
LA
LIBERTÉ
par Jean-Pierre Bacon
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© 2019
Jean-Pierre Bacon
Au sujet de
l’auteur
Diplômé de deuxième cycle de la
faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal, où
l’ingénieur et philosophe Jean-Claude Brief lui a fait découvrir un
ouvrage de B. F. Skinner, Jean-Pierre Bacon a été professeur de
physique et de mathématiques au Collège de Montréal ainsi qu’aidant
auprès d’élèves en difficultés scolaires.
Le problème philosophique de la liberté
a clairement à voir avec des oppositions sociales comme celle,
antique, de l’esclave et du maître. Mais il fut le dilemme,
métaphysique, entre
l’immanence et la
transcendance.
De nos jours, il est plutôt en termes, d’apparence scientifique,
entre le déterminisme (dit « de fait » ou « de droit ») et
l’indéterminisme (dit « de fait » ou « de droit ») ou de
l’opposition entre le fait et le droit (ici, le légal).
Ce
premier dilemme, celui métaphysique, peut se poser ainsi : ou bien
la liberté est immanente, et elle n’a pas une essence différente des
autres choses, ou bien elle est transcendante, et on ne peut en
rendre compte. Ce dilemme est proche du suivant : ou bien la liberté
est transcendante, et on ne peut pas en parler, ou bien elle est
immanente, et il n’existe aucune chose de ce nom qui aurait une
essence différente de celle des autres phénomènes. (Noter que de
tels dilemmes peuvent être construits pour chaque prétendue chose
métaphysique, surnaturelle, paranormale, etc. dont on postule
l’être.)
La
difficulté métaphysique est de convaincre de l’existence d’une
Raison,
qui livrerait la cause et la fin de la vie, ou de fonder des règles
méthodologiques. Le problème philosophique est celui de construire
une notion de liberté véritable ou la plus utile possible. Pour sa
part, la perspective scientifique est « par-delà l’idée de
liberté », comme on le verra.
Dans cet article, nous présenterons (1) le point
de vue du philosophe de la science des contingences de
renforcement sur ces idées, puis (2) une vingtaine de propositions
établies à leur sujet, au cours de l’Histoire. La conclusion du
texte dirigera l’attention du lecteur vers un tout nouveau système
de « valeurs », montrant qu’il y a, là aussi,
du neuf en philosophie!
(1)
Le
point de vue behavioriste radical
Pour le
philosophe de la science des contingences de renforcement (appelée
également « analyse
expérimentale du comportement »
ou « analyse opérante »), la découverte d’une nouvelle causalité
est un des apports caractéristiques de cette science. Celui-ci
est théorique et pratique.
Certaines conséquences d’un
comportement « volontaire » émis par un organisme affectent la
fréquence de son émission ultérieure. Cela est une donnée
scientifique, découverte au sujet des êtres humains mêmes[1],
non uniquement chez les organismes comme les chimpanzés, les chiens
ou les rats[2].
Or pour le philosophe de la science impliquée ici, ces
conséquences transforment cet organisme et font en sorte que des
stimuli présents dans les circonstances de son émission acquièrent
pour lui le rôle de conditions de production d’un acte de la même
classe dans de telles situations futures.
Les comportements « volontaires » ne sont pas
explicables présentement en termes de variables « causales ».
Néanmoins, on peut en rendre compte, en faisant appel aux variables
« historiques », c’est-à-dire aux éléments représentatifs des
conditions acquérant leur rôle dans l’histoire personnelle,
comme mentionné. Par comparaison, les causes des physiciens sont
effectives spontanément et en tous les cas, selon des
lois déterministes.
Bien que les comportements « volontaires » (certains
disent « intentionnels ») soient des produits d’un mécanisme issu de
l’évolution des êtres vivants et que celle-ci dépende peut-être,
elle-même, d’un mécanisme, engendré par l’histoire universelle, ces
comportements (techniquement appelées « opérants »)
sont à différencier des réponses organiques plus primitives,
appelées techniquement « réflexes » et, particulièrement, « répondants ».
Et chacun d’eux est à distinguer d’un phénomène physique.
De là on peut dire, dans l’éventualité, qu’un
comportement « volontaire » émis a été « libéré » par les stimuli
présents dans le milieu, quand on veut mettre l’attention sur
les conditions externes de sa production. En d’autres circonstances,
l’individu en cause aurait peut-être agi différemment. On peut aussi
dire, éventuellement, que cet acte émis « résulte » de
l’organisme tel qu’il est au moment où il agit, quand on veut
mettre l’accent sur le fait qu’un autre aurait peut-être agi, là,
autrement. Il est question de l’expression de deux points de vue,
partiels, de l’événement.
Toujours pour un behavioriste radical, l’état d’un
organisme au moment où il agit est le produit de son exposition
antérieure à l’environnement, en tant que membre d’une espèce et en
tant qu’individu. Cette idée, très réaliste, implique qu’une
telle conduite peut être émise en l’absence de certaines
« contraintes » ou « coercitions », dans le milieu environnant,
mais non en l’absence de toute « détermination » préalable.
Ajoutons que tout comportement émis est d’abord
inconscient. Un sujet en prend conscience au moment où il lui réagit
(lui répond, se comporte sous son contrôle). Aussi, un homme se sent
libre et se dit tel quand il ressent les conditions d’un
comportement récompensé (ici
renforcé positivement).[3]
Des termes communs comme « volonté » ou
« choix », « intention », « but », « motif » ou « projet »,
« personne », « âme » ou « personnalité », que l’on rencontre
souvent dans les contextes du mot « liberté », ont été brièvement
analysés dans un article précédent[4].
Pour un behavioriste radical, ce qui est communément appelé « le
choix » ou « la volonté » n’est un événement ni causal, ni
intentionnel, ni spontané : la notion est à remplacer par la
probabilité d’émission de comportements (opérants). Les mots
« intention », « but », « motif » et « projet » tournent certes
l’attention vers l’avenir, mais, pour expliquer ce qu’il en est, il
faut considérer le passé de conséquences ultérieures à des
actions faites par l’individu en cause ainsi que l’idée que ces
effets soient dans l’environnement, non dans l’esprit ou dans le
cerveau de cet homme. Pour sa part, « la personne », « l’âme » ou
« la personnalité » d’un être est un répertoire de comportements, et
on comprend qu’un particulier puisse avoir des personnalités
multiples, par exemple, avec des « intentions », « volontés »,
« choix »… différents, pour un même acte, bien que le nombre de ces
répertoires soit, forcément, limité.
De cela il découle que la responsabilité est une
propriété non pas d’un individu autonome, mais d’un ensemble
d’expériences (contingences) établies et maintenues par une
communauté, à des fins de contrôles sociaux.
Par extension des idées proposées ci-dessus, notons,
en principe, que tout phénomène est constitué par ce qui existe
au moment où il se produit. Trivialement parlant, soulignons
qu’il n’est pas fait par des choses qui n’existent pas, incluant par
celles dont on peut dire qu’elles n’existent plus et par d’autres
dont on pourra affirmer qu’elles n’existaient pas encore! Bien sûr,
certaines de ces choses pouvaient exister auparavant, elles peuvent
y avoir été modifiées et il arrive que des régularités permettent
qu’elles « annoncent » des phénomènes ultérieurs. Le principe de
raison relatif à l’existence d’une quelconque chose peut s’énoncer
ainsi : tout ce qui existe a une raison d’être. Or disons que sa
mention peut être éclairée par le précédent, que l’on peut appeler «
le principe de la suffisance du présent ».
Aussi, il apparaît sensé, cohérent, rationnel et
réaliste de penser que ce qu’on appelle « les lois de la Nature »
dirigent les comportements non pas de la « Nature », mais des hommes
qui s’intéressent à elle. Cette proposition implique, par
exemple, que
Dieu ne joue pas aux
dés,
ni la Nature. C’est plutôt le physicien qui « le fait » quand il
essaie de prédire, statistiquement, les phénomènes du niveau
fondamental, subatomique, pour lequel il est plausible d’imaginer
qu’il y ait moins de régularités ou d’invariances et plus de purs et
simples hasards (ici rencontres d’événements indépendants) qu’à
l’échelle des phénomènes complexes. De plus, la matière n’y est
accessible que par des manifestations irrégulières, observées par
l’intermédiaire d’appareils complexes, dont certains penseurs,
théoriciens de la physique, avancent qu’ils interfèrent et
interféreront toujours avec l’objet à connaître. Or tout cela
empêche d’établir des « lois déterministes ».
Cela dit, comprenons que le
mot « indétermination » qui est approprié à ce propos sert
non pas à identifier une propriété universelle, mais à écarter la
suggestion de l’existence de la détermination que ce mot
suggère, à savoir « la précision des propriétés et limites des
phénomènes ».
Terminons cette section en notant que, pour un
behavioriste radical, nulle description n’est parfaite, du simple
fait qu’une telle chose (comportement ou stimulus verbal descriptif)
n’est pas ce qui est à décrire. Ce « postulat » peut être appelé
« le principe d’imperfection de la connaissance ». Il est distinct
du
principe
d’indétermination,
lequel pourrait certes avoir un équivalent en psychologie
expérimentale. Il interdit entre autres de considérer la réalité
d’une parfaite connaissance d’un état de l’Univers, qui permettrait
de prédire ses états futurs, par les lois universelles.
Ce qui précède a des répercussions même sur « le
fait » et sur « le droit (ici le légal) » qui sont proposés en
relation avec ces doctrines. Ce qu’il vaut mieux considérer, c’est
que le comportement impliqué à la base soit modelé directement par
un ensemble d’expériences positives (contingences
de renforcement)
ou, à l’autre extrême, dirigé par des règles. Entre les deux, on
peut considérer de multiples répertoires mixtes, avec les avantages
respectifs de « la motivation à agir » et de « l’évitement d’effets
nuisibles ».
Pour expliquer les phénomènes humains, effectivement
à distinguer des phénomènes physiques, un behavioriste radical n’a
donc nul besoin de faire appel à la transcendance, à
l’indéterminisme ou à la contingence opposée à la nécessité des
principes et des vérités établies dans le cadre logique d’un système
de lois. Des exemples de ces systèmes sont ici la physique de la
mécanique classique, vraie au sens de la plus utile possible en son
domaine, et la métaphysique suggérant l’existence
d’un droit « idéal » (transcendant ou immanent, lequel, en ce
cas-ci, ne serait pas à confondre avec « le fait » qui comporterait
les Lois de son « développement naturel »). (Pour approfondir le
tout, voir les ouvrages qui sont indiqués dans le texte.)
(2)
Quelques propos historiques au sujet de la « liberté »
Dans cette seconde partie, nous énonçons
vingt-six grandes propositions relatives à la « liberté ». Chacune
peut être séduisante, par un de ses aspects, mais elle s’avère être
incompatible avec les autres, en raison d’au moins un de ses
caractères essentiels. Or cela implique qu’aucune n’est vraie au
sens de « la plus utile possible ». Nous laissons au lecteur
l’exercice de les examiner du point de vue décrit à la
section précédente.[5]
Il réalisera que la « position » soutenue de ce point de vue est la
plus cohérente qui soit.
-
Historiquement, la liberté a d’abord
été un statut civil : celui de « l’homme libre », par rapport à
celui de l’esclave, dans l’Antiquité.
-
Le fatalisme est la doctrine selon
laquelle tous les événements sont soumis au fatum (du
latin fan, signifiant ce qui a été dit) : quoiqu’on
fasse, ce qui arrive doit arriver, conformément à « ce qui a été
dit ».
-
Selon le déterminisme, tout ce qui
arrive est l’effet d’une cause (non d’un destin,
qui impliquerait l’inexistence de telles conditions).
-
La vérité absolue, tautologique, « p
sera ou p ne sera pas » implique le déterminisme :
en effet, une seule de ses propositions est vraie.
-
L’idée de la prescience divine n’est
pas opposée à celles de la liberté humaine et de l’existence du
mal dans le monde. Dieu, qui connaît chaque homme au point de
savoir tout ce qu’il fera, a « formé » le meilleur monde
possible dans la matière « informe » et limitative.
-
La liberté n’est pas. Le monde est
un espace-temps,
« hypercube »
quadridimensionnel, dans lequel l’esprit découpe des instantanés
comparables aux pages d’un livre : le présent est la page
observée, le passé est fait des pages qui précèdent, et le
futur, des suivantes.
-
La liberté est la possibilité d’agir
en tout temps selon « la Nature » : elle libère des conséquences
d’agir à l’opposé des Lois universelles.
-
Un homme est « un empire dans un
empire » : bien que souvent influencé par le monde extérieur, il
est toujours susceptible d’y introduire des nouveautés, que rien
ne relie à la trame extérieure.
-
La liberté est dans le fait d’agir
selon « sa propre nature », comme une pierre « libre », dans sa
chute « sans contraintes extérieures ».
-
La liberté est nécessité interne.
Seul Dieu est absolument libre, exempt même des « aléas »
relatifs à être et à continuer à exister.
-
La liberté est la spontanéité d’agir
qu’ont presque tous les vivants. Elle existe déjà chez l’amibe,
en mesure d’éviter plusieurs dangers.
-
La liberté est virtuelle : c’est la
simple « possibilité » de nos actions. Mais tout phénomène
futur, même « nécessaire », est virtuel aussi.
-
La liberté est fiction : on ne peut
même pas voler comme un oiseau.
-
Fondamentalement, la liberté est l’indéterminisme
dans la matière.
-
La liberté est possible : elle est
une « ouverture » particulière du monde, lequel est « ouvert »,
au sens où il n’est pas entièrement déterminé. En effet, une
toute nouvelle connaissance future ne peut être « déterminée »
auparavant, en raison de ce que, dès lors, elle ne serait « ni
future ni toute nouvelle », à ce moment ultérieur.
-
La « liberté » est la nature
essentielle de la conduite « volontaire ». Elle est de ces
idées, nécessaires, dont nous avons la réminiscence.
-
La liberté n’est pas arbitraire;
elle est libre-arbitre. L’être libre n’est pas une
entité monadique, fermée, qui n’aurait que des relations
étrangères avec le milieu. Il n’est pas même sans les autres. La
dépendance n’est pas contraire à la liberté, qui réside dans
l’acte « intentionnel », effet de notre participation par notre
libre-arbitre.
-
La liberté est la libération de la
« passion », non pas de la « raison ».
-
La liberté est celle du sage, non
celle du sauvage (sous la loi du plus fort). Elle est aussi le
pouvoir par la loi qu’on se donne : l’homme est, ainsi,
autonome (du lat. auto, lui-même, et du gr. nomos,
loi).
-
On peut certes vouloir ce que l’on
fait, mais non vouloir ce que l’on veut, à défaut de devoir
vouloir ce choix même, etc., indéfiniment. De plus, on ne peut
pas avoir voulu être ni être ce que l’on a été fondamentalement,
car il aurait fallu exister avant même d’exister!
-
La liberté se révèle par notre
Raison, originelle, qui est universelle et s’impose à tout sujet
moral dans son devoir d’ « agir de telle sorte que sa volonté
puisse toujours valoir en même temps comme principe d’une
législation universelle » : devoir implique pouvoir…
-
La liberté est la faculté de décider
en connaissance de cause : elle est un produit du développement
historique, qui mène à la maîtrise de soi et de la nature
extérieure, par le savoir des lois respectives.
-
La chose est « en soi ». L’homme est
« pour soi ». Il a la conscience de soi, qui lui permet
d’exister (du latin existare, sortir de soi) et de
« devenir » tel « existant ». Son existence précède son essence.
Ses « motifs » sont non pas des « causes », mais des « effets »
de ses décisions, dans un « projet » dont il cherche les
« moyens ». L’action libre échappe à la détermination du monde
et l’homme est « angoissé » devant sa liberté. Il
est responsable de ce qu’il devient.
-
La liberté est une donnée immédiate
de la conscience. Même quand il est esclave, l’homme est libre,
car il demeure maître de la direction, ressentie, de sa volonté.
La « preuve » de l’existence de la liberté se réduit à l’
« épreuve » de ce sentiment profond et privé.
-
Être libre est être « esclave » de
Dieu : Dieu libère des effets du péché. Le point de vue externe
est métaphysique : l’homme paraît déterminé. Par comparaison, la
position interne est éthique : elle est par la Grâce ou par la
Loi (bien qu’ainsi, il n’y ait pas de liberté sans Lois
consenties, lesquelles sont sans contraintes d’ordre
légal).
-
La liberté n’existe pas : nous
sommes dominés instinctivement, par les impératifs primitifs
de la survie individuelle. Et, tout récemment, nous le
sommes rationnellement, par ceux de demeurer humains, en raison
des possibilités de modifier notre nature, par le génome.
Ajoutons que, dans l’Histoire, le mot
« liberté » a été mis en équivalence avec d’autres termes également,
comme « substance », « faculté », « état », « acte », « droit »,
« attitude »,[6]
mais il l’a été dans des contextes similaires à ceux auxquels les
propositions précédentes renvoient.
CONCLUSION
Les idées ci-dessus sont souvent
résumées ainsi : la définition négative de la liberté est en termes
de l’absence de contraintes, de soumission, de détermination…, et sa
définition positive est en ceux de l’indépendance, de l’autonomie,
de la spontanéité, etc. Mais dans les deux cas, les mots servent à
écarter la suggestion de l’existence d’une chose[7],
non à identifier un concept. Or comprendre cela contribue à écarter
les problèmes en question.
Communément, il peut être approprié de répondre « Je
suis libre. » à une question comme « Êtes-vous en couple, de fait ou
de droit? ». Dans l’éventualité, la réponse est « vraie » : elle y
dirige des comportements renforcés. Or c’est le sens de la
proposition : la liberté en question est « vraie », véritable.
Réalisons que l’absence du membre du couple dont la
« liberté » ci-dessus est affaire, en fait ou en droit, n’est pas
la présence de qui ou de quoi que ce soit, incluant du
sujet, dans un quelconque état interne ou caractère personnel
public. Au plus, disons que la liberté tient à l’existence (la
vérité du fait suggéré) de l’inexistence d’une contrainte,
soumission, détermination (« de droit » ou « de fait »), etc. La
« liberté » n’est ni un concept véritable, qu’on tenterait de
comprendre dans son essence, de décrire, etc., ni un concept
construit, en attente d’en découvrir l’existence, par la découverte
des stimuli qui l’exerceraient. L’idée de la liberté
est affaire d’une négation, à savoir d’un
comportement verbal « annonçant » des « inconvénients » à agir sous
la direction de ce qui est nié.
La science des contingences de renforcement n’a pas
cent ans, ce qui est peu comparativement à la biologie antérieure, à
la chimie, à la physique… Néanmoins, le présent texte montre un
grand nombre de nouveautés qu’elle suggère dans le domaine de la
philosophie, laquelle embrasse les phénomènes des différents types,
allant des événements physiques apparemment élémentaires jusqu’aux
complexes « phénomènes humains ».
Le point de vue décrit ici ouvre la
perspective sur, entre autres, un tout nouveau système de
« valeurs ». Dans le reste de cette conclusion, nous allons
considérer un champ de réflexions et de recherches originales en ce
qu’on appelle classiquement « l’éthique ». Nous le ferons par un
résumé personnalisé du livre de B. F. Skinner intitulé Par-delà
la liberté et la dignité (en termes relatifs aux conditions
antérieures et postérieures des conduites).
Pour un behavioriste radical, les choses ont une
« valeur » pour l’homme dans la mesure où elles ont des conséquences
sur lui. Certaines de celles-ci renforcent ses conduites,
qu’elles définissent. Elles sont senties agréables. Cependant,
leur aspect essentiel est le fait que ces conséquences
augmentent la fréquence de ces comportements, dans de semblables
situations futures. Ce qui est alors ressenti ainsi n’en est
qu’un sous-produit.
En tant que membre d’une espèce, un homme est le
résultat de son histoire évolutive, et, en tant que individu, celui
de son histoire personnelle. Une partie de
ce qui est renforçant l’est à cause de la première de ces histoires
et l’autre de la seconde, tributaire de celle-là, fondamentalement.
Les hommes recherchent une vie apportant un maximum
de « récompenses » (renforcements) et un minimum de « punitions »
(au sens le plus large). Ils considèrent bon ce qui contribue à
façonner une telle vie…
Parmi ce que fait un homme, il y a ce qui est
renforçant à court terme et ne l’est pas à long terme, et
réciproquement. L’ensemble des bonnes choses comprend d’autres
hommes, et de ceux-ci naît la culture, entre autres. Celle-ci peut
être définie ici comme étant l’ensemble des expériences qui
appartiennent au groupe. Par des
renforcements « différés », une culture permet de mettre les
conduites de ses membres comme sous leurs conséquences lointaines,
annoncées faiblement ou rarement, jusqu’alors.
Les comportements émis dans « l’intérêt des autres »
sont de ces conduites qu’un groupe culturel renforce, car tout homme
est un de ces autres sur lequel rejaillissent ces bienfaits. La
morale, l’ordre, le droit, la justice, etc., s’expliquent en termes
des différents ensembles d’expériences.
Mais ce qui est « bon » pour un homme est son
« bien-être », — non l’au-delà de sa vie, qui ne peut avoir d’effet
et donc de valeur pour lui. Même les conduites des « altruistes »
ont des raisons « égoïstes » d’être produites.
Cependant, parmi les comportements qui renforcent un
système qui établit et maintient une culture, il y en a qui
contribuent à la survie de celle-ci par-delà l’existence de ses
présents membres. Cela, à un niveau « intuitif », est peut-être à
l’origine de l’idée d’un au-delà. Ces actions ne peuvent se
reproduire que si elles sont, elles-mêmes, renforcées. Ici une
question légitime peut être posée : pourquoi les hommes
s’occuperaient-ils ainsi de ces comportements quand leurs
conséquences sont au-delà de leur propre vie? Il n’y a probablement
aucune réponse à cette question : ce qui les façonne doit contribuer
à la survie de la culture, sans quoi tant pis pour elle!
En somme, il y a trois niveaux de
« valeurs » à considérer. On peut le comprendre à l’aide d’un
exemple. Le chef d’un parti politique peut certes agir pour ses
seuls intérêts. Mais il est possible qu’il le fasse « pour le bien
de ses concitoyens », lesquels le renforcent, en le maintenant au
pouvoir par exemple. Il peut encore le faire en favorisant l’État,
par, disons, un programme austère dont l’application va le priver du
soutien des électeurs : ce qui a alors une « valeur » pour lui est
ce qui résout les problèmes de l’État.
En ce qui nous concerne, nous ne pouvons pas être
assurés, tous et chacun, que des choses menaçantes pour notre
culture ne nous affecteront pas de notre vivant, comme la pollution
de la planète, sa surpopulation, la diminution de ses richesses
naturelles, le péril atomique, les pandémies. Une culture dont les
membres se soucient de ces choses a peut-être plus de chance de
survivre, en même temps que ces individus, membres du groupe.
Somme toute, tous ces problèmes sont affaire de
conséquences comportementales et la science des contingences de
renforcement ainsi que la technologie qui en découle sont peut-être
ce que l’homme a le plus besoin pour survivre…, dans un avenir qui
n’est peut-être pas si éloigné après tout!
Donc bien que rien de ce qu’il y a au-delà de la vie
d’un homme ne puisse l’affecter directement, de son vivant,
la survie du membre d’une culture et de là de ce
membre de l’espèce peuvent acquérir une « valeur », d’où un vaste
domaine pratiquement vierge de réflexions et de recherches, à savoir
celui des cultures dans leur examen en rapport avec leur « survie ».
Nous conclurons ici ce court résumé en citant B. F.
Skinner, lui-même.
Le
combat de l’homme pour la liberté n’est pas dû à une volonté d’être
libre, mais à certains mécanismes de comportement caractéristiques
de l’organisme humain, dont l’effet principal est d’éviter ou de
fuir les aspects dits « aversifs » de l’environnement. Les
technologies physiques et biologiques se sont essentiellement
préoccupées des stimulations aversives naturelles; le combat pour la
liberté se préoccupe des stimuli aménagés intentionnellement par
d’autres personnes. La littérature de la liberté a identifié ces
« autres personnes », et proposé les moyens de leur échapper, de
diminuer ou de détruire leur pouvoir. Elle a réussi à réduire les
stimuli aversifs employés dans le contrôle intentionnel; mais elle a
commis l’erreur de définir la liberté en termes d’états d’esprit ou
de sentiments; dès lors elle s’est montrée incapable de traiter
efficacement des techniques de contrôle qui n’engendrent ni fuite ni
révolte mais entraînent néanmoins des conséquences aversives. Elle a
été acculée à proclamer tout contrôle mauvais et à donner une fausse
représentation de nombreux avantages que l’on peut tirer d’un
environnement social. Elle n’est pas préparée pour la prochaine
étape, qui n’est pas de libérer l’homme du contrôle, mais
d’analyser, pour les modifier, les types de contrôle auxquels il est
exposé. (B. F. Skinner, Par-delà la liberté et la dignité,
Éd. HMH. 1971, p. 57-58.)
Notre
culture a produit la science et la technologie dont elle a besoin
pour se sauver elle-même. Elle dispose des richesses nécessaires à
une action efficace. Elle a, à un haut degré, le souci de son propre
avenir. Mais elle s’obstine à considérer comme sa valeur principale
la liberté ou la dignité plutôt que sa propre survie. Rien n’exclut
dès lors qu’une autre culture fasse une contribution plus importante
au futur. Le défenseur de la liberté et de la dignité peut alors,
comme le Satan de Milton21, contribuer à se réciter qu’il
possède « un esprit que rien ne peut changer ni dans le temps ni
dans l’espace » et une identité personnelle satisfaite d’elle-même
(« Qu’importe où je suis, si je reste le même? »); mais il se
retrouvera néanmoins en enfer sans autre consolation que l’illusion
qu’ « ici au moins nous serons libres ». (Par-delà la liberté et
la dignité, p. 220)
______________________
[1]
Par exemple, voir Les thérapies
behaviorales
modifications correctives du comportement et
behaviorisme,
Gérard MALCUIT, Luc GRANGER et Alain LAROCQUE, Les Presses
de l’Université Laval, Québec, 1972, 215 pages. Voir aussi
le texte en pdf intitulé Un regard behavioral sur
les troubles du comportement : ce pdf donne les
références de certaines applications actuelles de la science
des contingences de renforcement, en thérapie.
[7]
Le mot « absence » sert non pas certes à identifier une
propriété définissant un type ou une classe d’objets, mais à
écarter la suggestion d’une présence, l’existence ici et
maintenant, la réalité de ce qui établit les « expériences »
responsables de la connaissance telle que l’étudie l’analyse
opérante. Le mot « indépendance » sert, lui, à écarter la
suggestion de l’existence d’un lien, d’une dépendance, à un
objet, à un événement, etc., le mot « autonomie » fait de
même, tout en indiquant que les phénomènes relatifs à une
chose satisfont à des lois pouvant être établies par
l’observation de cette seule chose, et le mot
« spontanéité » sert à écarter la suggestion de l’existence
d’une loi ou d’un autre détour ou intermédiaire. La forme
mathématique de ces idées a été proposée dans le quatrième
item ci-dessous, à la fiche no 124.
______________________________________________________________
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