(début de la conclusion)
Les religions de ces églises chrétiennes donnent une réponse globale
au questionnement initial : elles attribuent l’origine de la vie, la
vie, la mort, l’au-delà à un être à la fois humain, extra–humain et
infra–humain. Mais elles n’apportent pas de réponses satisfaisantes
aux protestations des personnes interrogées : d’une part, les
religions ont tendance à supprimer la limite entre le monde
d’ici-bas et le monde de l’au-delà, et, d’autre part, les questions
de la vie quotidienne soumises au monde religieux se transmutent en
questions politiques. Et, de nombreux membres des assemblées sont
exclus du débat public, de la composante civique de la vie
religieuse. Le protestataire se retrouve dans une sorte d’impasse :
il ne peut que retourner la protestation en soi, dans son for
intérieur, la ressasser, transformer le ressassement en une prière,
prolonger la supplique en investissant toujours plus dans
l’organisation de l’église que les pasteurs et leurs proches
cherchent à monopoliser.
Les pasteurs proposent un modèle de vie aux membres des assemblées :
leur vie et celle de leurs proches ; ils la calquent sur la
biographie de Jésus qu’ils établissent, pour l’adapter à eux-mêmes
puis au public. Ils valident ainsi un ordre hiérarchisé et
linéaire ; ils occupent dans ce rangement la position de chef, la
tête, ils représentent le modèle à imiter ; dans l’agencement qui
relie les hommes à Dieu qu’ils élaborent pendant les prédications,
ils occupent la position d’intermédiaire. Ils subordonnent tout
contact, lien amical ou relation avec une personne à une relation
avec Dieu. Ils subordonnent aussi le travail d’enquête et de
recherche à ce but, établir une relation avec Dieu, et, ils insèrent
l’enquêteur dans cet ordre : au dernier rang !
Les conceptions de Dieu et les normes religieuses mises en œuvre
pour établir une relation avec Dieu changent en fonction des
propriétés sociales des membres des églises et de leurs
représentants mais aussi, du rôle attribué à la religion par les
membres des églises. Dans les deux premières églises, les activités
religieuses tendent à être les seules activités culturelles
pratiquées par les membres de l’église. Le rapport à la religion
évoque celui du monde domestique, du monde du travail et des
activités qui complètent le travail et qui structurent la vie
quotidienne : la religion doit répondre à des besoins immédiats,
réduire l’incertitude, annoncer un futur meilleur, représenter un
moment de repos, de détente, de loisir, d’amusement. Dans l’église
des étudiants et des membres des classes nouvelles, le rapport à la
religion mêle distance, séduction, attraction et répulsion. Ses
membres affichent une ouverture au changement social, le prédicateur
relaie des éléments des débats politiques et religieux véhiculés par
les grands médias.
Ces trois églises accueillent des membres étrangers (ou qui se
considèrent comme tels) qui leur donnent un ton particulier. Ils
n’ont pas toujours le droit de vote (ou ils ne l’exercent pas) mais
ils participent aux assemblées religieuses, à la vie de la cité
qu’est une église. De cette manière indirecte pour ainsi dire, le
monde religieux apporte des éléments de réponse à des interrogations
d’ici-bas : il superpose un sens à la vie qui fait défaut, à la
suite de la trajectoire des membres de l’église et de l’exclusion de
la vie politique.
Les membres des deux premières assemblées accordent une
prépondérance aux messages non linguistiques, à la communication
physique, avec Dieu, à une relation incorporée, à une expérience
vécue, non communicable, intime. Ce lien ne peut être soumis à une
épreuve de vérité : toute forme d’interrogation s’oppose à une foi
indéfectible. Ils refusent de faire appel à une autorité extérieure
autre que l’autorité divine.
Peut-on ébaucher une distinction confessionnelle entre les deux
premières églises, pentecôtistes, et, la troisième,
évangélique (pour des raisons pédagogiques) ? Les responsables du
mouvement évangélique semblent accorder une prépondérance à
l’interprétation des textes et à une religion intérieure, un repli
sur soi. Ils exhibent une expérience religieuse tout en la
dissimulant puisqu’ils affirment qu’elle est unique et
incommunicable. Le mouvement évangélique reviendrait à des
interprétations rigoureuses des textes bibliques. Faut-il rappeler
que le créationnisme (qui revendique un retour aux textes bibliques
et une interprétation littérale de la bible) suppose un haut niveau
d’abstraction ? Les évangéliques continuent les débats entre la
science et la religion qui ont marqué la science et la religion
depuis des siècles, débats que les scientifiques prétendent avoir
réglés. En même temps, le mouvement évangélique propose une lecture
sélective de l’évangile et des textes bibliques, il intervient
directement dans la vie sociale et politique. Il rompt ainsi avec
les principes du mouvement anabaptiste. Mais n’a-t-il jamais eu un
lien avec ce mouvement ?
Les pentecôtistes privilégient l’expérience religieuse, la vie
collective, le spectacle (beaucoup d’églises sont des salles de
spectacles rachetées par les églises riches). Ils sont censés
retourner aux sources du christianisme primitif, ils ne discutent
pas l’interprétation des textes mais ils les incarnent, les
interprètent, les font vivre à la fois comme des acteurs et comme un
archéologue qui reconstruit et vit dans les conditions des premiers
hommes (pour les comprendre). Le mouvement pentecôtiste est
peut-être victime de son propre succès lorsqu’il devient un
mouvement charismatique. Est-ce que le mouvement pentecôtiste (sous
sa variante charismatique) peut s’étendre aux catholiques qui
attribuent à la vierge Marie des dons (divins)? A moins que le
mouvement charismatique ne fût à l’origine du mouvement
pentecôtiste !
Les pentecôtistes établissent un lien entre les sensations
corporelles du chrétien et les charismes ; la chaleur, le toucher,
la voix, la vue prouvent qu’ils reçoivent des dons de Dieu. Ils
encouragent les formes d’expression corporelle et les émotions, ils
leur donnent un sens sans lien avec celui donné par les autres
personnes qui ressentent la même chose mais qui ne sont pas membres
d’une telle église. Même si l’expérience se déroule au milieu d’une
assemblée, même si le signe extérieur de cette expérience est
visible par tous, le chrétien qui reçoit le don divin, ne partage
pas cet état de grâce avec les autres membres de l’assemblée. A
chaque fois, cette expérience (la réception du don divin) est
unique, elle se déroule dans le corps du chrétien, dans son for
intérieur, dans la relation établie momentanément entre le croyant -
pratiquant et Dieu, dans l’émotion qu’il ressent et qui supprime la
distance entre le croyant et Dieu.
En affirmant rénover les récits des Actes des Apôtres, les
pentecôtistes veulent rendre vivants des phénomènes et des
évènements qui se seraient produits il y a deux millénaires dans une
société antique sans aucune relation avec notre société
démocratique. Ils fabriquent artificiellement un passé en estompant
le contexte particulier dans lequel les récits des Actes
s’inscrivent. Is se réfèrent à des débats du christianisme primitif
qui arriveraient jusqu’à nous par l’intermédiaire de sources
fragiles, incertaines, composées d’écrits, de lettres et textes
divers, plus ou moins imagés, des sources décomposées, recomposées,
sélectionnées perdues, retrouvées, traduites et retraduites.
Peut-on établir un modèle des liens entre les chrétiens, les
croyants, et, Dieu, les Dieux en utilisant le schéma de la
communication linguistique qui relie un émetteur, un message, un
récepteur ?
La prière correspond au schéma le plus ordinaire, normatif et
rassurant : le chrétien prie, il émet un message et le destine à
Dieu. Un athée qui prie, peut faire une sorte de pari du même ordre
qu’une personne ou un équipage en danger qui lancerait un appel sans
être sûr de trouver un destinataire. Dans le cas de la glossolalie,
le message est brouillé mais ce brouillage n’empêche pas la
communication avec un Dieu qui est tout-puissant. De plus, la
communication du priant ne nécessite pas l’expression d’un message
exprimé par un langage articulé ; le message peut être un silence ;
c’est ce que montre Bakhtine Mikhaïl (1977) quand il parle des
alcooliques qui communiquent, s’amusent, se répondent, sans dire un
mot.
Le charisme inverse le schéma de la communication : Dieu émet et
l’homme reçoit le message. Le récepteur sélectionne et interprète
les messages émis par Dieu. Il suppose non seulement la conception
d’un Dieu tout-puissant mais aussi un geste de sa part. Le chrétien
qui recherche la grâce se trouve en situation paradoxale : d’un
côté, la grâce ne peut pas être réclamée ou demandée, elle relève
exclusivement de la volonté d’un Dieu tout puissant qui ne se laisse
pas influencer par un être humain. D’un autre côté, en s’humiliant,
en se pliant devant Dieu, en se réduisant à l’état d’humus, il
reconnaît la grandeur de Dieu, et, ce faisant, il cherche à le faire
plier, par flagornerie, à obtenir sa grâce, à le rapprocher des
humains, à en faire un humain. Il agit en « chercheur de flatterie »
(Wise Michael, 2003, p 28).
La communication entre un croyant et Dieu peut passer par un
intermédiaire. Celui-ci peut transmettre le message d’un croyant qui
veut obtenir un avantage matériel, humain, par exemple une guérison.
Dans le cas du témoignage de la chrétienne de l’église de Beaumont à
laquelle on a annoncé qu’elle a des chances d’avoir un cancer, cet
intermédiaire peut être une personne de passage, anonyme. Une
citation biblique peut avoir une fonction analogue à celle d’un
intermédiaire en offrant une clé qui débouche sur une issue (la
guérison). Elle peut offrir une porte de sortie à une malédiction, à
une annonce de mauvais augure. On a vu que les prophètes
interviennent dans la première église pour prévenir, éviter qu’un
événement futur, non souhaité, ne se réalise. Dans ce cas se pose la
question de la validité de la prophétie : il est toujours possible
de la confirmer ou de l’infirmer, les responsables peuvent aussi
créer les conditions pour cela, et, ils doivent le faire pour
convaincre les nouveaux arrivants.
Selon le travail accompli dans l’église et la position des uns et
des autres, la relation entre Dieu et le croyant, présente
différentes propriétés : elle pourrait être continue et intense
(dans le cas d’une personne sainte, d’un pasteur sans reproche), ou,
discontinue (dans le cas de la pasteure victime de sa chair).
Pendant une prière, le lien est direct, soit individuel ou
collectif. Les messages des prières peuvent être spontanés,
standardisés et codifiés dans des recueils ou préparés d’avance,
leur émission peut être différée. Mais pour les humains, la
réception de la grâce divine est toujours imprévisible et limitée
dans le temps.
Par quelles médiations se transmettent les messages divins ? Parmi
des sensations physiques. On peut distinguer le toucher extérieur,
le contact avec le corps par les rayons du soleil, les effets du
vent, le contact des mains. La personne touchée identifie le contact
avec la peau à un signe de Dieu ; ce contact peut ensuite devenir
une sensation intérieure et se répandre dans une partie puis le
corps entier sous la forme d’un afflux de chaleur (une des
caractéristiques du baptême de l’esprit). La guérison peut être
immédiate ou résulter d’un long cheminement. A l’inverse, le froid,
l’alourdissement, puis l’engourdissement et la paralysie d’une
partie ou de l’ensemble du corps, manifestent la présence du mal, du
Malin ; celui-ci cherche à prendre possession du corps. La guérison
nécessite une extraction et une abdication du mal. Une maladie est
indissociablement un malaise, un malêtre, un mal et une maladie au
sens des médecins. Au mieux, le malade et les membres de l’église
complètent le traitement médical incomplet en priant, en intercédant
auprès de Dieu.
La possession n’est pas l’équivalent d’un don (maléfique) : le
diable est l’émetteur mais il ne se différencie pas du
récepteur parce que le diable prend possession du corps. Sa présence
se manifeste aussi par un dérèglement de la motricité et de la
communication avec l’extérieur de la personne possédée. La
libération passe par la prière d’un proche, d’un pasteur ou d’un
curé qui prie, impose les mains, mais aussi, répète un rituel en
interpellant le diable, asperge le corps d’eau bénite. Le corps
étant le territoire provisoire du diable, il est incapable de
recevoir des dons divins. Dans ce cas, l’action médicale n’est
d’aucune efficacité.
Quels sont les autres modes de communication avec le divin que l’on
peut objectiver ? La vue extérieure. Elle peut prendre la forme
d’une apparition. Lorsqu’un tel phénomène métaphysique est rendu
public et lorsque des autorités prennent position sur ce phénomène,
il doit être vérifié et prouvé par des témoignages et des arguments
d’autorité. Alors, d’autres personnes arrivent sur le lieu pour voir
à leur tour. L’apparition s’ancre dans des phénomènes physiques
comme la forme, la configuration du ciel, du soleil. Là où les uns
ne voient qu’une tache, une forme quelconque, d’autres détectent
l’image de la vierge Marie (Claverie, 2003). D’autres sont éblouis
par la lumière du soleil et encore d’autres par l’apparition qu’ils
viennent de voir.
La communication avec le divin peut se manifester par le
jaillissement d’une lumière intérieure, un éblouissement, une
brûlure intérieure (Krishna Gopi, 2000 (1967)). La brûlure
intérieure (que décrit cet auteur) a pour conséquence un dérèglement
du corps et de ses fonctions vitales, qui peut être comparé aux
dégâts d’un incendie. Cette phase lorsqu’elle est provisoire est
suivie d’une renaissance qui annule les notions d’espace et de temps
et relie le récepteur au passé glorieux des ancêtres (maîtres
yogis).
L’ouïe a joué un rôle important dans l’histoire du prophétisme et de
l’hagiographie : les voix peuvent être entendues de l’intérieur
(dans le cas d’une vocation) ou de l’extérieur (Jeanne d’Arc est une
exception en tant que femme).
L’émetteur et le destinataire peuvent être une même personne dans le
cas du rêve. Le rêve peut être interprété par une autre personne que
le rêveur. Le rêveur peut l’interpréter tout seul en tant que
visionnaire. La sincérité du visionnaire ne peut être démontrée.
Dans de nombreuses religions dont les religions babyloniennes,
égyptiennes, dans le judaïsme antique, les signes qui relient les
humains à leur divinité sont transportés par les éléments naturels :
un réchauffement ou un refroidissement, une absence ou une abondance
de pluie ou de soleil ; ces phénomènes déterminent les conditions de
vie des populations rurales. Pour recevoir les dons divins, les
prophètes des sociétés urbaines antiques s’isolent dans des lieux
déserts, sans présence humaine contaminante. Le médium peut aussi
être le vent ou tout autre phénomène naturel.
Peut-on intégrer à ce modèle encore d’autres religions et établir un
modèle théologique plus englobant ?
(…)
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