PREMIÈRE PARTIE
Les réalisations
Première : La plate-forme
Le vent soufflait fort et de façon irrégulière cette
journée-là, rappelant tantôt un chuchotement, tantôt un cri. C’était
un samedi après-midi, le 7 octobre 1995. Les feuilles tombaient pour
se reposer des hauteurs. Avec ses amis, François Lavoie construisait
derrière chez lui une plate-forme en bois. Il se tenait seul sur sa
plate-forme non achevée quand le souffle d’Éole, d’une secousse
démesurée, l’en fit dégringoler. Ses amis observèrent sa chute,
impuissants à lui venir en aide. François atterrit sur une grosse
racine et son bras droit encaissa le coup. Les amis du jeune garçon
étaient stupéfaits. Tandis que les autres se précipitaient à son
secours, l’un d’entre eux, Frédéric, courut avertir les parents de
son copain. Pierre, le père de François, se hâta auprès de son fils,
tandis que Lucie, sa mère, téléphonait aux urgences médicales. Les
secours furent très rapides, car l’hôpital ne se situait qu’à
environ trente cris de sirène de la maison. Pendant que François
expliquait brièvement à son père les circonstances de l’accident,
Lucie accompagnait les ambulanciers jusqu’à l’endroit où son fils
avait été blessé. Elle avait pressenti ce qui arrivait. François se
passionnait pour les travaux de construction ou de démolition qu’il
exécutait avec beaucoup de talent, mais l’utilisation d’outils
faisait craindre le pire à sa mère. Lucie avait peur des outils,
surtout ceux avec des dents. Cette phobie l’empêchait d’assister aux
réalisations de son fils, même si celles-ci suggéraient pour lui un
avenir prometteur.
Les ambulanciers immobilisèrent François sur une
civière. Pour lui, le temps s’était figé. Sa construction venait de
s’arrêter, puisqu’il était le directeur des travaux. Durant tout le
trajet en ambulance, il ne pensa qu’à une chose : guérir le plus
rapidement possible. Il voulait terminer sa plate-forme. À
l’hôpital, cependant, le médecin l’informa qu’il avait le bras
fracturé et qu’un plâtre serait nécessaire. Ce diagnostic s’enfonça
dans son crâne comme un clou dans le bois. Il savait qu’il en serait
obsédé jusqu’à ce que le plâtre soit retiré. François rentra à la
maison le jour même.
François ne terminait jamais ses projets personnels. Ceux-ci étant
trop ambitieux, il se décourageait avant la fin. Cette fois, par
contre, il était bien résolu à aller jusqu’au bout. Il compléterait
sa plate-forme.
François adorait bricoler, mais s’il était très habile de ses mains,
il l’était beaucoup moins verbalement. Il était affligé d’une
timidité qui le glaçait et lui paralysait la mâchoire dès qu’une
fille posait le regard sur lui. De toutes les filles qu’il
connaissait, François aimait en secret sa deuxième voisine. Elle
s’appelait Isabelle Gagné, elle était son étoile rayonnante. Elle
avait quatorze ans, lui treize. C’était là la vocation de la
plate-forme : elle lui offrirait un poste d’observation d’où il
pourrait apercevoir Isabelle. Comme un ornithologue observant les
oiseaux pour mieux comprendre leurs comportements, François, muni de
ses jumelles, pourrait percevoir les battements d’ailes qui
transportaient les désirs d’Isabelle.
Ses parents ne pratiquaient aucune religion. Ils ne croyaient qu’en
l’être humain avec ses qualités et ses défauts. Leurs pensées
demeuraient bien terrestres, dépourvues qu’elles étaient des ailes
qui leur auraient permis d’accéder à une dimension plus spirituelle.
Ne croyant en aucun dieu, ils n’avaient jamais transmis le sens de
la prière à François. Dans le calme de sa chambre, ce soir-là, il se
plut à imaginer un être supérieur capable de libérer son bras de son
plâtre, comme il l’aurait fait des glaces emprisonnant un bateau.
Détendant tous les muscles de son corps, il glissa dans une
relaxation qui le plongea peu à peu dans un sommeil imminent. Peu
après, il s’endormit.
À son réveil, le lendemain matin, un phénomène bizarre se produisit.
François ressentit des chatouillements à travers son corps. Comme il
était très chatouilleux, cela devint vite insupportable. Il se leva
aussitôt, tout son corps tendu vers l’avant. Un sentiment
d’inquiétude lui traversa l’esprit, mais il ne dura que quelques
secondes. Le phénomène prit fin comme il avait commencé. Estomaqué,
le jeune garçon se retrouva soudain devant un autre François qui
aurait pu être son jumeau identique, le plâtre en moins. Qui
était-ce? Qu’allait-il se passer? Le cœur battant, François ferma
les yeux et les rouvrit pour s’assurer qu’il ne rêvait pas. L’autre
– son double? – était toujours là et c’est à ce moment qu’il prit la
parole :
« N’aie pas peur. Je suis ici pour terminer ta
construction interrompue.
–
Oui, c’est bien de cela que je parle.
–
Mais qui es-tu et comment es-tu au courant de mon
projet?
–
Je suis l’esprit de bienfaisance qui réside en toi, je
connais tout de toi. Je suis la partie de toi qui te veut du bien.
Ma mission consiste à te procurer joie et bien-être. En une seule
occasion, je peux aussi réaliser l’un de tes plus grands souhaits.
Comme je connais tous tes désirs, je sais que tu seras heureux de
voir ta tour d’observation complétée. N’ai-je pas raison?
–
Oh oui! Je ne pense qu’à cela!
–
Es-tu prêt?
–
Et comment! Mais on te verra faire, fit remarquer
François, osant à peine y croire.
–
Non. Tu es le seul qui puisses me voir, parce que je
suis issu de toi. Je disparaîtrai lorsque la réalisation sera
achevée.
–
Si tu fais partie de moi, pourquoi vas-tu m’abandonner
après avoir réalisé un seul de mes désirs?
–
Je ne t’abandonnerai pas, je serai toujours là pour
toi, mais ma présente mission est très spéciale. Je ne me révélerai
à toi de façon visible qu’une seule fois, mais je t’aiderai encore
très souvent, sans que tu t’en rendes compte. »
Les deux François se rendirent donc ensemble dans le boisé. Le
double termina rapidement la plate-forme, à la stupéfaction et au
grand soulagement de François qui se montra très satisfait. Au
moment où François le remerciait, l’esprit lui divulgua une phrase
de transmission : C’est à ton tour. Il lui expliqua qu’il
n’avait qu’à prononcer cette phrase à l’oreille de quelqu’un d’autre
pour lui permettre d’accomplir sa mission auprès de cette personne.
« Tu vas donc changer de corps?
–
Ce sera difficile pour moi d’expliquer tout ça à la
personne que je choisirai.
–
Tu n’as pas à te soucier de cet aspect des choses,
François, je m’occuperai de tout. Contente-toi de prononcer la
phrase de transmission à l’oreille de quelqu’un à qui tu souhaites
faire un beau cadeau et laisse-moi me charger du reste.
–
Puis-je redire la phrase plus d’une fois à la même
personne?
–
Non. Comme je viens de te le dire, cette mission ne
favorise quelqu’un qu’une seule fois. Aussi, celui ou celle qui
tenterait de glisser la phrase à une personne qui l’aurait déjà
entendue sentirait une poussée vers l’arrière qui lui rappellerait
cette règle.
–
Bon, j’ai compris. Merci encore et bon voyage!
–
Au revoir, François et profite bien de ta nouvelle
tour. »
François
retourna à la maison pour prendre son petit déjeuner. Il savait que
l’un de ses parents entendrait la phrase de transmission, mais
lequel devait-il choisir? Il réfléchit et décida que le premier des
deux qui se présenterait dans la cuisine serait l’heureux élu.
François avait terminé son repas quand Pierre entra dans la pièce.
Après avoir dit à son père qu’il avait passé une bonne nuit malgré
sa douleur au bras, François lui murmura à l’oreille la phrase qui
permettait à l’esprit de bienfaisance de changer de corps : C’est
à ton tour.
Deuxième : Le deuxième enfant
L’esprit de bienfaisance trouva très rapidement le désir qu’il
réaliserait pour Pierre. Il s’agissait d’une évidence. Cette idée
occupait pratiquement tout l’espace dans la conscience de Pierre : son
épouse et lui voulaient un deuxième enfant. Pierre et Lucie s’étaient
tous les deux soumis à des tests de fertilité et c’était dans le
jardin de Pierre que, depuis plusieurs mois, cela ne fonctionnait pas.
En reculant dans le temps, l’esprit découvrit que cette période
infertile avait commencé le jour où Pierre avait perdu son emploi.
Depuis lors, Pierre était devenu très paresseux. Son travail lui
procurait une grande motivation. Sans emploi, la valorisation de soi
se révélait à peu près absente. Il exerçait la profession de
vétérinaire. Lorsqu’il guérissait ou soulageait les douleurs d’un
animal, cela lui donnait de grandes satisfactions et sa motivation,
par le fait même, s’en trouvait renforcée.
Pierre ne soupçonnait pas que la perte de son emploi pût être
responsable de cette situation ni que sa paresse pût affecter la
performance de ses spermatozoïdes. Leur perte de vitesse et
d’endurance menait à un résultat tragique : aucun spermatozoïde ne
pouvait atteindre l’ovule.
L’esprit de bienfaisance, ayant découvert tout cela, s’apprêta à
solutionner le problème. Pendant que François se trouvait à l’école,
son bras coincé dans un plâtre l’empêchant de prendre des notes,
l’esprit enclencha le processus de dédoublement du corps de son père.
Pierre se demandait ce qui se passait en lui, son fils ne lui avait
rien expliqué sur les effets de la phrase de transmission. Aussi,
quand il se retrouva face à lui-même, comme s’il se regardait dans un
miroir, il eut d’abord très peur. Son double n’avait rien de
monstrueux mais Pierre ne comprenait rien à cette expérience. Il
refusait d’y croire. À ses yeux, un tel phénomène était impossible.
C’est alors que sa copie parla :
« Bonjour, je suis l’esprit de bienfaisance. Votre fils a prononcé
pour vous la phrase qui m’a permis de changer de corps et de me
révéler à vous. »
Étonné, Pierre secoua la tête et répondit :
« Oui, en effet, il m’a chuchoté quelque chose que je n’ai pas très
bien compris.
–
C’est à ton tour, approuva l’esprit.
–
Oui, oui, c’était ça! Êtes-vous bien réel?
–
Tout à fait réel, croyez-moi, mais je comprends votre
surprise. J’ai le pouvoir de contribuer à votre bonheur en réalisant
l’un de vos vœux les plus chers. Un seul. Vous sentez-vous prêt?
–
Comment puis-je être certain que ça va se réaliser?
Qu’avez-vous donc accompli pour mon fils?
Sceptique, Pierre se promit d’interroger son fils dès
son retour de l’école. Il ajouta :
« Je suis curieux de savoir ce que vous allez réaliser pour moi.
Pouvez-vous me le dire?
–
Oui, bien sûr. Vous allez avoir un deuxième enfant. J’ai
trouvé une solution à votre infertilité.
–
Comment avez-vous su que j’étais infertile?
–
J’ai voyagé à travers tout votre corps. En explorant
l’infiniment petit, j’ai pu identifier ce qui ne va pas chez vous.
C’est la perte de votre emploi qui a causé une infertilité temporaire.
Vos spermatozoïdes manquent de vigueur, mais je vais y remédier.
10 ml de la sueur d’un athlète accompli
250 ml de jus d’orange
Après avoir bien mélangé les deux ingrédients, vous devrez boire cette
potion d’énergie en regardant un match de boxe. »
Tout ce rituel lui paraissait assez farfelu, mais Pierre se disait
qu’il n’avait rien à perdre. Comparé à celui des techniques actuelles
de fertilité, le coût de cette solution serait négligeable. Il accepta
donc de se soumettre à l’exercice.
Il se procura l’enregistrement sur cassette d’un match
de boxe quelconque à son club vidéo habituel. Quant à la sueur d’un
athlète reconnu, il se demanda quelle personnalité sportive de Québec
pourrait convenir et demanda à l’esprit si un joueur de hockey de
l’équipe professionnelle serait approprié. L’esprit acquiesça ajoutant
qu’il faudrait trouver le meilleur joueur. Mais comment faire pour
récupérer cette sueur? Pierre interrogea son double qui lui répondit :
« Je vais m’en occuper. J’ai oublié de vous dire que je suis visible à
vos yeux, mais invisible aux yeux des autres. Donc, aucun risque de me
faire prendre. Qui est le meilleur joueur de l’équipe de Québec? »
Pierre consulta le journal du jour, identifia le joueur qui avait
marqué le plus grand nombre de points durant la saison en cours et
communiqua son nom à l’esprit. Par mesure de précaution, il lui donna
aussi le nom du deuxième meilleur marqueur. Était-ce le fait du
hasard? Un match de hockey devait être disputé le soir même. L’esprit,
ayant obtenu le dernier détail qui lui manquait, promit à Pierre qu’il
serait de retour après la partie. À ce moment, avant de se coucher,
Pierre devrait boire son jus en regardant le match de boxe.
Pierre préféra ne rien dire à son épouse de ce qu’il venait tout juste
de vivre, pensant que le mieux était d’en attendre les résultats. Il
passa la journée à attacher ses arbustes et à nettoyer son terrain en
préparation pour l’hiver. Pierre courut dans plusieurs directions à la
poursuite de quelques feuilles mortes qui, emportées par le vent,
refusaient d’entrer dans le sac-poubelle. Cela lui rappelait la tendre
enfance de son fils. Il se revit poursuivant François et incapable de
l’attraper. François s’amusait tellement avec ses amis qu’il refusait
de manger. Cela s’était produit maintes fois.
Lorsque François rentra de l’école, en fin d’après-midi, Pierre lui
sauta dessus. Il ne voulait pas l’agresser, mais lui demander si ce
que l’esprit lui avait raconté à propos de la plate-forme était vrai.
François lui relata les faits et, à son tour, Pierre raconta sa propre
expérience. François se sentit tout excité à l’idée d’avoir un frère
ou une sœur, le plus beau cadeau qu’aucun Père Noël ne pourrait jamais
lui offrir.
En fin de soirée, le double de Pierre rapporta à la maison une
bouteille contenant la précieuse sueur. Lucie était couchée depuis un
bon moment. Avec application, Pierre mélangea les deux liquides et
s’installa devant le poste de télévision pour regarder son combat de
boxe. Le breuvage se révéla assez différent de la boisson gazeuse
qu’il buvait habituellement en regardant un film. Les deux boxeurs se
frappaient avec une telle force que Pierre ne put visionner leurs
performances plus de quinze minutes. Il était conscient que les deux
hommes pratiquaient un sport professionnel, mais la violence des coups
de poing l’irritait. Allergique à toute forme de violence – cela lui
donnait des démangeaisons morales –il ne put en supporter davantage.
Il prit la décision d’aller se coucher, souriant à l’idée de mettre
ses spermatozoïdes à l’épreuve dès le lendemain matin.
Lucie se réveilla dans un champ de chandelles allumées, surprise de
voir son époux dévêtu, debout au pied du lit. Elle interpréta
rapidement l’attitude invitante de Pierre qui lui souriait avec amour.
Elle ne comprenait pas très bien ce qui, ce matin-là, rendait Pierre
aussi sentimental, mais comme elle souhaitait avoir un autre enfant
aussi ardemment que lui, elle ne résista pas. En guise de
consentement, elle enleva son pyjama et lui tendit les bras. Pierre
bondit dans le lit et les deux inséparables s’adonnèrent à la relation
physique amoureuse la plus intense entre deux êtres vivants.
Deux semaines passèrent sans grand nouveau. Sauf que le vendredi
matin, 20 octobre, Lucie exhibait de la main droite un test de
grossesse au résultat étonnant. L’esprit de bienfaisance avait dit
vrai. Il avait agi. Quel bonheur pour Pierre et Lucie! Quelle joie
pour François! Tous les doutes de Pierre s’étaient évanouis. L’esprit
pouvait réellement exaucer les désirs.
Toute la journée, Pierre se demanda s’il allait révéler à Lucie
l’épisode qu’il avait vécu avec l’esprit de bienfaisance. Elle ne le
croirait sûrement pas. Il valait mieux attendre qu’elle fasse
elle-même son expérience avec l’esprit. Le soir venu, en rentrant de
son travail, Lucie fut accueillie par Pierre qui prononça à son
intention les mots : C’est à ton tour.
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