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Charles Perrault revisité


Essai - Étude


Gérard Gélinas


 

Fondation littéraire Fleur de Lys
Lévis, Québec, 2018, 1019 pages.
ISBN 978-2-89612-561-6

 

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Charles Perrault revisité, essai - étude, Gérard Gélinas, Fondation littéraire Fleur de Lys

 

 

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PRÉSENTATION

 

Charles Perrault revisité, essai - étude, Gérard Gélinas, Fondation littéraire Fleur de Lys
 

Qui ne se souvient de la Belle au bois dormant ou du Chat botté? Le but de cette recherche est d’identifier le sens des huit contes en prose attribués à Charles Perrault sur lequel les critiques ne s’entendent pas. Pour ce faire, l’auteur s’est d’abord penché sur le dossier Perrault dans son ensemble pour repérer, à la lumière des données les plus récentes, les éléments qu’il fallait corriger et ajouter. Le résultat de ce long travail de révision (qui s’adonne à l’analyse détaillée de la biographie de Perrault, notamment en regard de ses trois contes en vers) fait voir que les pistes traditionnelles pour aborder les contes en prose ne sont pas assez solides pour interdire la proposition d’une nouvelle grille de lecture qui tient compte de facteurs qui ont été jusqu’ici généralement négligés et qui, selon les critères courants pour comparer des hypothèses rivales (simplicité, cohérence, pouvoir d’explication, etc.), rend mieux compte que ses concurrentes de toutes les données actuellement disponibles dans cette affaire. Le sous-titre de cet ouvrage pourrait donc être : La révision du dossier Charles Perrault.

 

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SOMMAIRE

 

Charles Perrault revisité, essai - étude, Gérard Gélinas, Fondation littéraire Fleur de Lys
 

PRÉSENTATION
 

AU SUJET DE L'AUTEUR
 

INTRODUCTION- Un cas de « sommeil dogmatique »?
 

ANNEXE 1  - Perrault aujourd'hui
 

CHAPITRE 1 - Un long début de carrière
 

CHAPITRE 2 - L’élection à l'Académie française
 

  • Un commis surchargé
     

  • Rappel des événements
     

  • La position de Perrault à l’Académie
     

  • Annexe : la peinture
     

CHAPITRE 3 - Le manuscrit de 1673
 

  • Un commis épuisé et rumeurs de disgrâce de Colbert ?
     

  • Louvois et la guerre de Hollande
     

  • Le changement d’attitude de Colbert
     

CHAPITRE 4 - De la critique de l'opéra à la louange du siècle de Louis XIV
 

  • Perrault à la défense du livret de Quinault
     

  • L’énonciation de la thèse de la supériorité des Modernes
     

CHAPITRE 5 - Le recueil de 1675 – 1676
 

  • Les circonstances de publication
     

  • Le Labyrinthe de Versailles
     

  • Le prince de Conti et Le Laboureur
     

  • La deuxième édition de 1676
     

  • La Querelle des inscriptions
     

  • Effets de l’ouvrage de Perrault sur sa carrière
     

  • CHAPITRE 6 - La fin aux bâtiments
     

  • L’éloignement face à Colbert
     

  • La naissance du duc de Bourgogne
     

  • Autres œuvres de circonstance
     

CHAPITRE 7 - La séance du 27 janvier 1687 à l'Académie française
 

  • La fistule de Louis XIV et la célébration de sa guérison
     

  • L’éclat de Boileau
     

  • La Fontaine et son Épître à Huet
     

  • La constitution des partis
     

CHAPITRE 8 - Suites du siècle de Louis Le Grand
 

  • Fontenelle : la Digression sur les Anciens et les modernes et sa candidature à l’Académie
     

  • La Digression sur les Anciens et les Modernes
     

  • La réaction de Perrault
     

CHAPITRE 9 - Les contes en vers
 

  • Le cadre de la Griselidis de Perrault
     

  • Le Lettre à M*** en lui envoyant Griselidis
     

  • Le marquis de Salusses
     

  • Griselidis
     

  • Le faux message de la bibliothèque bleue
     

  • Mlle L’Héritier et la louange de Griselidis
     

  • Griselidis et la doctrine de l’honnêteté
     

  • Vérification de notre grille de lecture
     

  • L’éloquence, le roman et la nouvelle selon le deuxième tome du Parallèle
     

  • La deuxième édition de Griselidis accompagnée du conte de Peau d’Âne
     

  • Les Souhaits ridicules et la famine de l’hiver 1693
     

  • Le recueil des trois contes en vers
     

  • Conclusion
     

  • Annexe 1 L’obéissance des épouses selon le Messagier de Paris
     

  • Annexe 2 Les pièges de la préface des contes en vers
     

  • Annexe 3 Perrault et la doctrine des essences
     

  • Annexe 4 Examen des hypothèses rivales sur Griselidis
     

  • CHAPITRE 10 - La « réconciliation » entre Boileau et Perrault
     

  • L’intervention d’Arnauld
     

  • La présentation du Dictionnaire de l’Académie française
     

CHAPITRE 11 - Les contes en prose
 

  • Un recueil de « contes de ma mère l’Oye »
     

  • Titres absurdes
     

  • Inversions
     

  • Dissonances
     

  • Déception des attentes des lecteurs
     

  • Vides dans les récits
     

  • Vignettes absurdes
     

  • Recoupements avec l’Antiquité
     

  • Récits à contre-courant des mœurs
     

  • Recoupement de la fiction et de la réalité
     

  • Inversion d’événements historiques
     

  • Impossibilités
     

  • Flottements
     

  • Illogisme
     

  • Récits porteurs d’une « morale très sensée »?
     

  • La dénaturation des contes en prose par les éditeurs
     

  • Un jeu de salon
     

  • Discussion des hypothèses rivales
     

  • Le succès des contes en prose par les conversations qu’ils génèrent ?
     

  • L’auteur du recueil
     

  • Pourquoi Mademoiselle?
     

  • La dédicace du recueil
     

  • Extension de notre hypothèse
     

  • Conclusion
     

  • Annexe 1 La rivalité entre Perrault et La Fontaine
     

  • Annexe 2 L’humiliation de l'époux de Mademoiselle
     

  • Annexe 3 Les hommes illustres
     

  • Annexe 4 Le fils Perrault
     

  • Annexe 5 L’abbé de Choisy et Le Petit Chaperon Rouge
     

  • Annexe 6 Les deux versions des Fées et de Riquet
     

  • Annexe 7 Les textes du manuscrit de 1695 et de l'édition Barbin
     

CONCLUSION  - Quelle statue pour Charles Perrault ?
 

ÉDITON ÉCOLOGIQUE
 

ACHEVÉ D'IMPRIMER
 

 

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EXTRAIT
 

Charles Perrault revisité, essai - étude, Gérard Gélinas, Fondation littéraire Fleur de Lys
 

INTRODUCTION

Un cas de « sommeil dogmatique » ?

 

Les notes en bas de page furent supprimées de cet extrait

Cet ouvrage entreprend la révision détaillée du dossier Charles Perrault. Voici les paramètres à l’intérieur desquels celle-ci a été menée.

Je suis d’accord avec Hegel pour dire que « le vrai, c’est le tout ». Dans le cadre de cette recherche, il est cependant certain que je ne dispose pas de tous les éléments qui forment ce tout. Pour combler les vides, il me faudra faire des hypothèses, sans savoir si j’ai bien interprété les données en amont sur lesquelles elles se fondent, tout comme celles dont elles cherchent à rendre significativement compte en aval.

Cette situation semble confirmer la thèse de Kant, à savoir que la chose en soi nous échappe. Schopenhauer avait cependant objecté que nous sommes nous-même une chose en soi où se logent notre conscience, notre volonté et nos désirs. En ce sens, je pourrais qualifier d’existentielle l’approche que j’ai ici suivie, c’est-à-dire que, une fois un contexte exposé (puisque la liberté créatrice, selon l’expression de Sartre, est toujours « en situation »), j’ai tenté, en procédant par projection, d’imaginer les intentions qu’avait pu avoir Perrault, compte tenu que le sens manifeste de ses diverses œuvres peut être établi à partir des intentions de l’auteur (la conscience étant intentionnelle, comme dirait Husserl). Certes, le passage du « Je pense » cartésien qui était transparent à lui-même au « Ça pense » du post-modernisme ouvre la voie à l’action de l’inconscient et de d’autres déterminismes cachés, mais je n’ai pas exploré cette voie où trop d’écoles pullulent pour qu’il me soit possible de faire avec sérieux la part des choses. Je me suis contenté d’une analyse qu’on pourrait dire de premier niveau et de présenter plus d’une intention de la part de Perrault (et des autres actants dans ce dossier) lorsque je pensais qu’il était possible que ce dernier ait pu avoir, cumulativement, plus d’un motif pour agir. Il suffisait que celles-ci ne soient pas incompatibles entre elles au même moment pour que je les retienne. Je pense ainsi respecter le principe du rasoir d’Ockham (ou Occam) selon lequel, en regard des faits à expliquer, il faut éviter de multiplier les hypothèses et s’en tenir à celles qui semblent apparemment les plus simples.

Ce livre remet en question un certain nombre de propositions sur Charles Perrault qui sont généralement admises dans les milieux littéraires, notamment en ce qui concerne les contes qui lui sont attribués. C’est pourquoi je ne me suis pas contenté d’exposer mes hypothèses, mais je les ai aussi confrontées à leurs rivales, laissant aux lecteurs le soin de tirer leurs conclusions à partir des critères courants de simplicité, cohérence, pouvoir d’explication, richesse, etc. utilisés dans les diverses sciences pour ce faire.

Face à l’œuvre de Perrault, surtout pour ses contes, je risque de me trouver dans une position semblable à celle dans laquelle ce même Perrault était en regard des grandes œuvres des Anciens. Celles-ci étaient communiquées et louées dès l’enfance à ses contemporains, et ceux qui les critiquaient étaient tournés en ridicule. Le principal obstacle que Perrault estimait avoir eu à affronter dans la Querelle des Anciens et des Modernes était, d’une part, les préjugés de ses opposants en faveur des Anciens et, d’autre part, leurs intérêts dans la mesure où leur maîtrise des textes anciens leur apportait gloire et subsistance en autant que cet héritage dont ils se faisaient les dépositaires conservait sa sacralité aux yeux du public. S’en prendre aux Anciens avait donc pour conséquence de menacer ce qu’il y avait de vital chez leurs adeptes actuels, de sorte que leur réplique aux attaques de Perrault déborda les seuls débats d’idées auxquels ils refusèrent d’ailleurs souvent de participer, mais prit périodiquement la forme de campagnes de dénigrement de celui qui les déstabilisait. La sociologie de la connaissance a montré qu’il existe des groupes actifs auprès des institutions, des éditeurs ou des gouvernements, et que ces groupes exercent un contrôle certain sur les publications via les comités de lecture, sur l’embauche au sein des organismes ou sur l’adoption des projets de recherche et de congrès avec les subventions qui y sont liées via les comités de sélection, etc. Selon le modèle de Kuhn, il s’agit là tout simplement du processus normal lié à la phase d’expansion des paradigmes admis par la communauté scientifique, bien que ceux-ci soient parfois en concurrence. Mais, là aussi des intérêts sont en jeu et la réaction des gens en place, lorsqu’ils se sentent agressés, peut être très vive et, comme du temps de Perrault, s’écarter des règles de discussion rationnelle ou de transparence si essentielles à l’avancement de la connaissance et dont se réclame la science avec fierté.


Ce qui précède laisse entendre que l’auteur du présent ouvrage a un doute raisonnable sur l’état actuel du dossier Perrault. Pour en fournir une justification épistémologique, il suffit de se pencher sur le devenir des contes qui lui sont attribués, car c’est à partir d’eux qu’est habituellement abordé le cas Perrault. Quelques coups de sonde historiques suffisent pour mettre en relief un certain nombre de faits qui montrent que la consécration des Contes de ma mère l’Oye est le résultat de polémiques qui ont grandement déterminé le sens qui leur a finalement été rattaché et massivement diffusé. Or, pour nous, c’est justement ce sens qui fait problème.

Un premier fait s’impose : l’année de leur publication, les contes en prose ont été l’objet d’une forte demande qu’il reste à expliquer, ne serait-ce qu’en explicitant ce que signifie la notion de « mode des contes de fées » qui est souvent utilisée à cette fin. Au cours du XVIIIe siècle, ils ont été largement diffusés en contrefaçon et par la bibliothèque bleue, mais les intellectuels les ont généralement ignorés ou regardés de haut, un peu comme ils le font aujourd’hui pour les volumes de la collection Harlequin qui se vendent pourtant à des millions d’exemplaires depuis longtemps. À la fin du siècle, la Bibliothèque universelle des romans se pencha favorablement sur eux, mais l’exposé du marquis de Paulmy ne relancera pas véritablement la réflexion, car son texte sur Perrault fut globalement repris, en 1781, par l’édition Lamy des contes (qui contient également les contes en vers) et par celle du Cabinet des fées, ainsi que par d’autres éditeurs dans le cadre général de la promotion des contes des fées qui, comme nous le verrons en son temps, visait surtout à mousser la vente des volumes et à laquelle les éditeurs ne semblaient pas toujours trop croire eux-mêmes.

Deuxième constat : les contes attribués à Perrault deviennent un best-seller au XIXe siècle. Dès que le public des enfants fut abordé, à la fin du XVIIIe siècle, comme une catégorie spécifique de lecteurs, les contes de fées en général furent sans relâche l’objet de luttes très vives : le courant réaliste s’opposait à ce que les enfants et le peuple (considéré comme un grand enfant) soient mis en contact avec l’illusion; en réaction contre cet abus de la Raison à qui, dira Hetzel, « nous devons les milliers de livres en plomb dont on écrase le premier âge dans notre soi-disant frivole pays de France », le romantisme valorisa l’imaginaire dans les contes : « Il n’y a qu’eux de vrai, clame Laboulaye, l’auteur des Contes bleus. Mensonge! S’indigne le naturaliste Figuier : ils remplissent l’esprit des hommes de chimères ». Enfin, les uns fixaient l’amusement comme fonction principale du conte, alors que d’autres le voulaient essentiellement porteur d’une formation morale. Les nombreux gouvernements qui se succédèrent en France au cours du siècle ne privilégiaient pas toujours les mêmes orientations, notamment face à la laïcité, de sorte que divers éditeurs ajustèrent les contes aux attentes de l’État, avec les avantages qui en résultaient pour eux (notamment au niveau des livres de prix et d’étrennes). Par ailleurs, la publication d’éditions de luxe, comme celle de Curmer ou d’Hetzel, contribua certainement à établir la respectabilité des contes de Perrault, de même que le fait de les dédicacer à des personnes illustres. Il devint alors tentant de les destiner à des adultes plutôt qu’à des enfants, ce qui, du coup, modifiait leur sens.

Les divers mouvements nationaux qui traversent le XIXe siècle rattachèrent le conte au folklore duquel on estima pouvoir dégager l’ « esprit du peuple » propre à chaque nation. Pour se singulariser, comme on le faisait pour les races, on mit en parallèle certaines caractéristiques des peuples avec leurs contes. Des comparaisons furent faites et des degrés d’excellence établis. Les contes de Perrault furent ici privilégiés à cause de leur simplicité qui laissait croire que Perrault les avait puisés directement à la source populaire et, à la suite de Walckenaer dont la dissertation circula durant longtemps, certains se plurent à répéter que les fées étaient d’origine française.

Soumis à ces pressions, les contes de Perrault subirent des modifications. Par exemple, Fertiault qui était partisan de l’approche morale, corrigea les textes, alors que les folkloristes qui collectaient des contes populaires les notaient plus ou moins en fonction de l’esprit national dont ils rêvaient pour leur peuple et transféraient leurs résultats aux contes de Perrault. À cet égard, le fait que ce type de recherche fut fortement relancé en France suite à sa défaite contre l’Allemagne en 1870 peut laisser croire qu’il ne s’agissait pas d’une entreprise désintéressée. Quant aux Romantiques, certains s’adonnèrent parfois à des déclarations extravagantes sur les contes de Perrault qui, aujourd’hui, sont encore citées pour renforcer leur statut de chef-d’œuvre. À noter qu’on trouve des exagérations du même ordre du côté des opposants aux contes.

Au total, comme le note Jean Perrot, « c’est la découverte plus systématique du peuple par les frères Grimm, adaptateurs des contes populaires, l’obligation de son éducation, conjugués à l’épanouissement du sentiment romantique et la montée des nationalités vers le milieu du XIXe siècle qui ont amené de profonds changements dans l’imaginaire du conte français ». Le moins qu’on puisse dire est que la réputation que se sont acquise les contes de Perrault ne s’est pas faite de façon sereine, mais dans le cadre de luttes d’intérêts et de mouvements idéologiques. Voyons-les à l’œuvre chez Sainte-Beuve dont la notoriété contribua grandement à promouvoir celle des contes de Perrault.

Sainte-Beuve répète à l’envie qu’il « paraît bien certain, et cela est satisfaisant à penser, que ce n’est point dans des livres que Perrault a puisé l’idée de ses contes de fées; il les a pris dans le grand réservoir commun, et là d’où ils lui arrivaient avec toute la fraîcheur de naïveté, je veux dire à même la tradition orale, sur les lèvres parlantes des nourrices et des mères. Il a bu à la source dans le creux de sa main. C’est tout ce que nous demandons ». N’est-il pas clair que Sainte-Beuve se laisse ici porter par ses désirs en acceptant chaleureusement ce qui leur correspond sans chercher à questionner sérieusement les fondements de ce qui « paraît bien certain »? Sainte-Beuve semble en effet totalement fonder sa conviction sur « un homme qu’il est bon d’interroger quand on veut savoir à quoi s’en tenir, un savant qui n’est pas pourtant de l’Académie des Inscriptions, mais qui me paraît à lui seul toute une Académie d’érudits », à savoir M. Edélestand du Méril à qui Sainte-Beuve fait déclarer : « Il est aujourd’hui certain que, sauf pour Riquet à la houppe dont on ne connaît pas encore l’analogue, Perrault, dans tous ses autres contes, a recueilli avec plus ou moins d’exactitude des traditions orales ». Notons que l’expert qui est ici invoqué ne manifestait pas un tel degré de certitude dans ce qu’il affirmait, et que les Causeries du lundi tenues dix ans auparavant affichaient déjà la même assurance. Pourtant, entre les deux déclarations de Sainte-Beuve, au moins une voix s’était élevée contre cette grille d’analyse : revenant sur les Lettres sur les contes de fées attribués à Perrault de Walckenaer, F. Génin notait que ce dernier « se contente de dire, en termes généraux, que Perrault n’a fait que recueillir des récits populaires très anciens et, de cette assertion dénuée de toute preuve, il passe à l’origine des fées ». Génin pense plutôt que c’est au Pentamerone de Basile qu’il faut rattacher les contes en prose attribués à Perrault de qui il « se contenta de prendre le fond de sa narration qu’il écrivit à sa guise, platement, il faut le dire, et sans couleur ». Sainte-Beuve n’argumente pas pour répondre à cette objection, mais laissera E. de Lorme s’en indigner : « M. Génin (Dieu pardonne cette fausse vue à un juge ordinairement spirituel) a osé dire que les Contes de Perrault sont écrits platement et sans couleur ». Charles Deulin ne poussera pas beaucoup plus loin l’enquête, mais se contentera de répliquer : « Je suis convaincu, malgré l’opinion contraire de F. Génin et d’A. Maury, que Perrault n’a guère consulté que les nourrices ». Deulin poursuit, en visant Génin : on « n’en a pas moins prétendu [tout en reconnaissant que le Pentamerone était « impossible à traduire en français »], que ce recueil était la source où Perrault avait puisé le fond de sa narration qu’il écrivit, ajoute-t-il, à sa guise, platement et sans couleur. Cette étonnante assertion nous ferait croire que le critique, d’ordinaire si judicieux, n’a lu ni Perrault ni les contes du Pentamerone qui ressemblent à ceux de Perrault ». Bref, il n’y a ici aucun débat sur le fond de la question.

Toujours est-il que, « les contes de Perrault, mince plaquette si l’on s’en tient aux contes en prose, ouvrage à peine plus épais si l’on y joint les contes en vers, se sont acquis une notoriété immense, démesurée si on la juge par rapport au genre mineur dont ils relèvent. […] ils ont fini par compter parmi les œuvres les plus célèbres de la littérature française dans son ensemble ». Pourtant, certains problèmes non résolus sur lesquels nous reviendrons en détails dans les chapitres qui suivent, furent contournés en ayant recours au compromis : n’ayant pas réglé la question de l’auteur des contes en prose, on opta pour une collaboration du père et du fils; hésitant entre leur convenance pour un public d’enfants ou un public d’adultes, on suggéra que, comme les contes présentés lors de veillées, ils s’adressaient à tous, chacun y trouvant son compte selon ses capacités et son âge; Charles Perrault ayant été déclaré collaborateur dans l’écriture des contes en prose, il fallut les rattacher à sa carrière et on les interpréta comme une composante de la Querelle des Anciens et des Modernes. C’est à l’intérieur de ces paramètres que se fit généralement l’étude des contes en prose durant le XXe siècle et que se produisit ainsi un certain blocage dans la recherche.

Il y a donc lieu de croire que la consécration des contes de Perrault s’est faite en croisant certains « obstacles épistémologiques ». Or le retour du refoulé finit souvent par se produire parce que, comme le notait Max Planck, les tenants d’un paradigme dominant finissent par ne plus être en mesure de défendre le noyau dur de leur modèle face à l’assaut des jeunes générations. C’est ce qui semble s’être produit en 2007 avec la mise au programme dans les lycées des contes de Perrault en lien avec les illustrations de Gustave Doré. La compilation des ouvrages produits à cette occasion par de jeunes « perraltistes » révèle de profondes divisions entre les interprètes sur la signification de l’œuvre, notamment en ce qui concerne ses composantes morales qui, selon Perrault, sont pourtant la « chose principale » à considérer dans ce type de récits. De telles divergences ont certes autrefois existé parmi le nombre limité des spécialistes chez qui régnait cependant un parti dominant, mais elles n’étaient pas étalées de façon aussi criante et sans gêne que dans le présent cas où s’exprime la jeune génération des interprètes de Perrault à qui les éditeurs ont sans doute plus librement ouvert leurs portes, tout au moins à ceux qui, enseignant dans les collèges, avaient plus de chances d’être compris des élèves. On peut dire que s’est ici produit ce que Charles Dantzig énonçait sous forme de boutade :

On pourrait dire que le chef-d’œuvre littéraire est un grand livre contre lequel il n’y a plus d’objection. Un chef-d’œuvre est souvent une très vieille personne qui s’est assoupie dans la vénération que l’on a d’elle. Prise dans des filets empesés de notes en bas de page et piquée au sol par des citations, toujours les mêmes, faites par des gens qui ne l’ont pas lue mais citent des gens qui les citaient avant eux, bercée enfin par de déprimantes éloges, elle s’ennuie. Arrive un sale gosse qui tire sur sa robe. Comme elle sourit, tout d’un coup, comme elle se ravive.

S’il est vrai, selon un autre mot de Planck que « Qui possède la jeunesse, possède l’avenir », une révolution scientifique (c’est-à-dire un changement de paradigme) va possiblement se produire face aux contes de Perrault, comme il en a éclaté une depuis quelques années à l’endroit des conteuses de la fin du XVIIe siècle dont on découvre tout à coup le contenu subversif qu’une longue tradition avait à ce point masqué que, pour certaines d’entre elles, leur œuvre était auparavant offerte aux filles en toute innocence pour les former! « Pendant plus d’un siècle, les commentateurs se sont extasiés à l’envie sur la ‘naïveté’ et la ‘bonhomie’, la ‘simplicité’, le ‘charme’ des ‘contes de Perrault’. On reste confondu devant pareil aveuglement ».

Estimer que les contes en prose sont « le plus parfait modèle du genre », la « perfection du genre » et l’équivalent dans le domaine du conte de ce que La Fontaine a fait pour la fable constitue un autre obstacle épistémologique à affronter, car rouvrir le dossier Perrault est en quelque sorte s’adonner à un crime de lèse-majesté face à une œuvre universellement consacrée à répétition et qui a été éditée dans la collection «Génie de la France » ou « Génies de la littérature », et dans celles des « Meilleurs livres » et des « Grands écrivains choisis par l’Académie Goncourt », sans compter celles des « Chefs-d’œuvre de la littérature », des « Grands classiques français et étrangers », des « Grands romanciers » , des « Grandes œuvres » et des « Trésors de la littérature française » dans un texte parfois retravaillé ou accompagné de commentaires les présentant sous leur beau jour. L’édition de la Librairie de la Bibliothèque nationale qui a été largement diffusée notamment dans la « Collection des meilleurs auteurs anciens et modernes » contient, à l’occasion, cet avis sur la page de titre : « Les ouvrages publiés par la Bibliothèque nationale constituent le trésor littéraire de l’humanité ». Ce que Charles Nodier appelait le « chef-d’œuvre trop dédaigné du siècle des chefs-d’œuvre », Gilbert Rouger l’a fait connaître à partir de 1939 à des milliers de lecteurs par le biais des « Petits classiques Larousse » en donnant un coup de pouce à Perrault grâce notamment aux propos de l’une de ses ennemies (Mme Dacier) dont il extrait uniquement les bons mots qui sont avantageux à l’auteur. Marc Soriano a scellé la sacralisation de l’œuvre : « Chef-d’œuvre classique par son élaboration formelle et par son orientation rationaliste, chef-d’œuvre baroque par ses thèmes merveilleux, et par le rôle fondamental que jouent dans son élaboration les forces mal maîtrisées de l’inconscient d’un artiste, les Contes sont aussi un chef-d’œuvre moderne à cause de sa dimension historique ». Dictionnaires et encyclopédies s’adonnent à un culte des contes en prose qui surenchérit même parfois sur Soriano. Dès le départ, les jeux semblent donc faits, exactement comme c’était le cas pour Homère du temps de Perrault : si l’un est le « prince des poètes », l’autre est devenu le prince des contes! Même s’il y a sans contredit quelques exagérations dans ce concert d’éloges, il ne s’agit pas pour nous de contester les qualités d’écriture des contes en prose que l’Académie française, après bien d’autres, a elle-même reconnues, mais uniquement de questionner le sens de cette œuvre.

Compte tenu de ce qui précède et qui, croyons-nous, justifie le doute que nous avions annoncé, n’est-il pas pertinent de se pencher, avec les contes attribués à Perrault, sur le renversement qu’avait prédit Fontenelle au sujet des œuvres de ses contemporains qui, annonçait-il, seraient dans quelques siècles à leur tour rangées parmi celles des Anciens et sans doute louées comme celle d’Homère au XVIIe siècle? Il faut croire que Fontenelle avait vu juste, car on est allé jusqu’à dire, sans semble-t-il se rendre compte que cette déclaration aurait fait dresser les cheveux sur la tête de l’intéressé, que les contes de Perrault sont grands dans la mesure où ils ressemblent à l’œuvre d’Homère!


C’est par les contes qui lui sont attribués que Perrault a connu une immense célébrité posthume dont il aurait sans doute été très surpris. Ce sont donc eux qui seront l’objet principal de ce livre. Mais, pour tenter d’en déterminer, selon le cadre que nous avons indiqué, le sens avec plus de sûreté, ils ne peuvent être isolés du reste du parcours de Perrault -ne serait-ce que pour éventuellement mieux distancier cette œuvre de lui, car quand Soriano s’adonna à ses recherches, il aboutit à une aporie : « Les contes en prose ne peuvent pas ne pas être de Perrault puisque tout y porte sa marque; et en même temps, ils ne peuvent pas être de lui, car toute sa personnalité est construite en opposition à ces thèmes et au schème fondamental qu’ils élaborent ». Aussi, ai-je décidé de reprendre le dossier Perrault au complet pour voir s’il y aurait des corrections à apporter.

Quoi qu’il en soit, je pense présenter ici une recherche honnête. À cette fin, j’ai tenté de toujours offrir aux lecteurs mes données brutes sur lesquelles reposent mes raisonnements – ce qui a amené une prolifération de longues notes en bas de page qui alourdissent considérablement la lecture du texte principal. À vouloir faire flèche de tout bois, les risques de manquer sa cible ou d’avancer carrément une monstruosité augmentent, et il se peut que diverses erreurs se soient glissées dans la masse d’informations rapportées dans ce qui suit. Au lecteur de faire le tri. À moins que ces éventuelles ratées ne soient suffisantes pour faire s’écrouler mes affirmations de fond (une hypothèse principale est toujours accompagnée d’hypothèses auxiliaires avec lesquelles il ne faut pas la confondre), j’espère qu’on ne procédera pas à mon endroit comme le firent malhabilement certains des principaux opposants de Perrault qui se contentèrent de repérer ses erreurs de détails en s’en prenant à l’arbre qui leur cachait la forêt.

Par ailleurs, un raisonnement est une suite de propositions logiquement enchaînées entre elles pour aboutir à une conclusion. Il suffit de briser un maillon de la chaîne pour ruiner le raisonnement. Quitte à surcharger encore plus le texte, j’ai doublé ou triplé chacun des maillons pour consolider mon argumentation lorsque je l’ai pu.

Le problème avec l’écrit, c’est qu’il fige les idées, alors que les hypothèses sont des réalités vivantes qui se modifient avec l’apport de nouvelles données et se nuancent en intégrant de nouveaux points de vue. À cet égard, notre époque met à la disposition des chercheurs une documentation jamais égalée suite à la numérisation d’un nombre incalculable de documents originaux et en les rendant facilement accessibles à qui a la patience pour les consulter sur Internet partout dans le monde. C’est donc dire que, dans ce livre, il y a des divergences parfois importantes avec ce que j’ai publié il y a quelques années à partir d’une documentation moindre qui, je m’en suis rendu compte après coup, contenait d’ailleurs parfois des erreurs. La confrontation de mes textes ne sera utile qu’en autant qu’on pourra établir que mes hypothèses d’origine étaient plus acceptables que celles que j’avance maintenant. À cet égard, on pourra communiquer avec moi à l’adresse suivante : ggelinas@videotron.ca

Mais il est temps de commencer notre étude du dossier pour voir s’il y a lieu de le corriger. Hallays estimait que trois fées avaient présidé à la naissance de Charles Perrault : la première prédit qu’il serait un des plus beaux esprits de son temps; la seconde qu’il servirait glorieusement son roi aux Bâtiments; la dernière qu’il écrirait à la fin de sa vie un chef-d’œuvre pour les enfants. Voyons si Hallays ne tint pas lieu, comme plusieurs des biographes et interprètes de Perrault, de quatrième fée donnant des coups de baguette magique dans le compte-rendu des principaux événements de la vie de son héros. Allons-y : Il était une fois…

 

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Charles Perrault revisité, essai - étude, Gérard Gélinas, Fondation littéraire Fleur de Lys
 

Enseignant montréalais au niveau collégial durant plus de trente-cinq ans et maintenant à la retraite. A publié en 2004 aux éditions parisiennes Imago une Enquête sur les Contes de Perrault. Lauréat du prix du meilleur article inédit de l’Institut international Charles Perrault en 2008, l’article intitulé « Le blog des jeunes perraltistes » parut dans les Cahiers robinson (2009, no 25, pp. 159-172). Cette revue publia également l’année suivante « Le chat débotté » (no 27, pp. 157-170). Ont paru dans les Papers on French Seventeenth Century Literature « De quel type d’amour les contes de Mme d’Aulnoy font-ils la promotion? » (2007, no 66, pp.181-219), « Du nouveau dans le dossier Perrault » (en collaboration avec Monique Brosseau, 2009, no 70, pp.267-276) et « Un autre regard sur les contes de Perrault » (2011, no 74, pp. 185-217).
 

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