Convention d’écriture pour ce roman historique
Nouvelles précisions de l’auteur
Les personnages d’un ministère, qui exerça son activité de manière éphémère,
à peine un an, le Secrétariat à la restructuration du gouvernement du
Québec, sont tous des personnages imaginaires de ce roman, du commis au
ministre. Par conséquent, leurs propos sont du seul fait de l’auteur.
En revanche, les leaders politiques au référendum de 1995 sont tous
forcément présentés sous leur véritable nom et ils prononcent évidemment les
discours qu’ils ont tenus et qui sont de ce fait documentés publiquement. Il
ne saurait en être autrement. En outre, il leur est parfois fait référence,
de manière indirecte, dans les propos que tiennent les personnages de ce
roman. Il n’en est pas autrement dans les romans historiques des maîtres du
roman historique français, Alexandre Dumas et Robert Merle, plus récemment
Patrick Rambaud et Jean d’Aillon. Dans la littérature américaine, on
retrouve cette même approche dans le célèbre roman de Robert Littell sur la
CIA, The Company, ou chez James A. Mitchener dans Chesapeake
et Texas ; même approche avec les Britanniques, chez Paul Doherty qui
évoque Jeanne d’Arc qui s’exprime clairement au fil de la Guerre de Cent
ans, voire chez Bernard Cornwell qui fait revivre avec liberté les généraux,
les colonels et les sergents des guerres napoléoniennes.
La même ligne d’écriture est suivie en ce qui concerne les auteurs des
études économiques et juridiques. Bien sûr, leurs textes leur appartiennent
en propre et leur sont crédités; parfois, ils sont cités et à l’occasion ils
sont discutés par d’autres. Enfin, des collages de textes de témoins sont
pratiqués à la manière d’Aragon au fil de ses grands romans d’après Deuxième
Guerre, dans Le cycle du Monde réel ; les sources sont mentionnées
dans les discussions autour de l’histoire.
Notre intention, on l’a compris, est de susciter un débat de fond sur
l’écriture de notre histoire, qu’on a lieu de reconsidérer depuis la
naissance du pays disparu, la Nouvelle-France, qu’on n’enseigne plus dans
nos écoles, ni dans nos universités, sinon pour dire des banalités, le plus
souvent, jusqu’à la déclaration d’indépendance envisagée du nouveau pays, le
Québec, scrutant au fil des siècles la vie et les combats des citoyens
français d’Amérique. Nous envisageons l’écriture d’une histoire de la
résistance depuis 1754, sous des formes diverses, en vue de la renaissance
de ce pays mis à mort par l’armée britannique dans une Guerre de Conquête
extrêmement violente, en des centaines de batailles. C’est l’histoire d’un
peuple mis sous domination, colonisé et confronté à de très fortes vagues
d’immigration en provenance de pays anglo-saxons, aux dix-neuvième et
vingtième siècles, de manière inouïe depuis Pierre Elliott Trudeau. Cela n’a
pas été fait à ce jour. La plupart des historiens des universités de
Montréal et du Québec avaient apparemment autre chose à faire.
Cette intention qui est la nôtre ressort dans le chapitre final du tome 2
sur les Amérindiens. Lorsque des historiens sont cités, c’est dans la
perspective de ce travail de réappropriation de notre histoire, les conviant
à la réécriture de l’histoire du peuple français d’Amérique pour ce qu’il a
vécu de luttes au fil des siècles. A cet égard, ceci est un manifeste pour
l’écriture d’une histoire de la résistance des Français d’Amérique.
Jean Chartier
Septembre 2017
EXTRAIT DU CHAPITRE 1
Le chemin du Roy
et l'homme de fer au Secrétariat temporaire
pour l’examen des relations économiques
après la souveraineté
SAC DE TOILE à l’épaule, passeport en main, la jeune femme aux longs
cheveux noirs attend son tour, en file devant le poste de garde du douanier.
Frédéric l’aperçoit, reclus derrière la vitre, à la mezzanine de l’aéroport
de Mirabel. Ce sourire, ces pommettes saillantes, illuminent son regard,
animent ses souvenirs.
Leur première rencontre c’était dans un théâtre parisien. A l’entracte,
accoudée au bar devant un serveur débordé, Mylène avait entamé naturellement
la conversation sur la mauvaise qualité de la pièce. C’est par surprise
qu’elle était entrée dans sa vie.
Bientôt, la jeune femme le voit dans la galerie du public, où s’entassent
ceux qui viennent accueillir les voyageurs. Après sept mois de séparation,
Mylène lui souffle un baiser de la paume de la main. Elle vient le rejoindre
au terme d’une année mouvementée à l’Ecole de graphisme de Paris.
En cette période fébrile, alors que l’imminence du référendum impose à
Frédéric un horaire infernal, il s’était dit qu’il valait mieux vivre seul.
Mais il s’est vite laissé convaincre quand Mylène a insisté pour traverser
l’Atlantique et le rejoindre quelques semaines. Elle veut le voir dans
l’éclairage du débat politique se nourrir de cette passion d’oeuvrer à la
naissance d’un pays.
Ce matin, elle est plus belle encore que dans son souvenir. Mylène
l’embrasse en s’appuyant légèrement sur lui, radieuse, l’enveloppant de ses
bras charnus. Il la serre contre lui, en lui murmurant une parole de
bienvenue sur cet autre sol français.
— Je t'ai apporté un cadeau, ça vient de Granville, glisse-t-elle, en
brandissant un pull marin.
Cela lui remémore le voyage de l’été précédent à Carteret, sur la péninsule
du Cotentin, le quartier général de Mylène pour les vacances. Il la revoit
qui s’avance sur le sentier des douaniers dominant la spendeur des îles
Chausey. Pour la première fois depuis deux mois, Frédéric s’accorde un répit
hors des officines gouvernementales.
Il regarde à la dérobée le chemisier blanc ajusté, pas complètement
boutonné. Mylène a annoncé sa venue pour trois semaines mais Frédéric se dit
qu’en fin de compte, il va la garder aussi longtemps que possible.
Il songe à ce séjour à Paris, près du canal Saint-Martin, rue Jean-Pierre
Timbaud. Frédéric aime la France dans tous ses états. Il n’est pas à court
de prétextes pour y séjourner, ayant l’impression de retrouver le pays perdu
de ses ancêtres. Mylène, avec sa gestuelle et son allure, le rend
nostalgique des séjours outre-atlantique.
Dehors, la fraîcheur glace la jeune femme. Est-ce le printemps ? Avril au
Québec a peu à voir avec la température que Mylène a laissée chez elle.
Voici pourtant le temps de la grande mutation sur Montréal, après dix-huit
semaines de froid vif, l’hiver, cette saison extraordinairement longue au
nord de l’Amérique. Les arbres prennent enfin des couleurs tendres. Tout
paraît possible. La dissémination des tons franchit toute la gamme des
verts. Mylène regarde Frédéric de ses yeux noisette, heureuse, un brin
interrogative.
— Au fond, c’est le meilleur moment pour venir à Montréal, n’est-ce-pas ?,
avance-t-elle, tout sourire, humant l’air frais.
Un monde disparu sous la neige reparaît peu à peu au fil du paysage.
— Oui, le printemps, c’est la plus belle saison de ce pays nordique
assurément ! Il survient à l’improviste, comme toi ! Allez, je t’emmène chez
moi, demain je te ferai voir le fleuve !
Il reste de la neige dans les sous-bois. Néanmoins, chaque Montréalais part
en vacances pour le week-end, qui à son chalet, qui à sa bicoque, qui à sa
résidence secondaire, dès les premiers signes du printemps, se hâtant
d'atteindre l’orée d’une forêt, un réflexe qui persiste depuis le régime
français. Tous s'envolent vers leur cabanon.
Frédéric amène Mylène chez lui, où les fenêtres donnent sur de grands
arbres, à la hauteur du troisième étage. La ville, Mylène la découvrira plus
tard. Pour l’heure, il y a trop à dire. Puis les mots sont de trop,
l’intimité se reconquiert dans le silence.
* * *
Dès le lendemain matin, il promène la jeune femme au centre-ville, avant
de la présenter au patriarche de la famille, Jacques Roy. Celui-ci tenait à
ce rendez-vous initial avec la dulcinée de son filleul. Il les reçoit à son
quartier général, l’Hôtel Iroquois. Le vieux navigateur a pris place sur la
terrasse, à l’emplacement de l’ancien jardin du gouverneur français,
aime-t-il rappeler.
Mylène le salue de son beau sourire et s’installe de biais à la colonne
Nelson, ravie de faire connaissance avec le vieil homme dont lui a parlé
Frédéric. Le marin se sent chez lui à cette taverne qu’il fréquente déjà
depuis six décennies. Il a aussi proposé à Frédéric de les recevoir tout à
l’heure dans son village de marins, près de Sorel. Mais, à Montréal, dans le
port, il est sur son ancien territoire.
— La place Jacques-Cartier a toujours été le coeur de Montréal, dit-il en
s’adressant à Mylène. Elle a notamment été le point d’orgue de la visite du
général de Gaulle à Montréal, en juillet 1967, précise le vieil homme,
présumant que cet épisode chaud intéressera d’emblée la jeune Française.
J’étais ici ce fameux soir d’été. De cette terrasse, on voyait le général de
Gaulle debout, au balcon de l’Hôtel de Ville, avec le Premier ministre
Johnson. Les deux chefs d’Etat avaient voyagé ensemble depuis Québec, dans
une linousine noire, décapotable, saluant les gens tout au long du chemin du
Roy. On avait peint ici et là des fleurs de lys sur la chaussée. Les
Québécois avaient pavoisé leurs maisons aux armes de la province d’origine
de leurs ancêtres. Normandie, Picardie, Poitou-Charente s’affichaient comme
autrefois de Québec à Montréal. S’il y a un jour où la devise du Québec a
pris tout son sens, c’est ce jour-là.
— Je me souviens ! lance la jeune femme avec un grand sourire, fière de
montrer qu’elle ne descend pas en terre inconnue.
Jacques reconnaît là l’intervention de son neveu.
— Je n’ai pas manqué un mot de ce que disait le général de Gaulle, reprend
le vieil homme. Nous avions l’impression de vivre des retrouvailles. Les
liens entre la France et le Québec ont toujours été empreints d’émotion.
Cela m’a rappelé ma première traversée de l’Atlantique, vingt ans plus tôt,
pour le débarquement en Normandie, quand je suis allé combattre avec le
Royal 22e régiment. Le général de Gaulle, c’était le chef que nous aurions
aimé avoir !
Le vieil homme raconte qu’il avait vu le général, une première fois,
l’après-midi du 29 juillet 1967, à Berthier, près de chez lui, puis qu’il
avait remis ça en soirée à la terrasse de l’hôtel Iroquois.
Le président de la République française avait débarqué à Québec, prononçant
trois discours dans la capitale, le premier sur Le Colbert, le navire qu’il
avait fait amarrer au quai de l'anse au Foulon, le second au château
Frontenac, construit au-dessus du site du château Saint-Louis sous le régime
français, et le troisième à l'Hôtel de Ville de Québec, le lieu du collège
des Jésuites, la première institution d’enseignement sous le Régime
français.
— Celui qui avait libéré la France venait contribuer à libérer le Québec,
reprend Frédéric à l’endroit de Mylène; il s'est ensuite rendu au Petit Cap
Tourmente, à la résidence d'été de Mgr de Laval, auparavant le site de la
maison de campagne de Champlain lui-même. De Gaulle y avait été reçu par le
chef du gouvernement pour un déjeuner champêtre.
Le vieux capitaine se souvient que, sur le chemin du Roy, les maires et la
population recevaient le président de la République française avec fierté,
au-delà d’un million de citoyens venus l’acclamer, tout le long du chemin du
Roy, une foule sans précédent.
— La radio nous l’a fait suivre de Cap-Rouge à Donnacona, de la Pérade à
Trois-Rivières, avant qu’il arrive au village de Berthier. Le général
parlait de son ami Johnson et le Premier ministre n’avait pas l’air de
porter à terre. Dans les îles de Sorel, on a traversé le fleuve pour le
voir du bord de la route. On n’aurait pas manqué ça pour tout l’or du monde.
Dans plusieurs municipalités en chemin, le général de Gaulle y était déjà
allé d’un discours. On pourrait dire qu’il se préparait avant Montréal ! Le
président de la République française saluait les Québécois venus l'acclamer.
Je me souviens même d’une pancarte qui disait : Vive Charlemagne II. C’était
une atmosphère de fête, de vraies retrouvailles. Je n’avais jamais vu les
Québécois autant en liesse pour un homme politique !
Quittant la terrasse, Mylène paraît surprise que le général de Gaulle fasse
l’objet d’un tel culte à Montréal encore de nos jours. Le vieil homme en
parle comme d’un personnage ayant marqué sa vie.
— Au balcon de l’Hôtel de Ville, reprend le vieux marin, De Gaulle a évoqué
son arrivée à l’Hôtel de Ville de Paris, en août 1944, quand il a annoncé la
Libération. Le parallèle n’était pas difficile à faire, vous pensez bien !
Avant lui, aucun président, aucun roi de France n'était venu à Montréal.
— Vous avez l’air de l’aimer beaucoup, lance Mylène. A vous entendre, on
dirait qu’il est là !
— Le chef des insurgés de la France libre, reprend Frédéric, celui qui a
réuni les forces vives de la nation contre la défaite, cela ne peut que nous
plaire, on veut un chef comme lui; Jacques Parizeau tient de lui. De Gaulle
est venu à Québec en 1967, traversant le pays français jusqu’à Montréal, il
a combattu l'esprit de défaite chez les descendants de la Nouvelle-France,
comme il avait fait chez les Français, vingt-cinq ans plus tôt ! C’est
extraordinaire, non ?
Tous trois s’avancent rue Notre-Dame vers un stationnement sis au-delà de
l’Hôtel de Ville, dans ce qui était autrefois le faubourg Québec. Leur
voiture les amène vers un terrain adjacent aux grandes usines de tôle de la
brasserie Molson, puis au passage menant sous le pont Jacques-Cartier.
Au-delà, les quais de ferraille et les réservoirs de mélasse marquent le
début du port de commerce. S’alignent des entrepôts de fruits et légumes, le
quai de la vitre cassée, le quai du charbon et celui du sel. Bientôt, une
ceinture des manufactures prend forme avec de grandes usines dotées de
milliers de fenêtres à carreaux, la General Electric et la Canada Iron,
immenses, devant la Vickers, le chantier maritime abandonné qui fait face au
dernier élévateur à grain de l'est de la métropole.
— Voici le Montréal industriel de l'entre-deux-guerres, l’époque de ma
jeunesse, glisse le vieil homme. C’est aussi le début de l’ancien chemin du
Roy, ouvert sur ordre de Louis XIII, pour relier les bourgs du Nouveau Monde
à Québec.
Mylène s’étonne de la présence de toutes ces industries gigantesques dans
l’est de Montréal. Tout à coup, surgi de nulle part, apparaît un dépôt de
pièces pour l'armée canadienne, déployé sur dix hectares, à Longue-Pointe,
tout contre le nouveau port de Montréal, le port de conteneurs.
— L’armée fait sentir sa présence sur l'est de Montréal, explique Frédéric.
On y stationne les chars blancs de l'ONU et des tanks devant d’immenses
hangars !
Une activité militaire mystérieuse se poursuit depuis la deuxième Guerre
près de la cour de triage du chemin de fer et des quais de conteneurs, à
proximité de la cale sèche abandonnée de la Vickers.
— Quand nous sommes partis pour l’Angleterre, à la fin de 1943, raconte le
vieil homme, c’était de ces baraques.
Jacques Roy s’était embarqué sur une frégate à destination de Liverpool,
avant d’être redirigé sur Portsmouth, pour la mémorable traversée de nuit,
le 6 juin, jusqu’à la côte normande.
— La guerre a commencé ici pour moi, glisse le marin, sombrant dans une
profonde rêverie.
En face, des milliers de conteneurs forment un mur de vingt mètres de haut,
empilés les uns par-dessus les autres, en rangées irrégulières, quasiment
classés par couleur, des conteneurs gris, bleus, jaunes, noirs, rouille.
Devant ceux-ci, des clôtures métalliques s’élèvent à trois hauteurs d’homme.
Au-delà de rendez-vous de camionneurs, Mylène fait la moue à la vue des
réservoirs de la Caloil et de Shell, qui approvisionnent les grandes
raffineries de Montréal-Est. La ville industrielle s’étend sur plus de vingt
kilomètres, de la rue Frontenac au Bout-de-l’Île.
— Cela n'a rien d'élégant le bord du fleuve dans l’Est de Montréal, concède
Frédéric, fasciné par cet univers industriel. C’est tout le contraire du
West Island avec ses maisons coquettes et son territoire sans pollution.
Ici, c’est le monde des ouvriers, le château fort des indépendantistes
québécois.
Voici le nouveau port de Montréal, le port pour conteneurs, avec de grandes
usines en retrait, des raffineries et l’industrie d’affinage du cuivre.
Bientôt, la promenade Bellerive offre le seul espace vert disponible sur le
fleuve, entre deux terminaux de porte-conteneurs, mais au-dessus de l’entrée
du tunnel Hippolyte-Lafontaine, comme pour le protéger. Les usines, passé le
champ des opérations militaires, se succèdent, parfois entrecoupées de
tavernes et d’immeubles à appartements multiples, puis elles cèdent la place
à quelques maisons de pierres dans le voisinage de petits navires pétroliers
amarrés au quai de Montréal-Est.
— Au large, indique Frédéric, les Grandes Battures Tailhandier ont surgi au
moment de l’Expo 67, ce sont des îles artificielles jetées dans le fleuve à
partir des fonds de dragage.
Près de celles-ci, toutefois, les égouts de la rive sud entretiennent de
gros bouillons dans le courant.
Bientôt, le vieil homme se réveille de sa torpeur à la vue des grands saules
du Bout-de-l’île.
— L'île à l'Aigle marque la fin de l'archipel d’Hochelaga, annonce-t-il. J’y
avais une cabane où j’allais passer mes weeks-ends avec mes amis, quand
j’étais jeune marin, dans les années trente. On allait sur ces îles pour
pêcher et chasser. Mais avec le raclage des fonds par les porte-conteneurs,
ça n’est plus bon la pêche. A l’époque de ma jeunesse, on s’émerveillait de
la quantité phénoménale de poissons dans les eaux limpides !
De l'autre côté de la rivière des Prairies commence la banlieue.
Passé le pont Le Gardeur, les tours d'habitation ont poussé comme des
champignons.
— On entre dans la circonscription électorale de Jacques Parizeau, le
Premier ministre.
Des terrassiers ont remblayé le bord du fleuve pour construire de grands
immeubles. De leurs balcons, les ouvriers observent, curieux, les torches de
feu des cheminées de la pétrochimie, qui crachent de la suie et du souffre
de la Rive-Sud, à Varennes. Au-delà, sur la route de Lanoraie commence un
chemin du Roy fort différent, préservé, paisible.
— Autrefois, la rive nord du fleuve était comme ça de Longue-Pointe à
Québec; la campagne persiste à Saint-Sulpice.
Cela évoque pour Mylène le cours de la Seine quand celle-ci se faufile entre
les villes d’Alfortville et de Charenton, avant d’arriver à Paris, à la
différence près que le Saint-Laurent descend plutôt en direction de l'est,
avec la grande industrie implantée sur ses faubourgs, tandis que la Seine
traverse l'est de Paris, avec l’industrie à ses côtés, bientôt rejointe par
la Marne, avant de traverser Paris et de rejoindre l’ouest résidentiel tout
vert.
La jeune femme regarde le fleuve qui double de dimension devant les îles de
Contrecoeur. Frédéric lui a tant parlé de son fleuve qu’elle ne s’étonne pas
de le voir déjà atteindre une telle dimension, cinq kilomètres. Soudain, la
voiture s’engouffre sous la voûte de grands arbres, entre des chalets, sur
la route de Lavaltrie. Au-delà, Berthier-en-Haut garde une tranquillité
campagnarde.
— Berthier offre à Montréal ce que l'île d'Orléans donne à Québec, glisse le
vieil oncle, la grande sauvagerie près de la ville. On a conservé nos
maisons avec de grandes galeries en bois, d’où on observe le fleuve, des
relents de la Normandie, Mademoiselle.
L'île aux Foins, l'île du Mitan et l'île aux Castors éloignent les intrus
avec plein de détours imposés par la rivière Chaloupe. Bientôt, le chemin du
Roy et l'autoroute se croisent au détour des îles de Berthier, où s'emmêle
le paysage de 300 îles, lorsque surviennent ces hautes eaux du printemps.
Des glaces persistent autour de l'île à l'Orme, elles obstruent le chenal de
l'île aux Noyers, bloquent les canaux de l'île à la Cavale. Néanmoins,
Mylène aperçoit une barque qui se fraie un passage aux abords de l'île aux
Sables, vers la Queue de Rat, quasiment au lieu même du passage des navires
océaniques.
Voici le delta du fleuve qui se faufile parmi toutes les îles de Sorel,
rejoint par un deuxième delta, celui des ruisseaux des champs qui descendent
de la rive nord, un fleuve grossi encore par le delta de la rivière Yamaska
au sud. Cette rivière vaseuse se gonfle au printemps parmi les Ilets des
Joncs et les Ilets Percés. Peu profonde, elle enfle à la démesure d’une crue
d'avril.
— C’est là que le nordet souffle, les jours de tempête, vers l'île aux
Fantômes, lance le capitaine.
On arrive aux confins du pays où le vieux marin se réfugie.
* * *