent d’approcher, prêts à l’intercepter et probablement à l’expulser.
Subitement, Ariane change de
direction et se dirige vers le COM. Les hommes changent aussi de direction pour
s’ajuster à sa nouvelle trajectoire, tout en maintenant leurs cadences. Aussitôt
que l’appareil est à portée de main, la fillette s’empare du COM et se précipite
vers la sortie. Les hommes ne s’attendaient manifestement pas à la voir dérober
le COM de Julius et à se mettre à courir ainsi. Ils figent pendant un instant et
regardent le Messager pour attendre ses instructions.
Mais Julius est aussi
abasourdi qu’eux, et ça lui prend quelques secondes avant de crier d’une voix
rageuse :
— Attrapez-la! Elle vole mon
COM! Ne la laissez pas sortir!
L’effet de la surprise a
toutefois laissé le temps nécessaire à Ariane pour atteindre la porte. Elle
glisse le COM qui contient le code de l’enregistrement de la visite
extraterrestre dans l’étui qu’elle porte à la hanche, jetant le sien par terre.
Les individus aux robes noires qui se tiennent à la porte sont engagés dans des
conversations avec d’autres gens désireux de partir, et ils n’ont pas le temps
de réagir avant qu’Ariane ne sorte de la salle.
La jeune fille atteint le
corridor qui mène à la sortie de l’édifice et poursuit sa course pendant
quelques mètres. Quand elle atteint la sortie, elle ouvre la porte avec fracas
sans ralentir son élan. Elle aboutit sur la voie publique et regarde autour
d’elle pendant quelques instants pour se réorienter. Elle se remet à courir en
direction de la gare d’où elle arrivait plus tôt, en compagnie de sa grand-mère.
Elle entend des cris provenant
de derrière elle. Elle tourne rapidement la tête pour constater que trois hommes
et deux femmes la poursuivent. Cependant, une bonne distance les sépare d’elle
puisqu’ils ont dû perdre du temps à retirer leurs robes noires avant d’entamer
la chasse.
Ariane a donc quelques
secondes d’avance sur eux, et elle décide de foncer vers un stationnement de
STEPs tout en essayant d’éviter les vélos, les passants et les gens qui
s’affairent autour des appareils stationnés. Après avoir trébuché et changé de
direction à quelques reprises, elle saute sur un STEP et l’active. Puis, d’un
mouvement qui démontre beaucoup plus d’assurance qu’elle n’en posséda lors du
premier essai qu’elle effectua peu après son arrivée sur le vaisseau, elle
recule l’engin dans la voie qui lui est réservée et embraie à toute vitesse pour
s’engager dans le trafic.
Les poursuivants foncent vers
le même stationnement, bousculant les piétons et poussant violemment tous ceux
qui se trouvent sur leur chemin. Ils s’approprient cinq STEPs qu’ils font
démarrer en peu de temps. Immédiatement, ils s’engagent dans la voie publique à
la chasse d’Ariane et du COM volé.
Avec beaucoup de témérité et
de frousses, la fillette ne ralentit jamais son véhicule. Elle zigzague pour
dépasser un motoriste qui roule trop lentement devant elle, puis elle doit
rapidement se ranger à nouveau vers la droite pour éviter une collision frontale
avec un autre STEP approchant rondement. Elle ignore la signalisation et elle
tourne un coin de rue à pleine vélocité, ce qui la projette plus loin que prévu.
Elle frôle des piétons et des cyclistes tout en criant des excuses et passe sur
un endroit gazonné en écrasant des fleurs. Elle fonce tout droit vers une
fontaine mais parvient de justesse à se redresser pour regagner son chemin.
Dans leur course effrénée,
deux des cinq poursuivants d’Ariane sont entrés en collision avec d’autres
conducteurs, et furent forcés d’abandonner la chasse. Les deux hommes et la
femme qui restent en piste ne lâchent cependant pas prise et parviennent à
maintenir le rythme endiablé d’Ariane. Ils tournent au même carrefour qu’elle
vient de franchir avec plus de facilité, profitant de la commotion causée par le
passage de la jeune fille qui a effrayé les passants et dégagé la voie.
Un des deux hommes perd quand
même le contrôle de son véhicule au cours de son virage brusque et il entre de
plein fouet dans la fontaine qu’Ariane évita à peine. Il bascule en heurtant le
rebord et, l’instant suivant, il se retrouve sous un mètre d’eau.
Ariane continue de louvoyer
dangereusement entre les STEPs, les vélos, les piétons et les obstacles qui
bordent la voie publique tout en se dirigeant vers le quai d’embarquement. Elle
passe de justesse entre un vélo et un STEP quand elle aperçoit le train qui
approche vers le quai. Elle se dit que la chance est avec elle, et la fillette
quitte la voie réservée aux STEPs pour foncer vers la gare.
À proximité du quai
d’embarquement, elle arrête son véhicule trop brusquement et la secousse la
projette par terre. Elle est contrainte de prendre quelques instants pour
regagner son souffle.
Elle relève la tête pour voir
ses deux poursuivants qui approchent, chevauchant toujours leurs engins. Sans
perdre une autre seconde, Ariane vérifie que le COM subtilisé est toujours rangé
dans la pochette accrochée à sa hanche, et elle se met à courir pour atteindre
le quai. Plusieurs personnes lui font obstacle, et elle manque de trébucher à
plusieurs reprises en se faufilant entre les gens qui attendent l’arrivée
imminente du train. Les deux acolytes de Julius débarquent de leurs STEPs et
pourchassent la fillette sur le quai. Au même moment, le train entre en gare,
ralentit promptement, s’immobilise et ouvre ses portes.
Plusieurs usagers déferlent
sur le quai, obstruant le chemin des poursuivants. Néanmoins, ces derniers ne se
gênent pas pour bousculer quiconque ose leur bloquer le passage. Ariane continue
de courir tout en longeant le train arrêté, elle attend le moment propice pour y
embarquer puisque, si elle entre trop tôt, les associés de Julius n’auront qu’à
la suivre pour la rattraper à bord.
Après quelques secondes, le
quai s’est déjà dégagé : les gens désireux d’embarquer étant maintenant à bord
et ceux quittant le train s’en étant éloigné. Les poursuivants sont présentement
tout près d’Ariane, l’ayant rattrapé grâce à leurs plus longues enjambées. Ils
peuvent presque la toucher. La jeune fille est essoufflée et elle sent ses
jambes se raidir de plus en plus.
À ce moment, les portes du
train commencent à se refermer. Ariane court encore jusqu’à la prochaine porte
et saute dans une ouverture en voie de se refermer et à peine assez large pour
la laisser passer. Haletante, elle s’effondre sur le sol du wagon et elle entend
ses poursuivants crier de rage en frappant violemment contre la porte maintenant
close.
Quelques secondes plus tard,
Ariane est déjà loin. Elle reprend son souffle en se disant que la partie est
gagnée. Elle se dirige vers le quadrant Nord et elle remettra le COM à Yang Sun.
Julius et ses disciples ne peuvent plus la rattraper, rien sur le Renaissance ne
voyage plus vite que ce train.
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