Extrait du premier récit
Une
semaine s’était écoulée depuis que Maggy Durantal avait accouché. Tout
c’était déroulé à la maison où elle avait donné naissance à une petite
fille, son premier enfant.
Joseph
Durantal entra dans la chambre et, sans même un regard pour sa femme
encore en couches, se dirigea immédiatement vers le moïse. Il prit le
bébé avec précaution et le hissa au bout de ses bras. Maggy regardait
son mari. Elle le trouvait beau. Svelte, élancé, un profil racé. Même
son crâne dégarni lui conférait un charme auquel elle ne demeurait pas
insensible. Mais depuis la naissance de la petite, quelque chose avait
changé. Seule l’enfant l’intéressait. Aussitôt arrivé à la maison, il se
précipitait pour la voir.
L’homme
avait ramené le poupon sur son sein et chuchotait à son oreille comme si
elle eût pu comprendre. Joseph aimait cette enfant-là comme un fou. Les
deux semblaient former une telle symbiose que finalement, peut-être se
rejoignaient-ils au-delà de toute logique.
Maggy
rompit le silence.
− Tu es
fier comme d’Artagnan.
Le dos
toujours tourné, il corrigea:
−
Artaban.
−
D’Artagnan, Artaban, c’est pas la même chose ?
Il
recoucha le bébé et regarda sa femme :
−
Voyons, Marguerite. − Il l’appelait Marguerite quand il devenait agacé −
On dirait que tu le fais exprès. D’Artagnan, c’est le quatrième
mousquetaire et Artaban, un héros particulièrement fier.
−
D’Artagnan était pas fier ? Mais oui, il était drôlement fier et habile
avec ça.
− Oui,
oui. C’est pas ça que j’veux dire.
− C’est
pas ça que j’veux dire ! Explique-toi. T’as le don de toujours
t’exprimer de travers. On comprend jamais rien avec toi.
−
Arrête donc. Toujours ! Jamais ! T’exagères. On dirait que t’aimes ça la
chicane... Bon. C’est assez. Il faut que j’aille travailler.
− T’en
as pas assez de faire le peddleur, de passer par les maisons pour
accorder des pianos plutôt que de donner des leçons de musique ?... Oui!
Oui! Je sais ! Je sais ! Tu veux pas voir de morveux ici.
− On en
a assez parlé. On a tout dit. J’ai pas envie de donner des leçons de
piano. Point à la ligne. J’aime peddler, comme tu dis. Je me suis
fait une belle clientèle, je rencontre des tas de gens intéressants,
souvent amusants. C’est rare qu’on ne me demande pas de jouer quelque
chose quand j’ai fini d’accorder un piano. On veut toujours m’entendre.
− C’est
pas payant.
−
Enseigner non plus... Tu t’souviens de Gilles, Gilles Trahan,
l’organiste de Saint-Dominique ? Il reçoit des élèves à tour de bras.
− Il
reçoit ! Comme tu t’exprimes bien, dit Maggy d’un ton moqueur.
− C’est
pas drôle. Laisse-moi donc parler, rétorqua un Joseph impatient.
J’essaie de t’expliquer comment Gilles fonctionne. Il donne des leçons
de piano à la maison et d’orgue à l’église en plus des grand-messes du
dimanche, des mariages et des funérailles. Y a pas l’temps d’souffler.
Eh bien ! Il gagne moins d’argent que moi.
− En
tout cas, c’est plus prestigieux.
−
Laisse-moi faire. J’ai rencontré la Supérieure des sœurs de la
Congrégation Notre-Dame. Tu t’rends compte ? Si j’obtenais un contrat
pour tous leurs couvents.
− Tu
rêves encore.
− Mais
non. Fais-moi confiance. On restera pas toujours dans ce petit logement.
Aussitôt que j’aurai fini de payer mon auto, j’ai l’intention de
construire... Maggy, tu m’écoutes même pas.
Il
cessa de parler. L’air taciturne, la veine au milieu du front un peu
plus rouge que d’habitude, Joseph Durantal, appuyé au mur, s’était
allumé une cigarette qu’il faisait légèrement tourner à chaque fois
qu’il la portait à sa bouche. Il sortit une montre de sa poche et
regarda l’heure en la tenant bien à plat dans la paume de la main
gauche.
− Il
faut que je parte. Je dois me rendre chez un client. Je vais demander à
Simone de t’apporter quelque chose à manger.
− Tu
veux dire la souillonne ?
− Parle
donc pas comme ça. T’es pas obligée de la démolir. C’est une bonne fille
et t’as besoin d’aide.
− OK.
OK. Laisse-moi donc des cigarettes. J’en ai plus.
Joseph
sortit son paquet de sa poche et le déposa sur la table de chevet
− Je
t’en rapporterai d’autres ce soir.
C’est
peut-être à ce moment-là qu’elle décida d’accepter l’offre de sa sœur
d’emmener le bébé avec elle pour l’élever comme une princesse. L’enfant
connaîtrait un niveau de vie plus élevé que Joseph ne pourrait jamais
lui procurer. Elle s’appellerait Sophie et partirait avec la tante
Constance tout de suite après le baptême.
Joseph
Durantal sortit de chez lui, monta dans sa Chevrolet quatre portes, tâta
le petit sac noir contenant son diapason toujours posé sur la banquette
avant et fila Chez Camille. Dès qu’elle l’aperçut, la serveuse
lui lança joyeusement : « une pointe de tarte aux pommes et un café,
monsieur Durantal ? » Il rit en guise d’acquiescement et s’assit au
comptoir. Camille était déjà là. Les deux compères s’amusaient à
discuter de tout et de rien, pas toujours de façon rationnelle
cependant, même que l’un prenait toujours le contre-pied de l’autre. Et
ils étaient drôles. Et ils avaient de l’esprit. Bien des habitués
n’auraient manqué ces joutes oratoires pour rien au monde malgré la
répétition des vieilles farces. En tout cas, ça rigolait dans le
snack-bar. Puis on se quittait sur un éclat de rire, prêts à recommencer
à la première occasion.
Autant
Joseph incarnait un monsieur sérieux, même sévère aux yeux de Maggy,
autant il divertissait tous ceux qu’il rencontrait en dehors de la
maison. Là-bas, une huître enfermée dans son écaille ; ici, une marée de
champagne pétillant.
Tout de
suite après le baptême, Constance emporta le poupon chez elle. La
cérémonie avait été courte, la réception, plus brève encore. Joseph
ressentait ce départ comme une trahison et, le plus dur pour lui, était
de le taire. Un homme, ça ne pleure pas. Pourtant il avait pleuré en
cachette et Maggy le savait. Comme à son habitude, elle avait feint de
l’ignorer.
Joseph
se rendit plusieurs fois chez Constance qui le recevait bien, mais sans
lui laisser la chance de s’occuper de la petite, de la prendre dans ses
bras ou de la bercer. Il était toujours trop tôt ou trop tard. Déçu,
Joseph revenait à la maison et demandait pourquoi Sophie ne revenait
pas. Maggy étirait le temps.
− On
verra... Tu sais, elle est bien là.
Il
était incapable de lui faire dire autre chose. Malgré tout, il
n’admettait pas, il n’admettrait jamais que Sophie ne puisse vivre tout
simplement avec eux. Plus tard, elle lui reprocherait peut-être sa
faiblesse et son incapacité à tenir tête à Maggy et à Constance.
Était-ce si difficile d’exprimer ses sentiments ? Croyait-il qu’en les
dissimulant il augmentait ses chances de la ramener à la maison ? Au
fond de lui-même il avait compris dès le premier jour l’affreux troc
auquel s’étaient livrées les deux sœurs.
Joseph
se mit résolument au travail. Il voulait réussir. Petit à petit sa
clientèle augmenta. Les bonnes sœurs lui donnèrent sa première chance à
un couvent de Limoilou et, par la suite, la Supérieure, satisfaite de
ses services, le recommanda à la communauté. Il put ainsi étendre son
commerce dans une partie importante de la ville de Québec ainsi qu’à
Lévis et ses environs.
Quand
les Durantal eurent Rubens, suivi un an plus tard de Mathilde, ils
emménagèrent dans une maison neuve. Puis, il y eut Mathieu et Mireille.
Les semaines succédèrent aux jours et les années aux mois, mais Sophie
ne revint pas. Malgré sa peine et ses regrets, Joseph s’efforçait d’être
un bon père de famille.
À
l’occasion de fêtes de Noël, du Jour de l’An ou de Pâques, Constance
emmenait sa pupille visiter sa famille. À ce moment-là, il y avait
branle-bas dans la maison. Sa réputation de femme riche exerçait sur les
Durantal un magnétisme certain tout en provoquant des réactions
équivoques. On la craignait plus qu’on ne l’aimait. Quant à Sophie, les
enfants la considéraient beaucoup plus comme une cousine que comme une
sœur. Les rencontres revêtaient un caractère d’obligation pour tous et
chacun. Mathilde portait les vêtements de Sophie devenus trop petits et
Constance ne manquait jamais de le remarquer en faisant valoir leur
belle qualité. Les garçons prétextaient n’importe quoi pour ne pas
rencontrer leur tante, car ils ne l’aimaient pas beaucoup et, la plupart
du temps, Joseph demeurait silencieux. Quand sa belle-sœur s’annonçait,
il ne demandait plus s’il devait aller la chercher. Il prenait son
chapeau, montait dans sa voiture et devenait un chauffeur bien docile.
Joseph
avait changé. Ses beaux yeux jadis si romantiques s’étaient transformés
et l’éclat de son regard s’était éteint. Il avait perdu le goût de vivre
et refusait maintenant de manifester ses joies comme ses peines. Quelque
chose s’était brisée en lui.
Après
sa journée de travail, Joseph avait pris l’habitude de passer de longs
moments assis dans sa berçante, absorbé dans ses pensées, loin du monde.
Aussitôt qu’elle le voyait ainsi, Maggy lui passait la même remarque :
« Jos, tu jongles trop ». Pour éviter cette espèce d’intrusion dans sa
vie personnelle, il accomplissait toutes sortes de petits travaux que
nécessite une maison pleine d’enfants. Comme le maniement du pinceau et
du marteau rendait ses mains gourdes et calleuses, il se pétrissait les
jointures, les phalangettes, selon son expression, pour tenter de
conserver une certaine agilité à ses doigts de pianiste. Il jouait
encore. Un peu. À l’occasion. Surtout une valse qu’il affectionnait
particulièrement.
Mais
Joseph manquait d’inspiration auprès de sa famille, plus heureux de
conduire sa voiture que de rester chez lui. Maggy ne se sentait
aucunement responsable de l’évolution du caractère de son homme devenu
morose et triste. Quelques années auparavant, Constance lui avait
consenti un prêt pour l’aider à joindre les deux bouts. Il ne lui avait
jamais remis, ce que Maggy ne se gênait pas de lui rappeler.
− As-tu
remarqué la délicatesse dont ma sœur fait preuve? Jamais elle ne te
parle d’argent. Peut-être a-t-elle oublié ?
− Mais
non. Elle n’a rien oublié. Au contraire, ça lui plaît que je sois son
obligé. Elle connaît ça le pouvoir de l’argent.
−
Arrête donc. N’empêche que c’est grâce à moi si elle t’a prêté mille
dollars. T’en menais pas large à ce moment-là. Tes affaires allaient pas
trop bien... J’ai beaucoup de difficulté à te comprendre. Tu sembles lui
en vouloir au lieu de lui manifester de la reconnaissance.
− Je ne
lui en veux pas. Je constate. D’ailleurs, je vais pouvoir tout lui
remettre très bientôt.